CHAPITRE VI
tuer trois ou quatre principaux officiers de Tarmée, qui s’opposaient à son élévation ^ Il aima mieux se démettre du gouvernement que de régner par des assassinats ; il vécut particulier, et même ignoré, jusqu’à l’àge de quatre-vingt dix ans, dans le pays dontil avait été quelques jours le souverain. Après sa démission du protectorat, il voyagea en France; on sait qu’à Montpellier le prince de Gonti, frère du grand Condé, en lui parlant sans le connaître, lui dit un jour : « Olivier Cromwell était un grand homme; mais son fils Richard est un misérable de n’avoir pas su jouir du fruit des crimes de son père. » Cependant ce Richard vécut heureux, et son père n’avait jamais connu le bonheur
Quelque temps auparavant, la France vit un autre exemple bien plus mémorable du mépris d’une couronne. Christine, reine de Suède, vint à Paris On admira en elle une jeune reine, qui à vingt-sept ans avait renoncé à la souveraineté dont elle était digne, pour vivre libre et tranquille. 11 est honteux aux écrivains protestants d’avoir osé dire, sans la moindre preuve, qu’elle ne quitta sa couronne que parce qu’elle ne pouvait plus la garder. Elle avait formé ce dessein dès l’âge de vingt ans, et l’avait laissé mûrir sept années. Cette résolution si supérieure aux idées vulgaires et si longtemps méditée, devait fermer la bouche à ceux qui lui reprochaient de la légèreté et une abdication involontaire. L’un de ces deux reproches détruisait l’autre; mais il faut toujours que ce qui est grand soit attaqué par les petits esprits.
Pour connnaître le génie unique de cette reine, on n’a qu’à lire ses lettres. Elle dit dans celle qu’elle écrivit à Chanut, autrefois ambassadeur de France auprès d’elle : « J’ai possédé sans faste, je quitte avec facilité. Après cela ne craignez pas pour moi;
1. Les historiens ont montré que Richard aurait eu à triompher d’autres obstacles plus redoutables. L’Angleterre d’ailleurs, pays d’aristocratie, commençait à se lasser du gouvernement militaire et des exagérations des sectaires indépendants.
2. On ajoute que Conti lui demanda ce qu’il était devenu : » Il a été trahi, répondit Richard, par tous ceux en qui il avait le plus de confiance, et dont son père avait été le bienfaiteur. « Revenu en Angleterre vers 1680, il alla demeurer, sous le nom de Clark, dans le comté de Hertford, s’amusant du souvenir de son ancienne fortmne, et parfois, au milieu de quelques amis, il se faisait apporter ce qui lui restait du protectorat, deux énormes caisses de
félicitations et d’adresses dont il lisait, en riant, quelque fragment.
3. Christine, née en 1626, héritière de son père, Gustave- Adolphe, à six ans, abdiqua en 1654, à vingt-neuf ans, en faveur de son cousin, Charles-Gustave. « Elle brillait par son esprit, dit Sismondi, par sa mémoire, l’étendue de ses connaissances, la fierté de son caractère, mais elle choquait souvent le goût par son mépris des bienséances.
Elle affectait du dédain pour les femmes, et par ses habitudes, son costume même, elle voulait se confondre avec les hommes. » Elle fit à Paris une entrée presque triomphale, le 8 septembre 1656 ; elle repartit de Compiègne le 23 septembre ; puis revint de Rome, où elle s’ennuyait, en 1657.
mon bien n’est pas au pouvoir de la fortune. » Elle écrivit au prince de Condé : « Je me tiens autant honorée par votre estime que par la couronne que j’ai portée. Si, après l’avoir quittée, vous m’en jugez moins digne, j’avouerai que le repos que j’ai tant souhaité me coûte cher ; mais je ne me repentirai pourtant point de l’avoir acheté au prix d’une couronne, et je ne noircirai jamais une action qui m’a semblé si belle par un lâche repentir; et s’il arrive que vous condamniez cette action, je vous dirai pour toute excuse que je n’aurais pas quitté les biens que la fortune m’a donnés, si je les eusse crus nécessaires à ma félicité, et que j’aurais prétendu à l’empire du monde, si j’eusse été aussi assurée d’y réussir ou de mourir, que le serait le grand Condé. »
Telle était l’âme de cette personne si singulière ; tel était son style dans notre langue, qu’elle avait parlée rarement. Elle savait huit langues ; elle avait été disciple et amie de Descartes, qui mourut à Stockolm, dans son palais, après n’avoir pu obtenir seulement une pension en France, où ses ouvrages furent même proscrits pour les seules bonnes choses qui y fussent^. Elle avait attiré en Suède tous ceux qui pouvaient l’éclairer. Le chagrin de n’en trouver aucun parmi ses sujets l’avait dégoûtée de régner sur un peuple qui n’était que soldat. Elle crut qu’il valait mieux vivre avec des hommes qui pensent, que de commander à des hommes sans lettres ou sans génie. Elle avait cultivé tous les arts dans un climat où ils étaient alors inconnus. Son dessein était de se retirer au milieu d’eux en Italie. Elle ne vint en France que pour y passer, parce que ces arts ne commençaient qu’à y naître. Son goût la fixait à Rome. Elle avait quitté la religion luthérienne pour la catholique. Elle avait quitté son royaume en 1654, et fait publiquement à Inspruck la cérémonie de son abjuration. Elle plut à la cour de France, quoiqu’il ne s’y trouvât pas une femme dont le génie pût atteindre au sien. Le roi la vit, et lui rendit de grands honneurs; mais il lui parla à peine.
La plupart des femmes et des courtisans n’observèrent autre chose dans cette reine philosophe, sinon qu’elle n’était pas coiffée à la française, et qu’elle dansait mal. Les sages ne condainnè-
1. Descartes ne vit pas ses ouvrages proscrits en France de son vivant ; et Mazarin lui fit, en 1647, une pension de 3,000 livres. C’est par goût qu’il commença à séjourner habituellement en Hollande, dès 1629, afin de vaquer plus commodément à ses divertissements d’études. En 1646, Christine ma-
nifesta le désir de le connaître personnellement ; ils entrèrent dès lors en correspondance philosophique ; Descartes ne vint à Stockholm qu’au mois d’octobre 1649, fut parfaitement accueilli par la reine; mais y mourut bientôt le 11 février 1650.