‹ Sicle de Louis XIVChapitre 97 sur 447 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

tenté de laisser agir l’amour du roi, et de mettre sa nièce sur le trône. Il avait déjà marié une autre nièce au prince de Conti, une au duc de Mercœur: celle que Louis XIV aimait avait été demandée en mariage par le roi d’Angleterre L C’étaient autant de titres qui pouvaient justifier son ambition. Il pressentit adroitement la reine-mère : « Je crains bien, lui dit-il, que le roi ne veuille trop fortement épouser ma nièce. » La reine, qui connaissait le ministre, comprit qu’il souhaitait ce qu’il feignait de craindre. Elle lui répondit avec la hauteur d’une princesse du sang d’Autriche, fille, femme et mère de rois, et avec l’aigreur que lui inspirait depuis quelque temps un ministre qui affectait de ne plus dépendre d’elle. Elle lui dit ; « Si le roi était capable de cette indignité, je me mettrais avec mon second fils à la tête de toute la nation contre le roi et contre vous.

Mazarin ne pardonna jamais, dit-on, cette réponse à la reine; mais il prit le parti sage de penser comme elle : il se fit lui-même un honneur et un mérite de s’opposer à la passion de Louis XIV. Son pouvoir n’avait pas besoin d’une reine de son sang pour appui. Il craignait même le caractère de sa nièce ^ ; et il crut affermir encore la puissance de son ministère en fuyant la gloire dangereuse d’élever trop sa maison.

Dès l’année 1656, il avait envoyé Lionne ^ en Espagne solliciter la paix et demander l’infante ; mais don Louis de Haro, persuadé que, quelque faible que fût l’Espagne, la France ne

de Mazarin, depuis qu’il a disgracié son frère Bertaut, lecteur du roi, et depuis qu’il est en froideur avec la reinemère.

1. Le prince de Conti avait épousé Anne-Marie Martinozzi ; le duc de Mercœur, frère du duc de Beaufort, s’était marié, au milieu des troubles de la Fronde, avec Laure Mancini. Charles II demanda en mariage, non pas Marie, mais Hortense Mancini, plus tard duchesse de Mazarin.

2. C’est là peut-être la principale raison qui décida Mazarin à s’opposer à un mariage, qui, au lieu de consolider son pouvoir, l’aurait probablement ébranlé. Les lettres de Mazarin au roi n’en sont pas moins véhémentes, énergiques, sincères; il lui écrit, dans l’une des dernières : o II ne faut pas alléguer, comme vous avez eu la bonté de faire plusieurs fois sur cette matière, en présence de la Reine, que la pensée d’épouser ladite personne avait pour principal motif de faire une ac-

tion qui témoignât que, ne pouvant autrement récompenser mes services, vous l’aviez voulu faire par ce moyen ; car il n’y eût eu qui que ce soit qui n’eût attribué une semblable résolution à un excès d’amour, et non pas à mes services.... Au surplus, je vous proteste que rien n’est capable de m’empêcher de mourir de déplaisir, si je vois qu’une personne qui m’appartient de si près vous cause plus de malheurs et de préjudices en un moment que je ne vous ai rendu de services. »

3. Hugues de Lionne, né en 1611, mort en 1671 ; Saint-Simon l’appelle le plus grand ministre du règne. Il avait our oncle Abel Servien, et de bonne eure acquit l’amitié et la confiance de Mazarin, qui lui confia les missions les plus importantes. Ministre des affaires étrangères de 1661 à 1670, il dirigea avec l’habileté la plus remarquable toutes les négociations diplomatiques de cette grande époque.

l’était pas moins, avait rejeté les offres du cardinal. L’infante, fille du premier lit, était destinée au jeune Léopold. Le roi d’Espagne, Philippe IV, n’avait alors de son second mariage qu’un fils, dont l’enfance malsaine faisait craindre pour sa vie. On voulait que l’infante, qui pouvait être héritière de tant d’États, portât ses droits dans la maison d’Autriche, et non dans une maison ennemie : mais enfin Philippe IV ayant eu un autre fils, don Philippe Prospcr, et sa femme étant encore enceinte, le danger de donner l’infante au roi de France lui parut moins grand, et la bataille des Dunes lui rendit la paix nécessaire.

Les Espagnols promirent l’infante, et demandèrent une suspension d’armes. Mazarin et don Louis se rendirent sur les frontières d’Espagne et de France, dans l’île des Faisans^ (1659). Quoique le mariage d’un roi de France et la paix générale fussent l’objet de leurs conférences, cependant plus d’un mois se passa à arranger les difficultés sur la préséance, et à régler des cérémonies. Les cardinaux se disaient égaux aux rois, et supérieurs aux autres souverains. La France prétendait, avec plus de justice, la prééminence sur les autres puissances. Cependant don Louis de Haro mit une égalité parfaite entre Mazarin et lui, entre la France et l’Espagne.

Les conférences durèrent quatre mois. Mazarin et don Louis y déployèrent toute leur politique : celle du cardinal était la finesse; celle de don Louis, la lenteur Celui-ci ne donnait presque jamais de paroles, et celui-là en donnait toujours d’équivoques. Le génie du ministre italien était de vouloir surprendre; celui de l’Espagnol était de s’empêcher d’être surpris. On prétend qu’il disait du cardinal : « Il a un grand défaut en politique, c’est qu’il veut toujours tromper. »

Telle est la vicissitude des choses humaines, que de ce fameux traité des Pyrénées il n’y a pas deux articles qui subsistent aujourd’hui 3. Le roi de France garda le Roussillon, qu’il

1. L’ile des Faisans est située dans la Bidassoa, près d’Andaye, sur les limites de la France et de l’Espagne. On connaît le passage de Bossuet, dans l’oraison funèbre de Marie-Thérèse :

« Ile pacifique où se doivent terminer les différends de deux grands empires à qui tu dois servir de limites, île éternellement mémorable par les conférences de deux grands ministres. »

2. Mazarin arriva le 28 juillet, les conférences ouvrirent le 13 août, et la

paix fut signée le 7 novembre 1659.

Mazarin fut d’abord retardé par la maladie ; puis une quinzaine de jours fut perdue à régler les questions d’étiquette, au grand ennui du cardinal, qui faisait peu de cas de ces vanités.

3. Sans doute; mais le traité consacrait l’abandon du Roussillon, de la Cerdagne et du comté de Gonflans ; de plus l’Espagne cédait l’Artois , sauf Aire et Saint-Omer; en Flandre, Gravelines, Bourbourg, etc. ; en Hainaut,

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