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de mon enfance, ne commémore le géranium écarlate et la hampe enflammée des digitales. Aucun hiver n’est plus d’un blanc pur à la base d’un ciel bourré de nues atdoisées, qui présageaient une tempête de flocons plus épais, puis un dégel illuminé de mille gouttes d’eau et de bourgeons lancéolés... Ce ciel pesait sur le toit chargé de neige des greniers à fourrages, le noyer nu, la girouette, et pliait les oreilles des chattes. La calme et verticale chute de neige devenait oblique, un faible ronflement de mer lointaine se levait sur ma tête encapuchonnée, tandis que j'arpentais le jardin, happant la neige volante. Avertie par ses antennes, ma mère s’avançait sut la tertasse, goûtait le temps, me jetait un cri:
— La bourrasque d'Ouest! Cours! Ferme les lucarnes du grenier! La porte de la remise aux voitures! Et la fenêtre de la chambre du fond!
Mousse exalté du navire natal, je m’élançais, claquant des sabots, enthousiasmée si du fond de la mêlée blanche et bleu noir, sifflante, un vif éclair, un bref roulemeñt de foudre, enfants d'Ouest et de Février, comblaient tous deux un des abîmes du ciel... Je tâchais de trembler, de croire à la fin du monde.
Mais dans le pire du fracas ma mère, l’œil sur une grosse loupe cerclée de cuivre, s’émerveillait, comptant les cristaux ramifiés d’une poignée de neige qu’elle venait de cueillir aux mains même de l’Ouest rué sur notre jardin...
O géraniums, Ô digitales. Celles-ci fusant des boittaillis, ceux-là en rampe allumés au long de la terrasse, c’est de votre reflet que ma joue d’enfant reçut un don vermeil. Car “ Sido ” aimait au jardin le rouge, le rose, les sanguines filles du rosier, de la croix-de-Malte, des
hortensias et des bâtons-de-Saint-Jacques, et même le cequeret-alkékenge, encore qu’elle accusât sa fleur, veinée de rouge sur pulpe rose, de lui rappeler un mou de veau frais... À contre-cœur elle faisait pate avec l'Est : “ Je m'arrange avec lui”, disait-elle, Mais elle demeurait pleine de suspicion et surveillait, entre tous les cardinaux et collatéraux, ce point glacé, traître, aux jeux meurtriers, Elle lui confiait des bulbes de muguet, quelques bégonias, et des crocus mauves, veilleuses des froids crépuscules.
Hors une corne de terre, hors un bosquet de laurierscerises dominés par un junko-biloba — je donnais ses feuilles, en forme de raie, à mes camarades d’école, qui les séchaient entre les pages de l’atlas — tout le chaud jardin se nouttissait d’une lumière jaune, à tremblements rouges et violets, mais je ne pourrais dire si ce rouge, ce violet dépendaient, dépendent encore d’un sentimental bonheur ou d’un éblouissement optique. Étés réverbérés par le gravier jaune et chaud, étés traversant le jonc tressé de mes grands chapeaux, étés presque sans nuits. Car j’aimais tant l’aube, déjà, que ma mère me l’accordait en récompense. J’obtenais qu’elle m'éveillât à trois heures et demie, et je m’en allais, un panier vide à chaque bras, vers des terres maraîchères qui se réfugiaient dans le pli étroit de la rivière, vers les fraises, les cassis et les groseilles barbues.
À trois heures et demie, tout dormait dans un bleu originel, humide et confus, et quand je descendais le chemin de sable, le brouillard retenu par son poids baignait d’abord mes jambes, puis mon petit torse bien fait, atteignait mes lèvres, mes oreilles et mes narines plus sensibles que tout le reste de mon corps... J’allais seule, ce pays mal pensant était sans dangers. C’est sur ce chemin, c’est à cette heure que je prenais conscience de mon prix,
d’un état de grâce indicible et de ma connivence avec le premier souffle accouru, le premier oiseau, le soleil encore ovale, déformé par son éclosion….
