‹ SidoChapitre 13 sur 39 · RS · texte numérisé non relu

RS

Je m'élançai entre eux, avide d’émotions :

— Et alors? Et alors? Quel malheur?

Ils me jetèrent tous deux le plus froid regard :

— D'où est-ce qu’elle sort, celle-là? Qu’est-ce qu’elle veut avec son malheur?

— Mais c’est toi qui viens de dire...

Ils se redressèrent, s’assirent, ricanèrent de connivence :

— Il n’est rien arrivé, dit enfin l’aîné. Qu'’est-ce que tu veux qu’il arrive? On a laissé passer Mathieu, et on a bien rigolé.

— C’est tout? fis-je, déçue.

Le cadet se leva d’un bond, il dansait sur place et ne se possédait plus :

— Oui, c’est tout! Tu ne peux pas comprendre! On était là, couchés, on l’avait au ras du menton! Lui, sa cravate, sa raie de côté, ses manchettes, son nez qui reluisait! Ah! bon Dieu, c'était épatant!

Il se pencha sur son aîné, le frôla du nez animalement :

— C'était facile de le tuer, hein? \

Rigide, les yeux fermés, l’aîné ne répondit pas.

— Et vous ne l’avez pas tué? m’étonnai-je,

Ma surprise les arracha sans doute au bois obscur où ils avaient, invisibles, tremblé d’affût et de plaisir homicide, car ils éclatèrent de rire et redevinrent puérils à mes dépens :

— Non, dit l'aîné, nous ne l’avons pas tué. Je ne sais pas pourquoi, d’ailleurs.

Ragaillardi, il entonna ses improvisations préférées, filles difformes du rythme et du verbe, conçues aux heures où son esprit d'étudiant, rebutant le travail, s’accrochait sans le savoir au relief des mots qu’il détergeait de leur sens. Ma petite voix lui fit écho — je suis seule, maintenant, à affirmer, sur un air de polka, qu’

Un cachet De benzo-naphtol £3 J'ait du

ten pour le Mal à la tête!

Un cachet De benzo-naphtol gs Jait du

ten pour la Métrite du col!

Affirmation aventurée, contraire à toute thérapeutique, à laquelle je préférais, sinon la musique, du moins le texte d’une aubade connue :

Le baume analgésique Du pharmacien Bengué Bengué,

Ef très diflingué, and on se l’applique, n se sent soulagé,

Lagné, etc.

Ce soir-là, mon frère, encore exalté, chanta la nouvelle version de la Sérénade de Severo Torelli :

Nous n'avons pas tué, Mathieu, Pour ce soir, ma brune, Laïssons vivre encore ce

Rival de la lune.

Le cadet, autour de lui, dansait, radieux comme un Lorenzaccio à son premier crime. Il s’interrompit et me promit, avec gentillesse :

— On le tuera la prochaine fois.

Ma demi-sœur, l’aînée de nous tous, — l’étrangère, l’agréable laide aux yeux thibétains — se fiança, à la veille de coiffer Sainte Catherine. Si ma mère n’osa empêcher ce mauvais mariage, elle ne tut pas ce qu’elle en pensait. De la rue de la Roche à la Gerbaude, de Bel-Air au Grand- Jeu, on ne parla que du mariage de ma sœur.

— Juliette se marie? demandait-on à ma mère. C’est un événement!

— Un accident, re&ifiait “ Sido ”.

Certains risquaient, aigrement :

— Enfin, Juliette se mariel C’est inattendu! C’est un peu inespéré|

— Non, repartait “ Sido ” belliqueuse, c’est déséspéré. Qui peut retenir une fille de vingt-cinq ans?

— Et qui épouse-t-elle?

— Oh! mon Dieu, le premier chien coiffé….

Au fond, elle prenait en pitié la vie, gorgée de rêves et de lecture effrénée, de sa fille solitaire. Mes frères considérèrent l’“ événement ” du haut de leur point de vue personnel. Une année d’études médicales à Paris n'avait pas apprivoisé l’aîné, haut, resplendissant et que le regard des femmes, quand il ne les désirait pas, offensait. Les mots “ cortège nuptial ”, “frac de soirée ”, “ déjeuner dînatoire ”, “ défilé ”, tombèrent sur les deux sauvages comme des gouttes de poix bouillante.

