‹ SidoChapitre 27 sur 39 · ROBE G LEUR ENT · texte numérisé non relu

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CE doux pays, plat et blond, serait-il moins simple que je l’ai cru d’abord? J’y découvre des mœurs bizarres : on y pêche en voiture, on y chasse en bateau. “ Allons, au revoit, la barque est prête, j'espère vous rapporter ce soir un joli rôti de bécassines… ” Et le chasseur s’en va, encaqué dans son ciré jaune, le fusil en bandoulière. “ Mes enfants, venez vite! voilà les charrettes qui reviennent! je vois les filets tout pleins de limandes pendus aux brancards! ” Etrange, pour qui ignore que le gibier s’aventute au-dessus de la baie et la traverse, du Hourdel au Crotoy, du Crotoy à Saint-Valery; étrange, pour qui n’a pas grimpé dans une de ces carrioles à larges roues, qui mènent les pêcheurs tout le long des vingt-cinq kilomètres de la plage, à la rencontre de la mer...

Beau temps. On a mis tous les enfants à cuire ensemble sut la plage. Les uns rôtissent sur le sable sec, les autres mijotent au bain-marie dans les flaques chaudes. La jeune maman, sous l’ombrelle de toile rayée, oublie délicieusement ses deux gosses et s’enivre, les joues chaudes, d’un roman mystérieux, habillé comme elle de toile écrue..

— Maman!

— Maman, dis donc, maman!

Son gros petit garçon, patient et têtu, attend, la pelle aux doigts, les joues sablées comme un gâteau...

— Maman, dis donc, maman...

Les yeux de la liseuse se lèvent enfin, hallucinés, et elle jette dans un petit aboiement excédé :

— Quoi?

— Maman, Jeannine est noyée,

— Qu'est-ce que tu dis?

— Jeannine e$t noyée, répète le bon gros petit garçon têtu.

Le livre vole, le pliant tombe...

— Qu'est-ce que tu dis, petit malheureux? ta sœur est noyée?

— Oui. Elle était là, tout à l’heure, elle n’y est plus. Alors je pense qu’elle s’est noyée.

La jeune maman tourbillonne comme une moôuette et va crier. quand elle aperçoit la “ noyée ” au fond d’une cuve de sable, où elle fouit comme un ratier..

— Jojo! tu n'as pas honte d’inventer des histoires pareilles pour m’empêcher de lire? Tu n’auras pas de chou à la crème à quatre heures!

Le bon gros écarquille des yeux candides.

— Mais c’est pas pour te taquiner, maman! Jeannine était plus là, alors je croyais qu’elle était noyée.

— Seigneur! il le croyait!!! et c’est tout ce que ça te faisait?

Consternée, les mains jointes, elle contemple son gros petit garçon, par-dessus l’abîme qui sépare une grande personne civilisée d’un petit enfant sauvage...

Mon petit bull a perdu la tête, Aux trousses du bécasseau et du pluvier à collier, il s'arrête, puis part follement, s’essouffle, plonge entre les joncs, s’enlise, nage et ressort bredouille, mais ravi et secouant autour de lui une toison-

PEMIVRILLES DE LAVICNE. #17

imaginaire... Et je comprends que la mégalomanie le tient et qu’il se croit devenu épagneul.…

La Religieuse et le chevalier Piedrouge devisent avec lArlequin. La Religieuse penche la tête, puis court, coquette, pour qu’on la suive, et pousse de petits cris. Le chevalier Piedrouge, botté de maroquin orange, siffle d’un air cynique, tandis que l’Arlequin, fuyant et mince, les épie..

O Ileéteur vicieux, qui espérez une anecdote dans le goût gtivois et suranné, détrompez-vous : je vous conte seulement les ébats de trois jolis oiseaux de marais,

Ils ont des noms charmants, ces oiseaux de la mer et du matécage. Des noms qui fleurent la comédie italienne, voire le roman héroïque — comme le Chevalier Combattant, ce guerrier d’un autre âge, qui porte pla$tron et collerette hérissée, et cornes de plumes sur le front. Pla$tron vulnérable, cornes inoffensives, mais le mâle ne ment pas à son nom, car les Chevaliers Combattants s’entretuent sous l’œil paisible de leurs femelles, harem indifférent accroupi en boule dans le sable.