Ma mère me laissait partir, après m'avoir nommée “Beauté, Joyau-tout-en-or ”; elle regardait courir et décroître sur la pente son œuvre, — “ chef-d'œuvre ” disait-elle. J'étais peut-être jolie; ma mère et mes portraits de ce temps-là ne sont pas toujours d’accord… Je l’étais à cause de mon âge et du lever du jour, à cause des yeux bleus assombris par la verdure, des cheveux blonds qui ne seraient lissés qu’à mon retour, et de ma supériorité d’enfant éveillée sur les autres enfants endormis.
Je revenais à la cloche de la première messe. Mais pas avant d’avoir mangé mon saoul, pas avant d’avoir, dans les bois, décrit un grand circuit de chien qui chasse seul, et goûté l’eau de deux sources perdues, que je révérais. L’une se haussait hors de la terre par une convulsion ctistalline, une sorte de sanglot, et traçait elle-même son lit sableux. Elle se décourageait aussitôt née et réplongeait sous la terre. L’autre source, presque invisible, froissait l’herbe comme un serpent, s’étalait secrète au centre d’un pré où des narcisses, fleuris en ronde, attestaient seuls sa présence. La première avait goût de feuille de chêne, la seconde de fer et de tige de jacinthe.. Rien qu’à parler d’elles je souhaite que leur saveur m’emplisse la bouche au moment de tout finir, et que j’emporte, avec moi, cette gorgée imaginaire.
Entre les points cardinaux auxquels ma mère dédiait des appels dire&s, des répliques qui ressemblaient, ouïes du salon, à de brefs soliloques inspirés, et les manifestations, généralement botaniques, de sa courtoisie; — entre
à SIDO 15 Cèbe et la rue des Vignes, entre la mère Adolphe et ME de Fourolles, une zone de points collatéraux, moins précise et moins proche, prenait contaét avec nous pat des sons et des signaux étouffés. Mon imagination, mon ofgueil enfantins situaient notre maison au centre d’une rose de jardins, de vents, de rayons, dont aucun secteur n’échappait tout à fait à l’influence de ma mère.
Bien que ma liberté, à toute heure, dépendît d’une escalade facile — une grille, un mur, un “ toiton ” incliné — l’illusion et la foi me revenaient dès que j’atterrissais, au retour, sur le gravier du jardin. Car, après la question : “ D’où viens-tu?.…. ” et le rituel froncement de sourcils, ma mère reprenait son tranquille, son glorieux visage de jardin, beaucoup plus beau que son soucieux visage de maison. De par sa suzeraineté et sa sollicitude, les murs grandissaient, des terres inconnues remplaçaient les enclos que j'avais sautillant de mur à mur, de branche à branche, aisément franchis, et j’assistais aux prodiges familiers :
— C'est vous que j'entends, Cèbe? criait ma mère. Avez-vous vu ma chatte?
Elle repoussait en arrière la grande capeline de paille rousse, qui tombait sur son dos, retenue à son cou pat un ruban de taffetas marron, et elle renversait la tête pour offrir au ciel son intrépide regard gris, son visage couleur de pomme d'automne. Sa voix frappait-elle l’oiseau de la girouette, la bondrée planante, la dernière feuille du noyer, ou la lucarne qui avalait, au petit matin, les chouettes? O surprise, ô certitude. D’une nue à gauche une voix de prophète enrhumé versait un : “Non, Madame Colé...é...ttel ” qui semblait traverser à grand-peine une barbe en anneaux, des pelotes de brumes, et glisser sur des étangs fumants de froid. Ou bien :
M 16 SIDO à
— “Oui...i..f, Madame Colê..ê...tte ”, chantait à droite une voix d’ange aigrelet, ES branché sur le cirrus fusiforme qui naviguait à la rencontre de la jeune lune. “ Elle vous a entendû... ûe... Elle pâ...4...sse par le ME TTASHOSE
— Mercil criait ma mère, au jugé. Si c’est vous, Cèbe, rendez-moi donc mon piquet et mon cordeau à repiquages! J’en ai besoin pour aligner les laitues. Et faites doucement, je suis contre les hortensias!
