Jugement de M, de Barante
Tracer le tableau du règne de Louis XIV était une entreprise tout autrement difficile. Malgré tout son éclat , cette histoire est loin de
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INTRODUCTION
présenter le môme intérêt que Thistoire du roi de Suide. Elle a moins d’unité, elle est plus compliquée, elle embrasse plus de personnages, plus de causes, plus d’objets. Les faits n’y sont pas le résultat immédiat des passions et des caractères. Elle est moins dramatique et parle moins à l’imagination. On pourrait dire que plus une nation se civilise, plus ses mœurs et son histoire perdent ces formes saillantes et pittoresques des anciens temps, qui font le charme des récits. Le devoir de rhistorien devient aussi plus difficile à remplir. On lui demande de l’impartialité, et on lui reproche de manquer de chaleur et d’inté rét. On exige des détails sur le commerce, les arts, l’esprit du gouvernement, et l’on se plaint de voir les considérations philosophiques étouffer la narration des faits. On prescrit l’érudition, et l’on blâme l’écrivain quand il disserte. Jadis les historiens anciens n’avaient pas toutes ces entraves...
Nous ne reprocherons pas à Voltaire en particulier des défauts qui appartiennent à toute l’école des historiens modernes. Mais en admettant le genre qu’ils ont adopté , en faisant de l’histoire une suite de recherches impartiales destinées à instruire la mémoire, et à occuper la raison, Voltaire peut mériter encore bien des critiques. Le peu de profondeur de ses réflexions, la connaissance incomplète des caractères , un style qui plaît , mais qui n’appelle point à penser : tels sont les reproches qui lui ont été faits; on pourrait en ajouter de plus graves. Voltaire, dans le règne de Louis XIV, n’a vu que l’éclat dont il a brillé par les victoires, par les lettres, par les arts; il n’a point songé à examiner le caractère du gouvernement et de l’administration de ce monarque, l’influence qu’il a eue sur le caractère de la nation, et les suites qui en sont résultées; il n’a pas remarqué que peut-être aucune époque de l’histoire de France n’était plus importante par le changement des mœurs, des relations sociales et de l’ancien esprit de notre constitution. C’est au coloris brillant de Voltaire que nous devons celte admiration sans réserve pour le règne de Louis XIV. Il nous a fait oublier qu’un roi a d’autres devoirs que d’acquérir de la gloire pour son empire. Ce n’était pas ainsi qu’on jugeait Louis XIV dans les années qui suivirent sa mort; on avait été éclairé sur ses torts par les désastres qui en provinrent. L’on en gardait un ressentiment profond et même exagéré. Voltaire fut un des premiers qui contribua à affaiblir les préventions, en partie injustes, qu’on avait conçues contre ce monarque. La mémoire d’un Roi plus grand et plus chéri lui a plus d’obligations encore, et l’amour patriotique des Français pour Henri 1\ fut renouvelé en partie par les louanges que lui a prodiguées Voltaire. Aucun ouvrage du règne de Louis XIV n’offre l’admiration, ni même le souvenir du bon Roi ; peut-être eùt-il été déplacé de le vanter alors. {Tableau de la Littérature au xviii® siècle.)