IV. — EXACTITUDE. — IMPARTIALITÉ
Il est certain que Voltaire a longtemps travaillé à la composition du Siècle de Louis XIV; cet écrivain, dont l’esprit était si facile et si abondant, s’est soumis à faire de grandes recherches, pour être aussi exact, aussi vrai que possible. Il rassembla longtemps les matériaux de ce grand travail; longtemps il s’occupa à donner chaque jour quelque coup de pinceau à ce beau siècle de Louis XIV, dont il voulait être le peintre et non V historien^. Il a consulté les histoires générales du règne, les histoires particulières des personnages célèbres, les mémoires, si nombreux, de cette époque remarquable; les lettres, les pièces politiques, les ouvrages de tinances; les recueils littéraires; les histoires satiriques, les pamphlets publiés à l’étranger. 11 a pu lire les manuscrits de beaucoup de Mémoires, qni n’ont été publiés qu’après lui; il a travaillé, dit-ii lui-même, dans les archives des ministères; il a reçu ou plutôt sollicité, avec une ardeur que rien ne ralentissait, les communications des personnages qui avaient vu la fin du xvii® siècle, ou de ceux qui pouvaient lui donner, par leurs études spéciales ou leur position, quelque renseignement, quelque éclaircissement; « il a consulté pendant vingt années les premiers hommes du royaume pour s’instruire de la vérité. H a tout vu par ses yeux, tout extrait de sa main, tout rassemblé... » Dans un autre passage du Supplément au Siècle de Louis XIV, il donne un exemple de son travail persévérant : a Le dernier chapitre, dit-il, contient cinquante-six articles nouveaux, concernant les écrivains qui ont fleuri dans le siècle de Louis XIV. Il a fallu que l’auteur fît venir de loin la plupart de leurs ouvrages, qu’il les parcourut, qu’il tâchât d’en saisir l’esprit, et qu’il resserrât dans les bornes les plus étroites ce qu’il a cru devoir penser d’eux, d’après les plus savants hommes. Ainsi deux lignes ont coûté quelquefois quinze jours de lecture... L’amour seul de la patrie et de la vérité l’a soutenu dans un travail d’autant plus pénible qu’il paraît moins l’être. »
Il serait facile de multiplier les preuves de ses recherches longues et
1. Voir plus loin : Jugements litté- I Correspondance générale, raiies sur le Siècle de Louis XIV . I
INTRODUCTION
sérieuses ; bornons-nous à deux faits assez importants. Il s’agit du testament de Charles II, roi d’Espagne. « L’auteur du Sitcle^ dit Voltaire, cite M. le marquis de Torci, alors ministre en France. Il atteste le témoignage authentique de ce secrétaire d’Élal; un ha Beaumelle nie ce témoignagel II demande où il est? On répond, non à lui, mais à tous les lecteurs , que ce témoignage se trouve dans les mémoires manuscrits de M. de Torci, lesquels sent entre les mains de sa famille. Un autre témoignage du marquis de Torci se trouve encore écrit de sa main à la marge de V Histoire italienne de Louis XIV ^ par le comte Ottieri, imprimée à Rome. Cet ouvrage est extrêmement rare. Le cardinal de Polignac, étant à Rome, eut le crédit de le faire supprimer. M. de Voltaire procura la lecture de son exemplaire à M. le marquis de Torci. Ottieri, comme tous les historiens, imputait à Louis XIV le dessein de rompre le traité de partage, et de faire tomber dans sa maison toute la monarchie d’Espagne. M. de Torci réfute en peu de mots cette erreur si accréditée, et dit expressément que Louis XIV n’y a jamais pensé. Ce volume du comte Ottieri, précieux par sa rareté, et plus encore par la note du marquis de Torci, a été donné par M. de Voltaire à M. le maréchal de Richelieu, qui le conserve dans sa bibliothèque L »
Dans un autre endroit. Voltaire se contente d’écrire « que les deux morceaux les plus curieux, ajoutés dans une nouvelle édition, et les plus dignes de la postérité, sont deux Mémoires de la propre main de Louis XIV. )) Or, comment Voltaire avait- il pu se les procurer? C’était en s’adressant à M. le duc de Noailles, possesseur de ces précieux manuscrits, que Louis XIV lui avait donnés quelque temps avant sa mort. Voltaire le remercia de cette importante communication dans une lettre, où nous lisons : « Je reçois avec la plus vive reconnaissance les deux morceaux précieux dont vous avez bien voulu me faire part; c’est un présent que vous faites à la nation^ et c’est en partie la plus belle réponse qu’on puisse faire à la voix du préjugé qui s’est élevé si longtemps contre Louis XIV dans toute l’Europe...
» Ce commencement doit vous encourager sans doute à me secourir et à m’éclairer autant que vous le pourrez. Vous êtes le seul homme en France qui soyez en état de me donner des lumières; et mon travail, les matériaux que j’ai assemblés depuis si longtemps, la nature et le succès de cet ouvrage, me rendent à présent le seul homme capable de recevoir avec fruit ces bontés dont je vous demande avec instance la continuation. >>
Viennent ensuite des détails curieux sur ces Mémoires de Louis XIV, leur appréciation et l’emploi judicieux et prudent que Voltaire se propose d’en faire. Puis il ajoute : « Si vous avez quelques morceaux détachés dans le goût de celui où Louis XIV rend compte du caractère de M. de Pomponne, rien ne jetterait un jour plus lumineux sur l’histoire intéressante de ce temps-là. Il est à croire que ce monarque aura