Apport de songe, fruit d’une lévitation magique, jouet de sabbat, le piquet, quenouillé de ses dix mètres de cordelette, voyageait par les airs, tombait couché aux pieds de ma mère...
D’autres fois, elle vouait à des génies subalternes, invisibles, une fraîche offrande. Fidèle au rite, elle renversait la tête, consultait le ciel :
— Qui veut de mes violettes doubles rouges? criaitelle.
— Moi, Madame Colé... ê... tte! répondait l’incorinaissable de l'Est, plaintif et féminin.
— Prenez!
Le petit bouquet, noué d’une feuille aqueuse de jonquille, volait en l’air, recueilli avec gratitude par l'Orient plaintif.
— Quelles sentent donc bon! Dire que je n’arrive pas à élever les pareîl...ef...lles!
“ Naturellement ”, pensais-je. Et j'étais près d’ajou-
r : “ C’est une question de climats. ”
Levée au jour, parfois devançant le jour, ma mère accordait aux points cardinaux, à leurs dons comme à leurs méfaits, une importance singulière. C’est à cause
. SDQ 17 d’elle, par tendresse invétérée, que dès le matin, et du fond du lit je demande : “ D’où vient le vent? ” À quoi lon me répond : “ Il fait bien joli. C’est plein de passereaux dans le Palais-Royal... Il fait vilain. Un temps de saison. ” Il me faut maintenant chercher la réponse en moi-même, guetter la course du nuage, le ronflement marin de la cheminée, réjouir ma peau du souffle d'Ouest, humide, organique et lourd de significations comme la double haleine divergente d’un monstre amical. A moins que je ne me replie haineusement devant la bise d’E&t, l’ennemi, le beau-froid-sec et son cousin du Nord. Ainsi faisait ma mère, coiffant de cornets en papier toutes les petites créatures végétales assaillies pat la lune rousse : “Il va geler, la chatte danse ”, disait-elle,
Son ouie, qu’elle garda fine, l’informait aussi, et elle captait des avertissements éoliens.
— Écoute sur Moutiers! me disait-elle.
Elle levait l’index, et se tenait debout entre les hortensias, la pompe et le massif de rosiers. Là, elle centralisait les enseignements d'Ouest, par-dessus la clôture la plus basse.
— Tu entends? Rentre le fauteuil, ton livre, ton chapeau : il pleut sur Moutiers. Il pleuvra ici dans deux ou trois minutes seulement.
Je tendais mes oreilles “ sur Moutiers ”; de l’horizon venaient un bruit égal de perles versées dans l’eau et la : plate odeur de l’étang criblé de pluie, vannée sur ses vases verdâtres… Et j'attendais, quelques in$tants, que les douces gouttes d’une averse d’été, sur mes joues, sur mes lèvres, attestassent l’infaillibilité de celle qu’un seul être au monde — mon père — nommait “ Sido ”.
Des présages, décolorés par sa mort, errent encore autour de moi. L’un tient au Zodiaque, l’autre est pure-
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ment botanique : quelques signes jouent avec les vents, les lunaisons, les eaux souterraines. C’est à cause d’eux que ma mère trouvait Paris fastidieux, car ils n’étaient libres, efficaces, péremptoires, qu’au plein air de notre province.
— Pour vivre à Paris, me confiait-elle, il m’y faudrait un beau jardin. Et encorel.…. Ce n’est pas dans un jardin de Paris que je pourrais cueillir et coudre pour toi, sur un petit carton, les grands grains d’avoine barbue, qui sont de si sénsibles baromètres.
