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ON répète en costume, à l’X... une pantomime que ies communiqués prévoient ‘“ sensationnelle ”. Le long des couloirs qui fleurent le plâtre et l’ammoniaque, au plus profond de l’orchestre, abîme indistin&, circulent et se hâtent d’inquiétantes larves. Rien ne marche. Pas fini, le décor trop sombre qui boit la lumière et ne la rend pas; mal réglés, les jeux de halo du projeéteur, — et cette fenêtre rustique enguirlandée de vigne rousse, qui s’ouvre de bonne grâce, mais refuse de se clorel…
Le mime W... surmené, fait sa dame-aux-camélias, la main sur l’estomac pour contenir une toux rauque; il tousse à effrayer, il tousse à en mourir, avec des saccades de mâchoires d’un dramatiquel… Le petit amoureux s’est, dans son trouble, grimé en poivrot, nez rouge et oreilles blafardes, ce pour quoi il s’entend nommer, par l’organe expirant du mime W.…. “fourneau, cordonnier ”, et même ‘“ vaseline... ”. Rien ne marche, rien ne marchera!
Le patron est là, sur le plateau, le gros commanditaire aussi, celui qui ne se déplace que pour les “ numéros ” coûteux. Le compositeur — un grand type mou qui à l’air de n'avoir d’os nulle part, — laissant toute espétance, a dégoté, derrière un portant, le chaudron des répétitions, le piano exténué aux sonorités liquides de mustel, et se nettoie les oreilles, comme il dit, avec un peu de Debussy... “ Mes longs cheveux descendent jusqu’au bas de la tour. ” Quant aux musiciens de l’orchestre, ils s'occupent, à coup sûr, d’améliorer en France la race
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chevaline; de la contrebasse à la flûte, le Jockey circule.
— Et Mme Loquette? s’écrie le patron nerveux, on ne la voit pas souvent!
— Son costume n’est pas prêt, exhale le mime W... dans un souffle.
Le patron sursaute et aboie, au premier plan, la mâchoire tendue au-dessus de l’orchestre.
— Quoi? qu'est-ce que vous dites? Son costume pas prêt? un coftume à transformation, quand on passe ce soir! C’est des coups à se faire emboîter, ça, mon petitl.…..
Geste d’impuissance du mime W.., geste peut-être d’adieu à la vie, il est si enrhumél.. Soudain, l’agonisant bondit comme un pelotari et retrouve une voix de bedeau pour beugler :
— N.. de D...! touchez pas à çal C’est mon lingue à jus de groseilles!
Avec des mains d’infirmière, il manie et essaie son poignard truqué, accessoire de précision qui saigne des gouttes sirupeuses et rouges. |
— Ah! voilà madame Loquette! enfin!
On se précipite, avec des exclamations de soulagement, vers la principale interprète. Le gros commanditaire assure son monoële. Mme Loquette, qui a froid, frissonne des coudes, et serre les épaules sous son costume peut-être monténégrin, sans doute croate, à coup sûr moldovalaque, avec quelque chose de dalmate dans l’allure générale. Elle a faim, elle vient de passer quatre heures debout chez Landolff, elle bâille d’agacement…
— Voyons ce fameux costume!
C’est une déception. “ Trop simplel ” murmure le patron. “ Un peu sombre! ” laisse tomber le gros commanditaire. L'auteur de la musique, oubliant Pe//éas, s’approche, onduleux et désossé, et dit pâteusement : “ C’est
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drôle, je ne le voyais pas comme ça... Moi, j'aurais aimé quelque chose de vert, avec de l’or, et puis avec un tas de machins qui-‘pendent, des … fourbis, des … des zédipoifs, quoil ”
Mais le mime W..., enchanté, déclare que ce rougerose fait épatamment valoir les feuille-morte et les gris de sa défroque de contrebandier. Mme Loquette, les yeux ailleurs, ne répond rien et souhaite seulement, de toutes les forces de son âme, un sandwich au jambon, ou deux, — ou trois, — avec de la moutarde...
Silence soucieux.
— er soupire le patron, voyons le dessous...
Allez-y, W..., prenez votre scène au moment où vous je arrachez sa robe...
Le bronchité, le pneumonique se transforme, du geste de son visage, en brute montagnarde, et se rue, poignard levé, sur Mme Loquette, l’affamée Loquette devenue brusquement une petite femelle traquée, haletante, les griffes prêtes. Ils luttent un court in$tant, la robe se déchire du col aux chevilles, Mme Loquette apparaît demi-nue, le cou renversé offert au couteau...
