CHAPITRE III
le conduire, secondait par sa circonspection ces ordres timides. Le prince ne crut ni le maréchal ni la cour ; il ne confia sou dessein qu’à Gassion S maréchal de camp, digne d’être consulté par lui. Ils forcèrent le maréchal à trouver la bataille nécessaire.
(19 mai 1643)^. On remarque que ce prince, ayant tout réglé le soir, veille de la bataille, s’endormit si profondément qu’il fallut le réveiller pour combattre. On conte la même chose d’Alexandre. Il est naturel qu’un jeune homme, épuisé par des fatigues que demande larrangement d’un si grand jour, tombe ensuite dans un sommeil plein il l’est aussi qu’un génie fait pour la guerre, agissant sans inquiétude, laisse au corps assez de calme pour dormir. Le prince gagna la bataille par lui-même, par un coup-d’œil qui voyait à la fois le danger et la ressource, par son activité exempte de trouble, qui le portait à propos à tous les endroits. Ce fut lui qui, avec de la cavalerie, attaqua cette infanterie espagnole jusque-là invincible, aussi forte, aussi serrée que la phalange ancienne si estimée, et qui s’ouvrait avec une agilité que la phalange n’avait pas, pour laisser partir la décharge de dix-huit canons qu’elle renfermait au milieu d’elle. Le prince l’entoura et l’attaqua trois fois. A peine victorieux, il arrêta le carnage. Les officiers espagnols se jetaient à ses genoux pour trouver auprès de lui un asile contre la fureur du soldat vainqueur^. Le duc d’Enghien eut autant de soin de les épargner qu’il en avait pris pour les vaincre.
Le vieux comte de Fuentes qui commandait cette infanterie espagnole, mourut percé de coups. Coudé, en l’apprenant, dit « qu’il voudrait être mort comme lui, s^il n’avait pas vaincu. »
Le respect qu’on avait en Europe pour les armées espagnoles se tourna du côté des armées françaises, qui n’avaient point de-
1. Gassion (Jean de), élève du grand Gustave, était alors commandant des clievau-iégers. Rien no prouve que d’Engliien ait reçu l’ordre de ne pas livrer la bataille. Dans le conseil de guerre du 18 mai, le duc, malgré le maréchal, dit d’un ton de maître qu’il se chargeait de l’événement. Il paraît certain que Louis XIII, quatre jours avant sa mort, avait rêvé que le jeune général remportait une victoire sanglante, très-disputée, mais décisive.
Gassion, maréchal en 1643, fut tué au siège de Lens, en 1647.
2. Il faut lire le magnifique récit de Bossuet, dans V Oraison funèbre du ■prince de Condé, et comparer la grandeur poétique de Téloquence à la noble simplicité de rhistoi ien. M. Cousin,
dans son intéressante Histoire de Madame de Longueville^ a clairement exposé la célèbre bataille de Rocroi et le rôle du duc d’Enghien dans cette journée.
3. Plein. — C’est avec intention sans doute que Voltaire a placé à la fin delà phrase cet adjectif, qui ici rend mieux l’idée que le moi profond, employé plus ordinairement.
4. « Les Espagnols n’ont plus de salut qu’entre les bras du vainqueur. Le duc d’Enghien calmant les courages émus... joint au plaisir de vaincre celui de pardonner. » (Bossuet.)
5. Le comte de Fuentes ou de Fontaines était un Lorrain ; il avait quatre-vingt deux ans, et perclus de goutte il se faisait porter en litière à la tête de ses vieilles bandes espagnoles.
puis cent ans gagné de bataille si célèbre; car la sanglante journée de Marignan disputée plutôt que gagnée par François I®' contre les Suisses, avait été l’ouvrage des bandes noires allemandes autant que des troupes françaises. Les journées de Pavie et de Saint-Quentin 2 étaient encore des époques fatales à la réputation de la France. Henri IV avait eu le malheur de ne remporter des avantages mémorables que sur sa propre nation. Sous Louis XIII, le maréchal de Guébriant avait eu de petits succès, mais toujours balancés par des pertes. Les grandes batailles qui ébranlent les États, et qui restent à jamais dans la mémoire des hommes, n’avaient été livrées en ce temps que par Gustave- Adolphe.
Cette journée de Rocroi devint l’époque de la gloire française et de celle de Coudé Il sut vaincre et profiter de la victoire. Ses lettres à la cour firent résoudre le siège de Thionville que le cardinal de Richelieu n’avait pas osé hasarder; et au retour des courriers, tout était déjà préparé pour cette expédition.
Le prince de Coudé passa à travers le pays ennemi, trompa la vigilance du général Beck, et prit enfin Thionville (8 auguste 1643] De là, il courut mettre le siège devant Syrck®, et s’en rendit maitre. II fit repasser le Rhin aux Allemands; il le passa après eux; il courut réparer les pertes et les défaites que les Français avaient essuyées sur ces frontières après la mort du maréchal de Guébriant^. Il trouva Fribourg pris et le général
1. La bataille de Marignan (1515), ce combat de géants^ comme l’appelait le vieux Trivulce, fut disputée av<jc acharnement par les Suisses pendant deux jours, mais bien gagnée par les Français. Les gens d’armes, entraînés par félite de la noblesse, que commandait le roi lui-même, contribuèrent autant à la victoire que les lansquenets ou bandes noires allemandes, ainsi nommées de la couleur de leurs drapeaux.
2. La bataille de Pavie fut perdue par François !«•■, qui fut fait prisonnier, le 24 février 1525 ; et la bataille de Saint- Quentin par le connétable de Montmorency, sous Henri II, en 1557.
3. La déroute fut terrible ; l’armée qui devait marcher sur Paris fut anéantie ; neuf mille hommes restèrent sur le champ de bataille, sept mille tombèrent au pouvoir du vainqueur avec le bagage et l’artillerie ; le reste se dispersa dans les bois et les marais. Les lauriers de Bocroi couronnèrent le berceau de Louis XIV, dit le cardinal de Kclz.
4. Thionville, chef-lieu d’arrondissement du département de la Moselle, sur la Moselle, est très-importante par sa position entre Metz et la frontière. Le duc de Guise la prit d’assaut en 1558 ; mais on la rendit à Philippe II en 1559.
5. La ville fut prise le 10. On avait tenté vainement de s’en emparer en 1639. Voltaire a toujours écrit avec intention auguste pour août. — Voir la note 5 de la page 31.
6. Syrck ou plutôt Sierck, petite place sur la Moselle, à quelques lieues au nord de Thionville.
7. Guébriant ;Jean-Baptiste de Eudes), maréchal en 1642 ; l’un des grands hommes de guerre de son temps, dit Voltaire. Il était à la tète de l’armée qu’avait formée le duc Bernard de Saxe-Weimar; il fut blessé à mort au siège de Rothweil, sur le Necker (nov.
1643). Après lui son armée fut ruinée; Bantzau, qui la commandait, se laissa prendre à Tuttlingen (décembre).