DANS un petit café du port, les pêcheurs attendent, pour repartir, le flot qui monte et déjà chatouille sournoisement la quille des bateaux, échoués de biais sur le sable au bas du quai. Ce sont des pêcheurs comme partout, en toile goudronnée, en tricot bleu, en sabots camus. Les vieux ont le collier de barbe et la pipe courte... C’est le modèle courant, vulgarisé par la chromolithographie et l’instantané.

Ils boivent du café et rient facilement, avec ces clairs yeux vides de pensée qui nous charment, nous autres terriens. L’un d’eux est théâtralement beau, ni jeune ni vieux, crépu d’une toison et d’une barbe plus pâles que sa peau tannée, avec des yeux jaunes, des prunelles de chèvre rêveuse qui ne clignent presque jamais.

La mer est montée, les bateaux dansent dans la baie, au bout de leurs amartes, et trinquent du ventre. Un à un, les pêcheurs s’en vont, et serrent la patte du beau gars aux yeux d’ot : “ À revoir, Canada. ” A la fin, Canada reste seul dans le petit café, debout, le front aux vitres, son verte d’eau-de-vie à la main. Qu’attend-il? Je m’impatiente et me décide à lui parler :

— Ils vont loin comme ça?

Son geste lent, son vaste regard désignent la haute mer :

— Pat là-bas. Y a bien de la crevette ces jours-ci. Y a bien de la limande et du maquereau, et de la sole. Y a bien un peu de tout...

— Vous ne pêchez pas aujourd’hui, vous?

Les prunelles d’or se tournent vers moi, un peu méprisantes :

— Je ne suis pas pêcheur, ma petite dame. Je travaille (sie) avec le photographe pour les cartes postales. Je suis “type local ”.

BAIN DE SOLEIL. — “ Poucette, tu vas te cuire le sang! viens ici tout de suite! ” Ainsi apostrophée du haut de la terrasse, la chienne bull lève seulement son museau de monstre japonais couleur de bronze. Sa gueule, fendue jusqu’à la nuque, s’entrouvre pouf un petit halètement court et continu, fleurie d’une langue frisée, rose comme un bégonia. Le reste de son corps traîne, écrasé comme celui d’une grenouille morte... Elle n’a pas bougé; elle ne bougera pas, elle cuit.

Une brume de chaleur baigne la baie de Somme, où la matée de morte-eau palpite à peine, plate comme un lac. Reculée derrière ce brouillard moite et bleu, la Pointe de Saint-Quentin semble frémir et flotter, inconsitante comme un mirage. La belle journée à vivre sans penser, vêtue seulement d’un maillot de laine!

Mon pied nu tâte amoureusement la pierre chaude de la terrasse, et je m'amuse de l’entêtement de Poucette, qui continue sa cure de soleil avec un sourire de suppliciée…. “ Veux-tu venir ici, sotte bêtel ” Et je descends l'escalier dont les derniers degrés s’enlisent, recouverts d’un sable plus mobile que l’onde, ce sable vivant qui marche, ondule, se creuse, vole et crée sur la plage, par un jour de vent, des collines qu’il nivelle le lendemain...

La plage éblouit et me renvoie au visage, sous ma cloche de paille rabattue jusqu'aux épaules, une chaleur montante, une brusque haleine de four ouvert. Instin&@ivement, j’abrite mes joues, les mains ouvertes, la tête

détournée comme devant un foyer trop ardent. Mes orteils fouillent le sable pour trouver, sous cette cendre blonde et brûlante, la fraîcheur salée, l'humidité de la matée dernière.

Midi sonne au Crotoy, et mon ombre courte se ramasse à mes pieds, coiffée d’un champignon...

Douceur de se sentir sans défense et, sous le poids d’un beau jour implacable, d’hésiter, de chanceler une minute, les mollets criblés de mille aiguilles, les reins fourmillants sous le tricot bleu, puis de glisser sur le sable, à côté de la chienne qui bat de la languel

Couchée sur le ventre, un linceul de sable me couvre à demi. Si je bouge, un fin ruisseau de poudre s’épanche au creux de mes jarrets, chatouille la plante de mes pieds... Le menton sur mes bras croisés, le bord de la cloche de jonc borne mes regards et je puis à mon aise divaguer, me faire une âme nègre à l’ombre d’une paillote. Sous mon nez, sautent, paresseusement, trois puces de mer, au cotps de transparente agate grise. Chaleur, chaleur. Bourdonnement lointain de la houle qui monte ou du sang dans mes oreilles? Mort délicieuse et passagère, où ma pensée se dilate, monte, tremble et s’évanouit avec la vapeur azurée qui vibre au-uessus des dunes.