Je me gourmande d’avoir égaré, jusqu’au dernier,
ces baromètres rustiques, grains d’avoine dont les deux
barbes, aussi longues que celles des crevettes-bouquet, viraient, crucifiées sur un carton, à gauche, à droite, prédisant le sec et le mouillé, “ Sido ” n’avait point sa pareille pour feuilleter, en les comptant, les pelures micacées des oignons.
— Une... deux... trois robes! Trois robes sut l’oignon!
Elle laissait choir lunettes ou binocle sur ses genoux, ajoutait pensivement :
— C’est signe de grand hiver. Je ferai habiller de paille la pompe. D'ailleurs, la tortue s’est déjà enterrée. Et les écureuils, autout de la Guillemette, ont volé les noix et les noisettes en quantité pour leurs provisions. Les écureuils savent toujours tout.
Annonçait-on, dans un journal, le dégel? Ma mère haussait l’épaule, riait de mépris :
— Le dégel? Les météorologues de Paris ne m'en apprendront pas! Regarde les pattes de la chatte!
Frileuse, la chatte en effet pliait sous elle des pattes invisibles, et serrait fortement les paupières.
— Pour un petit froid passager, continuait “ Sido ” Ja chatte se roule en turban, le nez contre la naissance
de la queue. Pour un grand froid, elle gare la plante de ses pattes de devant et les roule en manchon.
Sur des gradins de bois peints en vert, elle entretenait toute l’année des reposoirs de plantes en pots, géraniums rares, rosiers nains, reines-des-prés aux panaches de brume blanche et rose, quelques “ plantes grasses ” poilues et trapues comme des crabes, des caétus meurtriers. Un angle de murs chauds gardait des vents sévères son musée d'essais, des godets d’argile rouge où jé ne voyais que terre meuble et dormante.
— Ne touche pas!
— Mais rien ne poussel
— Et qu’en sais-tu? Ef$t-ce toi qui en décides? Lis, sut les fiches de bois qui sont plantées dans les pots! Ici, graines de lupin bleu; là, un bulbe de narcisse qui vient de Hollande; là, graines de physalis; là, une bouture d’hibiscus — mais non, ce n’est pas une branche mortel — et là, des semences dé pois de senteur dont les fleurs ont des oreilles comme des petits lièvres. Et là... Et là...
— Et LB?
Ma mère rejetait son chapeau en arrière, mordillait la chaîne de son lorgnon, m’interrogeait avec ingénuité :
— Je suis bien ennuyée.. je ne sais plus si c’est une famille de bulbes de crocus, que j'ai enterrés, ou bien une chrysalide de paon-de-nuit…
— Il n’y a qu'à gratter, pour voir...
Une main preste arrêtait la mienne — que n’a-t-on moulé, peint, ciselé cette main de “ Sido ”, brunie, tôt gravée de rides par les travaux ménagers, le jardinage, Peau froide et le soleil, ses doigts longs bien fiçonnés en pointe, ses beaux ongles ovales et bombés.…..
— À aucun prix! Si c’est la chrysalide, elle mourta au contaét de l'air; si c’est le crocus, la lumière flétrira son
petit rejet blanc, — et tout sera à recommencer! Tu m’entends bien? Tu n’y toucheras pas?
— Non, maman...
À ce moment, son visage, enflammé de foi, de curiosité universelle, disparaissait sous un autre visage plus âgé, résigné et doux. Elle savait que je ne résisterais pas, moi non plus, au désir de savoir, et qu’à son exemple je fouillerais, jusqu’à son secret, la terre du pot à fleurs. Elle savait que j'étais sa fille, moi qui ne pensais pas à notre ressemblance, et que déjà je cherchais, enfant, ce choc, ce battement accéléré du cœur, cet arrêt du souffle : la solitaire ivresse du chercheur de trésor. Un trésor, ce n’est pas seulement ce que couvent la terre, le roc ou la vague. La chimère de l’or et de la gemme n’est qu’un informe mirage : il importe seulement que je dénude et hisse au jour ce que l’œil humain n’a pas, avant le mien, touché...