— Je n’irai pas à la nocel protestait Je cadet, l’œil pâle d’indignation, et toujours coiffé à la malcontent. Je ne

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donnerai pas le bras! Je ne mettrai pas un habit à queue!

— Tu es le garçon d’honneur de ta sœur, lui remontrait ma mère. |

— Elle n’a qu'à ne pas se marier! Pour ce qu’elle épouse! Un type qui sent le vermouth! D’abord, elle a toujours vécu sans nous, elle n’a pas davantage besoin de nous pour se marier!

Notre bel aîné parlait moins. Mais nous lui voyions son visage de sauteur de murs, son regard qui mesutait les obstacles. Il y eut des jours difficiles, des récriminations que mon père, soucieux et qui fuyait l’odotant intrus, n’apaisait pas. Puis les deux garçons parurent consentir à tout. Bien mieux, ils suggérèrent l’idée d’otganiser eux-mêmes une messe en musique, et, de joie, “ Sido ” oublia pendant quelques heures son “chien coiffé ” de gendre.

Notre piano Aucher prit le chemin de l’église, mêla son joli son un peu sec au bêlement de l’harmonium. Les sauvages répétaient, dans l’église vide qu’ils verrouillaient, la “ Suite ” de l’Ar/sienne, je ne sais quel Stradella, un Saint-Saëns dévolu aux fastes nuptiaux..

Ma mère s’avisa trop tard que ses fils, retenus à leut clavier d’exécutants, ne figureraient qu’un moment aux côtés de leur sœur. Ils jouèrent, je me le rappelle, comme des anges musiciens, et ensoleillèrent de musique la messe villageoise, l’église sans richesses et sans clocher. Je paradais, fière de mes onze ans, de ma chevelure de petite Eve et de ma robe rose, fort contente de toutes choses, sauf quand je regardais ma sœur tremblante de faiblesse nerveuse, toute petite, accablée de faille et de tulle blancs, pâle et qui levait sa singulière figure mongole, défaillante, soumise au point -que jen eus honte, vers un inconnu...

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Les violons du bal mirent fin au long repas, et rien qu’à les entendre les deux garçons frémirent comme des chevaux neufs. Le cadet, un peu gris, re$ta. Mais Paîné, à bout d’efforts, disparut. Il sauta, pour pénétrer dans notre jardin, le mur de la rue des Vignes, erra autour de notre maison fermée, brisa une vitre et ma mère le trouva couché quand elle rentra lasse, triste, ayant remis sa fille, égarée et grelottante, aux mains d’un homme.

Elle me contait plus tard cette petite aube poussiéreuse d'été, sa maison vide et comme pillée, sa fatigue sans joie, sa robe à “ devant ” perlé, les chats inquiets que la nuit et la voix de ma mère ramenaient. Elle me disait qu’elle avait trouvé son aîné endormi, les bras fermés sur sa poitrine, la bouche fraîche et les yeux clos, et tout empreint de sa sévérité de sauvage pur...

— Songe donc, c’est pour être seul, loin de ces gens en sueur, pour être endormi et caressé par le vent de la nuit qu’il avait brisé un carreau! Y eut-il jamais un ehfant aussi sage?

Ce sage, je l’ai vu cent fois franchir la fenêtre, d’un bond réflexe, à chaque coup de sonnette qu’il ne prévoyait pas.

Grisonnant, tôt vieilli de travail, il retrouvait l’élasticité de son adolescence pour sauter dans le jardin, et ses fillettes riaient de le voir. Ses accès de misanthropie, encore qu’il les combattit, lui creusaient le visage. Peutêtre qu’il trouvait, captif, son préau chaque jour plus étroit, et qu’il se souvenait des évasions qui jadis le menaient à un lit d’enfant où il dormait demi-nu, cha$te et voluptueusement seul.

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