À MARÉE BASSE. — Des enfants, des enfants... Des gosses, des mioches, des bambins, des lardons, des salés... L’argot ne saurait suffire, ils sont trop! Par hasard, en retournant à ma villa isolée et lointaine, je tombe dans cette grenouillère, dans cette tiède cuvette que remplit et laisse, chaque jour, la mer...

Jerseys rouges, jerseys bleus, culottes troussées, sandales; — cloches de paille, bérets, charlottes de lingerie;

Te PL BNIVRILLES DE LAVIGNE

— seaux, pelles, pliants, guérites.. Tout cela, qui devrait être charmant, m’inspire de la mélancolie. D’abord ils sont. trop! Et puis, pour une jolie enfant en pomme, joufflue et dorée, d’aplomb sur des mollets durs, que de petits Parigots, viétimes d’une foi maternelle et routinière : “ La mer, c’est si bon pour les enfants! ” Ils sont là, à demi nus, pitoyables dans leur maigteut nerveuse, gros genoux, cuissots de grillons, ventres saillants... Leur peau délicate à noirci, en un mois, jusqu’au marroncigare; c’est tout, et ça suffit. Leurs parents les croient robustes, ils ne sont que teints. Ils ont gardé leurs grands yeux cernés, leurs piètres joues. L’eau corrosive pèle leurs mollets pauvres, trouble leur sommeil d’une fièvre quotidienne, et le moindre accident déchaîne leur rire ou leurs larmes faciles de petits nerveux passés au jus de chique...

Pêle-mêle, garçons et filles, on barbote, on mouille le sable d’un “fort ”, on canalise l’eau d’une flaque salée... Deux “ écrevisses ” en jersey rouge travaillent côte à côte, frère et sœur du même blond brûlé, peut-être jumeaux de sept à huit ans. Tous deux, sous le bonnet à pompon, ont les mêmes yeux bleus, la même calotte de cheveux coupés au-dessus des sourcils. Pourtant l’œil ne peut les confondre et, pareils, ils ne se ressemblent pas.

Je ne saurais dire par quoi la petite fille est déjà une petite fille... Les genoux gauchement et fémininement tournés un peu en dedans? Quelque chose, dans les hanches à peine indiquées, s’évase plus moelleux, avec une grâce involontaire? Non, c’est surtout le geste qui la révèle, Un petit bras nu, impérieux, commente et dessine tout ce qu’elle dit. Elle à une volte souple du poignet, une mobilité des doigts et de l’épaule, une façon coquette de camper son poing au pli de sa taille future...

Un moment, elle laisse tomber sa pelle et son seau, arrange je ne sais quoi sur sa tête; les bras levés, le dos creux et la nuque penchée, elle devance, gracieuse, le temps où elle nouera, ainsi debout et cambrée, le tulle de sa voilette devant le miroir d’une garçonnière.

ForÊr DE CréCY. — A la première haleine de la forêt, mon cœut se gonfle. Un ancien moi-même se dresse, tressaille d’une triste allégresse, pointe les oreilles; avec des narines ouvertes pour boire le parfum.

Le vent se meurt sous les allées couvertes, où l’air se balance à peine, lourd, musqué.. Une vague molle de parfum guide les pas vers la fraise sauvage, ronde comme une perle, qui mûrit ici en secret, noircit, tremble ct tombe, dissoute lentement en suave pourriture framboisée dont l’arôme se mêle à celui d’un chèvrefeuille verditre, poissé de miel, à celui d’une ronde de champignons blancs... Ils sont nés de cette nuit, et soulèvent de'leurs têtes le tapis craquant de feuilles et de brindilles. Ils sont d’un blanc fragile et mat de gant neuf, emperlés, moites comme un nez d’agneau; ils embaument la truffe fraîche et la tubéreuse.

Sous la futaie centenaire, la verte obscurité solennelle ignore le soleil et les oiseaux. L’ombre impérieuse des chênes et des frênes a banni du sol l’herbe, la fleur, la mousse et jusqu’à l’insecte. Un écho nous suit, inquiétant, qui double le rythme de nos pas. On regrette le ramier, la mésange; on désire le bond roux d’un écureuil ou le lumineux petit derrière des lapins. Ici la forêt, ennemie de l’homme, l’écrase.

