CHAPITRE V
On ne voyait que négociations entre les chefs de parti, députations du Parlement, assemblée de chambres, séditions dans la populace, gens de guerre dans la campagne. On montait la garde à la porte des monastères. Le prince avait appelé les Espagnols à son secours. Charles IV ^ , ce duc de Lorraine chassé de ses Etats, et à qui il restait pour tout bien une armée de huit mille hommes qu’il vendait tous les ans au roi d’Espagne, vint auprès de Paris avec cette armée. Le cardinal Mazarin lui offrit plus d’argent pour s’en retourner que le prince de Condé ne lui en avait donné pour venir. Le duc de Lorraine quitta bientôt la France après l’avoir désolée sur son passage, emportant l’argent des deux partis.
Condé resta donc dans Paris avec un pouvoir qui diminua tous les jours, et une armée plus faible encore. Turenne mena le roi et sa cour vers Paris. Le roi, à l’âge de quinze ans, vit (2 juillet 1652) de la hauteur de Charonne la bataille de Saint- Antoine, où ces deux généraux firent avec si peu de troupes de si grandes choses, que la réputation de l’un et Fautre, qui semblait ne pouvoir plus croître, en fut augmentée.
Le prince de Condé, avec un petit nombre de seigneurs de son parti, suivi de peu de soldats, soutint et repoussa l’effort de l’armée royale^. Le duc d’Orléans, incertain du parti qu’il devait prendre, restait dans son palais du Luxembourg*. Le cardinal
1. Charles IV, beau-frère de Gaston, était le plus grossier des condottieri.
Il se faisait gloire de l’eflfronterie de ses mœurs et de son langage, de sa mauvaise foi par laquelle il prétendait se venger de tous ceux qui l’avaient trompé pour le dépouiller, du ton cynique de plaisanterie par lequel il déjouait tous ceux qui cherchaient à traiter avec lui sur quelque objet sérieux.
(Sismondi.) On ne se contenta pas de lui donner de l’argent; il avait jeté un pont sur la Seine, à Villeneuve-Saint- Georges, et correspondait avec Gaston à Paris, avec les Princes à Etampes.
Alors Turenne, passant la Seine à Corbeil, marcha droit sur lui, lui faisant dire qu’il le chargerait s’il ne se retirait à l’heure même hors des frontières de France. Le duc ne voulut pas compromettre son armée, qui faisait toute sa richesse, et, craignant d’être pris entre Turenne et la Ferté, qui arrivait des frontières de Lorraine, il se retira (lt> juin).
2. L’armée de Condé n’avait pas été reçue dans Paris ; elle occupait le poste de Saint-Cloud; Condé craignant d’ê-
tre attaqué par Turenne et la Ferté, voulut prendre position au confluent de la Seine et de la Marne, en suivant en dehors des murs le chemin qu’on a appelé chemin de la Révolte. Attaqué pendant cette marche, il n’eut que le temps de se mettre derrière les retranchements que les bourgeois avaient élevés pour couvrir le faubourg Saint- Antoine. Alors fut livré le combat du 2 juillet.
3. Ce fut surtout une lutte corps à corps et une larieuse mêlée d’hommes et de chevaux )ui dura du matin jusqu’au soir. Co''^dé, qui combattit comme un lion, 'iutra, au milieu du jour, dans un jardin, jeta son casque et sa cuirasse, et se roula nu sur le gazon pour essuyer la sueur et la poussière dont ii était couvert.
4. Le duc d'Orléans répondait à toutes les prières qu’il était malade ; Mademoiselle voulait que, pour en avoir au moins l’air, il se mît au lit : mais, trop inquiet, il restait devant la fenêtre à siffler, suivant son habitude dans les moments difficiles.
de Retz était cantonné dans son archevêché. Le Parlement attendait l’issue de la bataille pour donner quelque arrêt. La reine en larmes était prosternée dans une chapelle aux Carmélites. Le peuple, qui craignait alors également et les troupes du roi et celles de Monsieur le Prince, avait fermé les portes de la ville et ne laissait plus entrer ni sortir personne, pendant que ce qu’il y avait de plus grand en France s’acharnait au coml3at et versait son sang dans le faubourg. Ce fut là que le duc de la Rochefoucauld, si illustre par son courage et par son esprit, reçut un coup au-dessus des yeux qui lui fit perdre la vue pour quelque temps L ün neveu du cardinal Mazarin y fut tué et le peuple se crut vengé. On ne voyait que jeunes seigneurs tués ou blessés qu’on rapportait à la porte Saint-Antoine, qui ne s’ouvrait point.
Enfin Mademoiselle, fille de Gaston, prenant le parti de Condé, que son père n’osa secourir, fit ouvrir les portes aux blessés et eut la hardiesse de faire tirer sur les troupes du roi le canon de la Bastille. L’armée royale se retira : Condé n’acquit que de la gloire; mais Mademoiselle se perdit pour jamais dans l’esprit du roi, son cousin, par cette action violente ; et le cardinal Mazarin, qui savait l’extrême envie qu’avait Mademoiselle d’épouser une tête couronnée, dit alors : Ce canon-là vient de tuer son mari
La plupart de nos historiens n’étalent à leurs lecteurs que ces combats et ces prodiges de courage et de politique ; mais qui saurait quels ressorts honteux il fallait faire jouer, dans quelles misères on était obligé de plonger les peuples, et à quelles bassesses on était réduit, verrait la gloire des héros de ce temps-là avec plus de pitié que d’admiration. On en peut juger par les