V. — JUGEMENTS LITTÉRAIRES SUR LE SIÈCLE DE LOUIS XIV
1, Jugement de Condorcet,
Il n’avait publié à Berlin que le Siècle de Louis XIV, la seule histoire de ce règne que l’on puisse lire. C’est sur le témoignage des anciens courtisans de Louis XIV, ou de ceux qui avaient vécu dans leur société, qu’il raconte un petit nombre d’anecdotes choisies avec discernement parmi celles qui peignent l’esprit et le caractère des personnages et du siècle même. Les événements politiques ou militaires y sont racontés avec intérêt et avec rapidité ; tout y est peint à grands traits. Dans des chapitres particuliers, il rapporte ce que Louis XIV a fait pour la réforme des lois ou des finances, pour l’encouragement du commerce et de l’industrie, et on doit lui pardonner d’en avoir parlé suivant l’opinion des hommes les plus éclairés du temps où il écrivait, et non d’après des lumières qui n’existaient pas encore.
Les découvertes dans les sciences, les progrès des arts, sont exposés avec clarté, avec exactitude, avec impartialité, et les jugements toujours dictés par une raison saine et libre, par une philosophie indulgente et douce.
Cet ouvrage apprit aux étrangers à connaître Louis XIV, défiguré chez eux dans une foule de libelles , et à respecter une nation qu’ils n’avaient vue jusque-là qu’au travers des préventions de la jalousie et de la haine. On fut moins indulgent en France. Les esclaves par état et par caractère furent indignés qu’un Français eût osé trouver des faiblesses dans Louis XIV. Les gens à préjugés furent scandalisés qu’il eût parlé avec liberté des fautes des généraux, et des défauts des grands écrivains; d’autres lui reprochaient, avec plus de jusîire n quelques égards, trop d’indulgence et d’enthousiasme. Mais riiistone d’un pays n’est jamais jugée avec impartialité que par les étrangers ; une foule d’intérêts, de préventions, corrompt toujours le jugement des compatriotes, [Vie de Voltaire.)