Tout près de ma joue, collé au tronc de l’orme où je m’adosse, dort un beau papillon crépusculaire dont je

Re PESAMRILLES DE LA VIGNE: 225

sais le nom : lykénée... Clos, allongé en forme de feuille, il attend son heure. Ce soir, au soleil couché, demain, à l’aube trempée, il ouvrira ses lourdes ailes bigarrées de fauve, de gris et de noir. Il s’épanouira comme une danseuse tournoyante, montrant deux autres ailes plus courtes, éclatantes, d’un rouge de cerise mûre, barrées de velours noir; — dessous voyants, juponnage de fête et de nuit qu’un manteau neutre, durant le jour, dissimule...

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VENDREDI. — Marthe dit : “ Mes enfants, on va pêcher demain à la Pointe! Café au lait pour tout le monde à huit heures. L’auto plaquera ceux qui ne seront pas prêts! ” Et j'ai baissé la tête et j’ai dit : “ Chouette! ” avec une joie soumise qui n’exclut pas l’ironie. Marthe, créature combative, inflige les félicités d’un ton dur et d’un geste coupant. Péremptoire, elle complète le programme des fêtes : “ On déjeunera là-bas, dans le sable. On emmène vous, et puis le Silencieux qui va rafler tout le poisson, et puis Maggie pour qu’elle étrenne son beau co$tume de bain! ”

Là-dessus, elle à tourné les talons. Je vois de loin, sut la terrasse qui domine la mer, son chignon roux, qui interroge l’horizon d’un air de menace et de défi. Je crois comprendre, au hochement de son petit front guerrier, qu’elle murmure : “ Qu’il pleuve demain, et nous verrons!.… ” Elle rentre, et, délivré du poids de son regard, le soleil peut se coucher tranquillement au-delà de la baie de Somme, désert humide et plat où la mer, en se retirant, a laissé des lacs oblongs, des flaques rondes, des canaux vermeils où baignent les rayons hofizontaux... La dune est mauve, avec une rare chevelure d’herbe bleuître, des oasis de liserons délicats dont le vent déchire, dès leur éclosion, la jupe-parapluie veinée de rose.

Les chardons de sable, en tôle azurée, se mêlent à l’arrête-bœuf fleuri de carmin, l’arrête-bœuf, qui pique d’une épine si courte qu’on ne se méfie pas de lui. Flore

pauvre et dure, qui ne se fane guère et brave le vent et. la vague salée, flore qui sied à notre petite hôtesse batailleuse, ce beau chardon roux, au regard d’écolier sans vetgogne.

Pourtant, çà et là, verdit la criste marine, grasse, juteuse, acidulée, chair vive et tendre de ces dunes pâles comme la neige. Quand cette poison de Marthe, mon amie, a exaspéré tout le monde, quand on eft tout près — à cause de sa face de jeune furie, de sa voix de potache — d’oublier qu’elle est une femme, alors Marthe rit brusquement, rattache une mèche rousse envolée, en montrant des bras clairs, luisants, dans lesquels on voudrait mordre et qui craqueraient, frais, acidulés et juteux sous la dent comme la criste marine.

La baie de Somme, humide encore, mire sombrement un ciel égyptien, framboise, turquoise et cendre verte. La mer est partie si loin qu’elle ne reviendra peut-être plus jamais? Si, elle reviendra, traîtresse et furtive comme je la connais ici. On ne pense pas à elle;\ on lit sut le sable, on joue, on dort, face au ciel, — jusqu’au moment où une langue froide, insinuée entre vos orteils, vous arrache un cri nerveux : la mer est là, toute plate, elle a couvert ses vingt kilomètres de plage avec une vitesse silencieuse de serpent. Avant qu’on l’ait prévue, elle a mouillé le livre, noirci la jupe blanche, noyé le jeu de croquet et le tennis. Cinq minutes encore, et la voilà qui bat le mur de la terrasse, d’un flac-flac doux et rapide, d’un mouvement soumis et content de chienne qui remue la queue...

