CHAPITRE V
Celle du prince de Coudé était à quelques lieues sous les ordres du duc de Nemours et du duc de Bcaufort. Les divisions de ces deux généraux allaient être funestes au parti du prince ^ Le duc de Beaufort était incapable du moindre commandement. Le duc de Nemours passait pour être plus brave et plus aimable qu'habile. Tous deux ensemble ruinaient leur armée. Les soldats savaient que le grand Condé était à cent lieues de là, et se croyaient perdus, lorsqu’au milieu de la nuit un courrricr se présenta dans la forêt d’Orléans devant les grandes gardes. Les sentinelles reconnurent dans ce courrier le prince de Condé lui-même, qui venait d’Agen, à travers mille aventures, et toujours déguisé, se mettre à la tête de son armée
Sa présence faisait beaucoup, et cette arrivée imprévue encore davantage. Il savait que tout ce qui est soudain et inespéré transporte les hommes. Il profita à l’instant de la confiance et de l'audace qu’il venait d’inspirer. Le grand talent de ce prince dans la guerre, était de prendre en un instant les résolutions les plus hardies, et de les exécuter avec non moins de conduite que de promptitude.
(7 avril 1652). L’armée royale était séparée en deux corps. Condé fondit sur celui qui était à Bléneau^, commandé par le maréchal d’Hocquincourt ; et ce corps fut dissipé en même temps qu’attaqué. Turenne n’en put être averti. Le cardinal Mazarin effrayé courut à Gien^ au milieu de la nuit, réveiller le roi qui dormait pour lui apprendre cette nouvelle. Sa petite cour fut consternée; on proposa de sauver le roi par la fuite, et de le conduire secrètement à Bourges. Le prince de Condé victorieux approchait de Gien ; la désolation et la crainte augmentaient. Turenne^ par sa fermeté rassura les esprits, et sauva la cour
monte la rive gauche de la Loire, ne peut entrer dans Orléans, où Mademoiselle, avec ses maréchales de camp, s’est jetée pour faire fermer les portes, et arrive jusqu’à Gien (mars -avril 1652).
1. Dans un conseil de guerre tenu près d’Orléans, ils se frappèrent au visage, mirent l’épée à la main, se chargèrent en furieux, et ne furent arrêtés que par Mademoiselle ; ils étaient beaux-frères, et plus tard Beaufort devait tuer Nemours.
2. Condé, accompagné de la Rochefoucauld, de son fils Marsillac et de quelques gentilshommes, traversa à cheval le Périgord, le Limousin, l’Auvergne, éviUnt avec autant de soin
d’être reconnu par ses amis que par ses ennemis; à plusieurs reprises il fut sur le point d’être enlevé par les royalistes. Enfin, il arriva le le«‘ avril sur la Loire, et rejoignit son armée près do Lorris.
3. Bléneau, petite ville du Gàtinais, sur le Loing, dans le département de l’Yonne.
4. Gien, chef-lieu d’arrondissement du département du Loiret, sur la rive droite de la Loire.
5. Turenne, averti par les fuyards à Briare, courut à cheval sur une éminence, et à la lueur des villages enflammés, il dit à ceux qui l’accompagnaient : « M. le Prince est arrivé, c’est lui qui commande cette armée. »
par son habileté; il fit, avec le peu qui lui restait de troupes, des mouvements si heureux, profita si bien du terrain et du temps, qu'il empêcha Condé de poursui\Te son avantage. Il fut difficile alors de décider lequel avait acquis le plus d’honneur, ou de Condé victorieux, ou de Turenne qui lui avait arraclié le fruit de sa victoire C II est vrai que dans ce combat de Bléneau, si longtemps célèbre en France, il n’y avait pas eu quatre cents hommes de tués ; mais le prince de Condé n’eu fut pas moins sur le point de se rendre maître de toute la famille royale, et d’avoir entre ses mains son ennemi, le cardinal Mazarin^ On ne pouvait guère vom un plus petit combat, de plus grands intérêts, et un danger plus pressant.
Condé, qui ne se flattait pas de surprendre Turenne, comme il avait surpris d’Hocquincourt, fit marcher son armée vers Paris; il se hâta d’aller dans cette ville jouir de sa gloire et des dispositions favorables d’un peuple aveugle. L’admiration qu’on avait pour ce dernier combat, dont on exagérait encore toutes les circonstances, la haine qu’on portait à Mazarin. le nom et la présence du grand Condé semblaient d’abord^ le rendre maître absolu de la capitale ; mais dans le fond tous les esprits étaient divisés ; chaque parti était subdivisé en factions, comme il arrive dans tous les troubles. Le coadjuteur, devenu cardinal de Pietz, raccommodé en apparence avec la cour, qui le craignait et dont il se défiait, n’était plus le maître du peuple, et ne jouait plus le principal rôle. Il gouvernait le duc d’Orléans, et était opposé à Condé. Le Parlement flottait entre la cour, le duc d’Orléans et le prince : quoique tout le monde s’accordât à crier contre Mazarin, cbacun ménageait en secret des intérêts particuliers ; le peuple était une mer orageuse dont les vagues étaient poussées au liasard par tant de vents contraires.
1. Voici comment Condé parlait do cette afiaire à Mademoiselle, dans une lettre du 8 avril : « Ayant eu avis que l’armée mazarine avait passé la rivière et s’était séparée en plusieurs quartiers, je résolus à l’heure même d’aller l’attaquer. Gela me réussit si bien, que je tombai dans leurs premiers quartiers avant qu’ils en eussent eu avis.
J’enlevai trois régiments d’abord, et après je marchai au quartier général d'Hocquincourt, que j’enlevai aussi. 11 y eut un peu de résistance ; mais enfin tout fut mis en déroute. Nous les suivîmes trois heures, après lesquelles nous allâmes à M. de Turenne; mais nous le trouvâmes posté si avantageu-
sement, et nos gens si las de la grande traite et si chargés du butin qu’ils avaient fait, que nous ne crûmes pas le devoir attaquer; cela se passa en coups de canon, et enfin il se retira. »
2. « Sans le maréchal de Turenne, la reine et le cardinal tombaient tous deux entre les mains de leurs ennemis, qui eussent mis la reine dans nn cloître et fait un mauvais parti au cardinal, et, tenant la personne du roi, eussent gouverné à leur mode sous son nom. Le cardinal aussi fut fort étonné; mais la reine ne témoigna point de peur. » [Mémoires de Montglat.)