CHAPITRE V
ment qui déterminait toutes les démarclies, que ce qui arriva alors à ce prince. La reine lui envoya un courrier^ de Paris avec des propositions qui devaient l’engager au retour et à la paix. Le courrier se trompa; et au lieu d’aller à Angerville, où était le prince, il alla à Augerville^. La lettre vint trop tard. Condé dit que, s’il l’avait reçue plus tôt, il aurait accepté les propositions de paix; mais que, puisqu’il était déjà assez loin de Paris, ce n’était pas la peine d’y retourner. Ainsi la méprise d’un courrier et le pur caprice de ce prince replongèrent la France dans la guerre civile.
(Décembre 165t). Alors le cardinal Mazarin, qui, du fond de son exil à Cologne, avait gouverné la cour^, rentra dans le royaume, moins en ministre qui venait reprendre son poste qu’en souverain qui se remettait en possession de ses États ; il était conduit par une petite armée de sept mille hommes levés à ses dépens, c’est-à-dire avec Fargent du royaume qu’il s’était approprié.
On fait dire au roi, dans une déclaration de ce temps-là, que le cardinal avait en effet levé ces troupes de son argent ; ce qui doit confondre l’opinion de ceux qui ont écrit qu’à sa première sortie du royaume, Mazarin s’était trouvé dans l’indigence. 11 donna le commandement de sa petite armée au maréchal d’Hocquincourt*. Tous les officiers portaient des écharpes vertes; c’était la couleur des livrées du cardinal. Chaque parti avait alors son écharpe: la blanche était celle du roi; l’isabelle, celle du prince de Condé. Il était étonnant que le cardinal Mazarin, qui avait jusqu’alors affecté tant de modestie,, eût la hardiesse de faire porter ses livrées à une armée, comme s’il avait un
1. Il serait plus clair d’écrire : lui envoya de Paris un courrier....
2. Condé demeura un jour seulement à Angerville-la-Rivière en Gâtinais, près de Montargis, chez le président Perault; le courrier serait alors allé à Augerville en Beauce, près d’Etampes. Ce qui est plus certain, c’est qu’il fut rejoint à Bourges par un courrier de la reine et de Gaston, ou par un envoyé du Parlement. On lui offrait de rester dans son gouvernement de Guyenne jusqu’à la réunion des états généraux. Il hésita, si on en croit Madame de Motteville; mais sa sœur et ses amis l’emportèrent. « Vous le voulez, s’écria-t-il ; souvenez-vous que je tire l’épée malgré moi; mais je serai le dernier à la remettre dans le fourreau. »
3. La cour, c’est-à-dire la reine, par l’intermédiaire de Servien, le Tellier, de Lionne, qui lui étaient dévoués.
4. Hocquincourt (Charles de Mouchy d’), né en 1599, maréchal en 1651. H avait proposé à la reine de tuer le prince de Condé en pleine rue. Après avoir bien servi le roi pendant la Fronde, il alla rejoindre Condé et les Espagnols en 1654. Les uns attribuent sa trahison à Madame de Châtillon, d’autres à Madame de Montbazon, à qui il avait écrit dès 1648 : « Péronne est à la belle des belles.» 11 était gouverneur de Péronne, Roye et Montdidier. Il fut tué en servant les ennemis devant Dunkerque, en 1658.
parti différent de celui de son maître ; mais il ne put résister à cette vanité: c’était précisément ce qu’avait fait le maréchal d’Ancre, et ce qui contribua beaucoup à sa perte. La même témérité réussit au cardinal Mazarin : la reine l’approuva L Le roi, déjà majeur, et son frère allèrent au-devant de lui^.
(Décembre 1651). Aux premières nouvelles de son retour, Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII, qui avait demandé l’éloignement du cardinal, leva des troupes dans Paris sans savoir à quoi elles seraient employées. Le Parlement renouvela ses arrêts ; il proscrivit Mazarin et mit sa tête à prix. Il fallut chercher dans les registres quel était le prix d’une tête ennemie du royaume ^ On trouva que sous Charles IX on avait promis, par arrêt, cinquante mille écus à celui qui représenterait l’amiral Coligny mort ou vif. On crut très-sérieusement procéder en règle en mettant ce même prix à l’assassinat d’un cardinal premier ministre.
Cette proscription ne donna à personne la tentation de mériter les cinquante mille écus, qui après tout n’eussent point été payés. Chez une aulre nation et dans un autre temps, un tel arrêt eût trouvé des exécuteurs ; mais il ne servit qu’à faire des nouvelles plaisanteries. LesBlot^ et les Marigni®, beaux esprits, qui portaient la gaieté dans les tumultes de ces troubles, firent afficher dans Paris une répartition des cent cinquante mille livres : tant pour qui couperait le nez au cardinal, tant pour une oreille, tant pour un oeil, etc. Ce ridicule fut tout l’effet de la proscription contre la personne du ministre ; mais ses meubles et sa bibliothèque furent vendus par un second arrêt®;
1. Bossuet a dit dans V Oraison funèbre de le Tellier : « Deux fois, en grand politique, ce judicieux favori (Mazarin) sut céder au temps et s’éloigner de la cour; mais, il faut le dire, toujours il voulait revenir trop tôt. » En effet, le Parlement, qui venait de déclarer Condé criminel de lèse-majesté, semblait disposé à se réconcilier avec la cour; le retour de Mazarin le rejeta dans l’opposition.