Un oiseau noir jaillit du couchant, flèche lancée par le soleil qui meurt. Il passe au-dessus de ma tête avec un crissement de soie tendue et se change, contre l'Est obscur, en goéland de neige...

| LÉONISNSSSS '

BAPSIVRILLES DELA VIGNE 229

SAMEDI MATIN, 8 hewres. — Brouillard bleu et or, vent frais, tout va bien. Marthe pérore en bas et les peuples tremblent prosternés. Je me hâte; arriverai-je à temps pour l’empêcher de poivrer à l’excès la salade: de pommes de terre?

8 h. 1/2. — Départ! l’auto ronronne, pavoisée de havéneaux flottants. Du fond d’un imperméable verdâtre, de dessous une paire de lunettes bombées, la voix de Marthe vitupère le zèle maladroit des domestiques, “ ces empotés qui ont collé les abricots contre le rôti de porc frais! ”. Pourtant, elle condescend à me tendre une patte gantée, et je devine qu’elle me sourit avec uñe grâce scaphandrière.. Maggie, mal éveillée, prend lentement conscience du monde extérieur et sourit en anglais. Nous savons tous ce qu’elle cache, sous son long paletot, un costume de bain pour music-hall (tableau de la pêche aux crevettes). Le Silencieux, qui ne dit rien, fume avec activité.

8 b. 3/4. — Sur la route plate, qui se tortille inutilement et cache, à chaque tournant, un paysan et sa charrette, Marthe, au volant, freine un peu brusquement et grogne dans son scaphandre..

8 h. so. — Tournant brusque, paysan et charrette. Embardée sur la gauche. Marthe crie : “ Cocul ”

9 heures. — Tournant brusque : au milieu de la route, petit garçon et sa brouette à crottin. Embardée à droite. Marthe frôle le gamin et lui crie : “ Cocul ? Déjà! pauvre gosse.

9 b. 20. — La mer, à gauche, entre des dunes arrondies. Quand je dis la mer... elle est encore plus loin qu’hier soir. Mes compagnons m’assurent qu’elle est montée, pendant mon sommeil, jusqu’à cette frange de petites coquilles roses, mais je n’en crois rien.

ä30, LES LVURILLES DE L'ASIE

9 h. 30. — Les Cabanes! Trois ou quatre cercueils noirs, en planches goudronnées, tachent la dune, la dune d’un sable si pur ici, si délicatement mamelonné par le vent, qu’on songe à la neige, à la Norvège, à des pays où l’hiver ne finit point.

Dans un immobile roulis | Le sable fin creuse une alcôve Où, malgré les cris de la mauve, On peut se blottir, et, pour lits, La dune à de charmants replis.

mutmure le Silencieux, poète modeste. Marthe, excitée, se penche sur le volant et. enlise deux roues de l'auto. Plus vive qu’un petit bull, elle saute à terre, constate le dommage et déclare avec calme : “ C’est aussi bien comme ça, d’ailleurs. Je n’aurais pas pu tourner plus loin. ”

Nous avons atteint le bout du monde. La dune, toute nue, abrite entre ses genoux ronds les cabanes noires, et devant nous fuit le désert qui déçoit et réconforte, le désert sous un soleil blanc, dédoré par la brume des jours trop chauds...

10 heures. — “ Tribu papoue conjutant l'Esprit des Eaux amères. ” C’est la légende que j’écrirai au verso de l’instantané que vient de prendre Maggie. Les “indigènes ”, à têtes de phoques mouillés, dans l’eau jusqu’au ventre, la battent avec de longues perches, en hutlant tythmiquement. Ils rabattent le poisson dans le filet tendu en travers d’un grand lac allongé, un grand bout de mer qu’abandonne ici la marée négligente. Le carrelet y grouille, et la crevette grise, et le flet et la limande.… Marthe s’y rue et fouit les rives de sable mouvant, avec une activité de bon ratier. Je l’imite, à pas précautionneux d’abord, car toute ma peau se hérisse, À sentir passer

entre mes chevilles quelque chose de plat, vif et glissant.

— À vous! à vous, bon Dieu! vous ne la voyez donc pas?

— Quoi?