— Hepl. arrêtez-vous, mes enfants! l'effet est excellent! Pourtant, attendez...
Les hommes se rapprochent de la principale interprète. Silence Studieux. Elle laisse, plus indiflérente qu’une pouliche à vendre, errer leurs regards sur ses épaules découvertes, sur la jambe visible hors de la tunique fendue...
Le patron cherche, clappe des lèvres, ronchonne :
— Evidemment, évidemment... Ce n’est pas. Ce n'est pas assez... pas assez nu, A!
La pouliche indifférente tressaille comme piquée par un taon.
— Pas assez nul qu'est-ce qu’il vous faut?
— Eh! il me faut. je ne sais pas, moi. L’effet est bon, mais pas assez éclatant, pas assez nu, je maintiens le mot! Tenez, cette mousseline sur la gorge... C’est déplacé, c’est ridicule, c’est engonçant... Il me faudrait.
Inspiré, le patron recule de trois pas, étend le bras, et, d’une voix d’aéronaute quittant la terre :
— Lâchez un sein! crie-t-il.
MÈME cadre. On répète la Revue. Une revue comme toutes les revues. C’est l’internement, de 1 à 7 heures, de tout un pensionnat pauvre et voyant, bavard, empanaché, — grands chapeaux agressifs, bottines dont le chevreau égratigné bleuit, jaquettes minces qu’on “ réchauffe ” d’un tour de cou en fourrure.
Peu d’hommes. Les plus riches reluisent d’une élégance boutiquière, les moins fortunés tiennent le milieu entre le lad et le lutteur. Quelques-uns s’en tiennent encbre au genre démodé du rapin d’opérette, — beaucoup de cheveux et peu de linge, mais quels foulards!
Tous ont, en passant de la rue glaciale au promenoir, le même soupir de détente et d’arrivée, à cause de la bonne chaleur malsaine que soufflent les calorifères…. Sur le plateau, le chaudron des répétitions fonétionne déjà, renforcé, pour les danses, d’un violon vinaigré. Treize danseuses anglaises se démènent, avec une froide frénésie. Elles dansent, dans cette demi-nuit des répétitions, comme elles danseront le soir de la générale, ni plus mal, ni mieux. Elles jettent, vers l’orchestre vide, le soutire enfantin, l’œil aguicheur et candide dont elle: caresseront, à la première, les avant-scènes. Une conscience militaire anime leurs corps grêles et durs, jusqu’à l’instant
de redevenir, le portant franchi, des enfants maigres et gaies, nourries de sandwiches et de pastilles de menthe...
Au promenoir, une camaraderie de prisonniètes groupe les petites marcheuses à trois louis par mois, celles qui changeront six ou huit fois de costume au cours de la Revue. Autour d’un guéridon de bar, elles bavardent comme on mange, avec fièvre, avec gloutonnerie; plusieurs tirent l’aiguille, et raccommodent des nippes de gosse...
L’une d’elles séduit par sa minceur androgyne. Elle a coiffé ses cheveùx courts d’un feutre masculin, d’une élégance très Rat-Mort. Les jambes croisées sous sa jupe étroite, elle fume et promène autour d’elle le regard insolent et sérieux d’une Mademoiselle de Maupin. L’in$tant d’après, sa cigarette finie, elle tricote, les épaules basses, une paire de chaussons d’enfant.. Pauvre petite Maupin de Montmartre, qui arbore un vice seyant comme on adopte le chapeau du jour. “ Qu'est-ce que tu veux, on n’a pas de frais de toilette, avec deux galures et deux co$tumes tailleur je fais ma saison : et puis il y a des hommes qui aiment ça... ”
Une boulotte camuse aux yeux luisants, co$taude, courtaude, coud d’une main preste et professionnelle, en bavardant âprement. “ I/s vont encore nous coller une générale à minuit et demi, comme c’est commode... Moi que j’habite au Lion de Belfort, parce que mon mari est ouvrier serrurier.… Alors, vous comprenez, la générale finit sur les trois heures et demie, peut-être quatre heures, et je suis sûre de rentrer sur mes pattes, juste à temps pour faire la soupe à mon mari qui s’en va à cinq heutes et demie, et puis, après, les deux gosses qu’il faut qu’ils aillent à l’école... ” Celle-ci n’a rien d’une révoltée, d’ailleurs; chaque métier a ses embêtements, n'est-ce pas?