J'allais donc, grattant à la dérobée le jardin d’essai, surprendre la griffe ascendante du cotylédon, lei viril surgeon que le printemps chassait de sa gaine. Je contrariais aveugle dessein que poursuit la chrysalide d’un noir brun bilieux et la précipitais d’une mort passagère au néant définitif.
— Tune comprends pas. Tu ne peux pas comprendre. Tu n'es qu’une petite meurtrière de huit ans. de dix ans. Tu ne comprends rien encore à ce qui veut vivre.
Je ne recevais pas, en paiement de mes méfaits, d’autre punition. Celle-là n’était d’ailleurs assez dure.
“ Sido ” répugnait à toute hécatombe de fleurs. Elle qui ne savait que donner, je l’ai pourtant vue refuser les fleurs qu’on venait parfois quêter pour parer un cotbillard ou une tombe. Elle se faisait dure, fronçait les sourcils et répondait “ non ” d’un air vindicatif.
— Mais c’est pour le pauvre M. Enfert, qui est mort hier à la nuit! La pauvre Mme Enfert fait peine, elle dit qu’elle voudrait voir partir son mari sous les fleurs, que ce serait sa consolation! Vous qui avez de si belles roses-mousse, madame Colette.
— Mes roses-moussel Quelle horreur! Sur un mort!
Après ce cri, elle se reprenait et répétait :
— Non. Personne n’a condamné mes roses à mourir en même temps que M. Enfert.
Mais elle sacrifiait volontiers une très belle fleur à un enfant très petit, un enfant encore sans parole, comme le petit qu’une mitoyenne de l’Est lui appotta par orgueil, un jour, dans notre jardin. Ma mère blâma le maillot trop setré du nourrisson, dénoua le bonnet à trois pièces, l’inutile fichu de laine, et contempla à l’aise les cheveux en anneaux de bronze, les joues, les yeux noirs sévères et vastes d’un garçon de dix mois, plus beau vraiment que tous les autres garçons de dix mois. Elle lui donna une rose cuisse-de-nymphe-émue qu’il accepta avec emportement, qu’il porta à sa bouche et suça, puis il pétrit la fleur dans ses puissantes petites mains, lui arracha des pétales, rebordés et sanguins à l’image de ses propres lèvres.
— Attends, vilain! dit sa jeune mère.
Mais la mienne applaudissait, des yeux et de la voix, au massacre de la rose, et je me taisais, jalouse...
Elle refusait régulièrement aussi de prêter géraniums doubles, pélargoniums, lobélias, rosiers nains et reinesdes-prés aux reposoirs de la Fête-Dieu, car elle s’écartait, — baptisée, mariée à l’église — des puérilités et des fa$tes catholiques. J’obtins d’elle la permission de suivre le catéchisme entre onze et douze ans, et les cantiques du “ Salut ”.
Le premier mai, comme mes camarades de catéchisme, je couchai le lilas, la camomille et la rose devant l’autel de la Vierge, et je revins fière de montrer un “ bouquet béni ”. Ma mère rit de son rire irrévérencieux, regarda ma getbe qui attirait les hannetons au salon jusque sous la lampe
— Crois-tu qu’il ne l'était pas déjà, avant?
Je ne sais d’où lui venait son éloignement de tout culte. J'aurais dû m’en enquérir. Mes biographes, que je renseigne peu, la peignent tantôt sous les traits d’une rustique fermière, tantôt la traitent de “ bohème fantaisiste ”. L’un d’eux, à ma $tupeur, va jusqu’à l’accuser d’avoir écrit des œuvrettes littéraires destinées à la jeunesse!