— La limande, la limande, ll... ”

Là?... Oui, une assiette plate nacrée, qui miroite et file

entre deux eaux... Héroïque, je fouille le fond de l’eau, à quatre pattes, à plat ventre, traînée sur les genoux... Un bref jappement : c’est Marthe qui crie de triomphe et lève au bout de son bras ruisselant l’assiette plate qui se tord et fouette.. Je crèverai de jalousie, si je reviens bredouille! Où est le Silencieux? oh! le lâche, il pêche au haveneau! Et Maggie? ça va bien, elle nage, soucieuse uniquement de sa plastique et de son maillot de soie framboise. C’est contre Marthe seule que je lutte, Marthe et son calot de cheveux rouges collés, Marthe ficelée dans du gros jersey bleu, petit mathurin à croupe ronde..Les bêtes, les bêtes, je les sens, elles me narguent! Un gros lançon de nacre jaillit du sable mou, dessine en l’air, de sa queue de serpent, un monogramme étincelant et replonge.

11 heures. — La tribu papoue à fini ses conjurations. L'Esprit des Eaux amères, sensible aux hurlements rituels, a comblé de poissons plats leurs filets. Sur le sable, captives encore des mailles goudronnées, agonisent de belles plies au ventre émouvant, l’insipide flet, les carrelets éclaboussés d’un sang indélébile.. Mais je ne veux que la proie traquée par mes seules mains écorchées, entre mes genoux écaillés par le sable et les coquilles tranchantes.…. Le carrelet, je le connais à présent, c’est un gros serin qui pique du nez droit entre mes chevilles jointes et s’y bloque, — la limande n’est pas plus maligne... Nous pêchons côte à côte, Marthe et moi, et le même jappement nous échappe, quand la prise est belle.

11 D. 1/2. — Le soleil cuit nos nuques, nos épaules

232 L'ESSVRILELESI DE -L'A NICTOE

qui émergent de l’eau tiède et corrosive... La vague, sous . nos yeux fatigués, danse en moires glauques, en bagues dorées, en colliers rompus... Aïe, mes reins! Je cherche mes compagnons muets; le Silencieux arrive, juste comme Marthe, à bout de forces, gémit : “ J’ai faim! ”.. Le Silencieux fume, et son gros cigare ne lui laisse que la place d’un sourire d’orgueil. Il tend vers nous son haveneau débordant de nacres vivantes...

Maggie vient à son tour, ravie d’elle-même : elle a pris sept crevettes et un enfant de sole.

— À la soupe, les enfants! crie Marthe. Les indigènes charrieront le gibier jusqu’à l’auto.

— Oh! on va emporter tout? il y en a au moins cinquante livres!

— D'abord, ça fond beaucoup à la cuisson. On en mangera ce soir en friture, demain matin au gratin, demain soir au coutt-bouillon.. Et puis on en mangera à la cuisine, et on en donnera peut-être aux voisins.

x heure, — Assis sous la tente, nous déjeunons lentement, dégrisés. Là-bas, au bout du désért aveuglant et sans ombre, quelque chose bout my$térieusement, ronronne et se rapproche, — la mer! Le champagne ne nous galvanise pas, la migraine plane sur nos têtes laborieuses.….

Nous nous contemplons sans aménité. Marthe a pincé un coup de soleil sur son petit nez de bull. Le Silencieux bâilleetmâchesoncinquièmecigare. Maggienouschoqueun peu, trop blanche et trop nue, dans son maillot framboise...

— Qu'est-ce qui sent comme ça? s’écrie Marthe. Ça empeste le musc, et je ne sais quoi encore...

— Mais c’est le poisson! Les filets pleins pendent là...

— Mes mains aussi empestent. C’est le flet qui sent cette pourriture musquée.. Si on donnait un peu de

poisson à ces braves indigènes?

2 heures. — Retour morne. Nous flairons nos mains à la dérobée. Tout sent le poisson cru : le cigare du Silencieux, le maillot de Maggie, la chevelure humide de Marthe... Le vent d'Ouest, mou et brûlant, sent le pois- - son... La fumée de l’auto, et la dune glacée d’ombre bleue, et toute cette journée, sentent le poisson...

3 heures. — Arrivée. La villa sent le poisson. Farouche, le cœur décroché, Marthe s’enferme dans sa chambre. La cuisinière frappe à la porte :

— Madame veut-elle me dire si elle veut les limandes frites ou gratinées ce soir?

Une porte s’ouvre furieusement et la voix de Marthe vocifère :

— Vous allez me faire le plaisir de faire disparaître de la maison toute cette cochonnerie de marée! Et pendant une semaine je vous défends de servir autre chose que des œufs à la coque et du poulet rôti!

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