Au vrai, cette Française vécut son enfance dans l'Yonne, son adolescence parmi des peintres, des journalistes, des virtuoses de la musique, en Belgique, où s'étaient fixés ses deux frères aînés, puis elle revint dans l'Yonne et s’y maria, deux fois. D’où, de qui lui furent remis sa rurale sensibilité, son goût fin de la province? Je ne saurais le dire. Je la chante, de mon mieux. Je célèbre la clarté originelle qui, en elle, refoulait, éteignait souvent les petites lumières péniblement allumées au contact dé ce qu’elle nommait “ le commun des mortels ”. Je l’ai vue suspendre, dans un cerisier, un épouvantail à effrayer les merles, cat l'Ouest, notre voisin, enrhumé et doux, secoué d’éternuements en série, ne manquait pas de déguiser ses cerisiers en vieux chemineaux et coiffait ses groseilliers de gibus poilus. Peu de jours après, je trouvais ma mère sous l’arbre, passionnément immobile, la-tête à la rencontre du ciel d’où elle bannissait les religions humaines...
— Chut! Regarde.
Un merle noir, oxydé de vert et de violet, piquait les cerises, buvait le jus, déchiquetait la chair rosée...
— Qu'il e$t beau! chuchotait ma mère. Et tu vois comme il se sert de sa patte? Et tu vois les mouvements de sa tête et cette arrogance? Et ce tour de bec pour vider le noyau? Et remarque bien qu’il n’attrape que les plus mûres.
— Mais, maman, l’épouvantail..
— Chut! L’épouvantail ne le gêne pas...
— Mais, maman, les cerises!
Ma mère ramena sur la terre ses yeux couleur de pluie :
— Les cerises? Ah! oûi, les cerises.
Dans ses yeux passa une sorte de frénésie riante, un universel mépris, un dédain dansant qui me foulait avec tout le reste, allégrement... Ce ne fut qu’un moment, — non pas un moment unique. Maintenant que je la connais mieux, j’interprète ces éclairs de son visage. Il me semble qu’un besoin d’échapper à tout et à tous, un bond vets le haut, vers une loi écrite par elle seule, pour elle seule, les allumait. Si je me trompe, laissez-moi errer.
Sous le cerisier, elle retomba encore une fois parmi nous, lestée de soucis, d'amour, d’enfants et de mari suspendus, elle redevint bonne, ronde, humble devant l'ordinaire de sa vie :
— C'est vrai, les cerises.
Le merle était parti, gavé, et l’épouvantail hochaïit au vent son gibus vide.
— J'ai vu, me contait-elle, moi qui te parle, j’ai vu neiget au mois de juillet.
— Au mois de juillet!
— Oui. Un jour comme celui-ci.
— Comme celui-ci.
Je répétais la fin de ses phrases. J’avais déjà la voix plus grave que la sienne, mais j’imitais sa manière. Je Pimite encore.
— Oui. Comme celui-ci, dit ma mère en soufflant sut un flocon impondérable d’argent, arraché au pelage de la chienne havanaise qu’elle peignait. Le flocon, plus fin que le verre filé, s’embarqua mollement sur un petit ruisseau d’air ascendant, monta jusqu’au toit, se Iperdit dans un excès de lumière.
— Il faisait beau, reprit ma mère, beau et bon. Vint une saute de vent, une queue d’orage que la saute de vent emmena et bloqua sut l’Est naturellement; une petite grêle très froide, puis une chute de grosse neige épaisse et lourde. Des roses couvertes de neige, des cerises mûres et des tomates sous la neige. Des géraniums rouges qui n’avaient pas eu le temps de refroidir et qui fondaient la neige à mesure qu’elle les couvrait. Ce sont des tours de celui-là...
Elle désignait, du coude, et menaçait du menton le siège altier, l’invisible lit de justice de son ennemi, ’E&t, que je cherchai par-delà les chaudes nues croulantes et blanches du bel été...