‹ SidoChapitre 4 sur 39 · DT SIDO · texte numérisé non relu

DT SIDO

— Mais jai vu bien autre chose! reprenait ma mère.

— Autre chose?.…

Peut-être avait-elle rencontré, un jour, — montant vets Bel-Air, ou sur la route de Thury, — l'Est lui-même? Peut-être un grand pied violacé, la mare gelée d’une prunelle immense avaient-ils, pour qu’elle me les décrivit, divisé les nuages?

— J'étais grosse de ton frère Léo, et je promenais la jument avec la viétoria.

— La même jument que maintenant?

— Naturellement, la même jument. Tu n’as que dix ans. Crois-tu qu’on change de jument comme de chemise? La nôtre était alors une très belle jument, un peu jeune, que je laissais quelquefois mener par Antoine. Mais je montais dans la viétoria, pour la rassurer.

Je me souviens que je voulus demander : “ Pour rassurer qui? ” Je me retins, jalouse de garder intaétes la foi et l’incertitude d’une équivoque : pourquoi la présence de ma mère n’eût-elle pas rassuré la viétoria?

— Tu comprends, quand elle entendait ma. voix, elle se sentait plus tranquille.

Mais certainement, très tranquille, et tout étalée, en dtap bleu entre ses deux lanternes riches, à couronnes de cuivre découpées en trèfles… Une figure de viétoria tranquillisée.. Parfaitement!

— Dieu, que tu as l’air bête en ce moment, ma fille! Tu m’écoutes?

— Oui, maman...

— Donc, nous avions fait un grand tour, par une de ces chaleurs! J'étais énorme, et je me trouvais lourde. Nous rentrions au pas, et javais coupé des genêts fleuris, je me rappelle... Nous voilà arrivés à la hauteur du cimetière, — non, ce n’est pas une histoire de revenants, —

quand un nuage, un vrai nuage du Sud, marron roux, avec un petit ourlet de mercure tout autour, se met à monter plus vite dans le ciel, tonne un bon coup, et crève en eau comme un seau percé! Antoine descend et veut lever la capote pour m’abriter. Je lui dis : “ Non, le plus pressé c’est de tenir la jument à la tête : si la grêle vient, elle s’emballera pendant que vous lèverez la capote. ” Il tient la jument qui dansait un peu sur place, mais je lui parlais, tu comprends, comme s’il n’avait pas plu ni tonné, je lui parlais sur un ton de beau temps et de promenade au pas. Et je recevais un gas d’eau incroyable, sur ma malheureuse petite ombrelle en soie... Le nuage passé, j'étais assise dans un bain de siège, Antoine trempé, et la capote pleine d’eau, d’une eau chaude, une eau à dix-huit ou vingt degrés. Et quand Antoine a voulu vider la capote, nous y avons trouvé quoi? Des grenouilles, minuscules, vivantes, au moins trente grenouilles apportées à travers les airs par un caprice du Sud, par une trombe chaude, une de ces tornades dont le pied eh pas de vis ramasse et porte à cent lieues un panache de sable, de graines, d’inseétes… J’ai vu cela, moi, ouil

Elle brandissait le peigne de fer qui servait à carder la chevelure de la havanaise et les angoras. Elle ne s’étonnait pas que des prodiges météorologiques l’eussent attendue au passage, et tutoyée.

Vous croirez sans peine qu’à l’appel de “ Sido ” le vent du Sud se levait devant les yeux de mon âme, tors sur son pas de vis, empanaché de graines, de sable, de papillons morts, raciné au désert de Libye.… Sa tête indistinéte et désordonnée s’agitait, secouant l’eau et la pluie de grenouilles tièdes. Je suis capable encore de le voir.

— Mais que tu as donc l’air bête aujourd’hui, ma fille!

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D'ailleurs tu es beaucoup plus jolie quand tu as l’air bête.

. C’est dommage que cela t’arrive si rarement. Tu pèches ‘déjà, comme moi, par excès d’expression. J'ai toujours lair, quand j’égare mon dé, d’avoir perdu un parent bienaimé... Quand tu prends l’air bête, tu as les yeux plus grands, la bouche entr’ouverte, et tu rajeunis. À quoi penses-tu ?

— À rien, maman.

— Je ne te crois pas, mais c’est très bic imité. Vraiment très bien, ma fille. Tu es un miracle de gentillesse. et de fadeur!

Je tressaillais, je rougissais sous la louange piquante, l’œil acéré, la voix aux finales hautes et justes. Elle ne m’appelait “ ma fille ” que pour souligner une critique ou une réprimande… Mais la voix, le regardétaient prompts

à changer :

— O mon Joyau-tout-en-or! Ce n’est pas vrai, tu n’es ni bête ni jolie, tu es seulement ma petite fille incomparable!... Où vas-tu?

Comme à tous les incon$tants l’absolution me donnait

des ailes, et dûment embrassée, légère, j’apprêtais déjà ma fuite.

— Ne t'en va pas loin à cette heure-ci! Le soleil se couche dans.

Elle ne consultait pas la montre, mais la hauteur du soleil sur l’horizon, et la fleur du tabac ou le datura, assoupis tout le jour et que le soir éveillait.

— dans une demi-heure, le tabac blanc embaume

déjà... Veux-tu porter des aconits, des ancolies et des cam-

panules chez Adrienne Saint-Aubin, et lui rendre la Revue des Deux-Mondes?… Change de ruban, mets-en un bleu pâle... Tu as un teint pour le bleu pâle, ce soir.

Changer de ruban — jusqu’à l’âge de vingt-deux ans

Ée

on m’a vue coiffée de ce large ruban, noué autour de ma tête, “ à la Vigée-Lebrun ”, disait ma mère — et porter un message de fleurs : ainsi ma mère m’avertissait que j'étais, pendant une heure, un jour, particulièrement jolie, et qu’elle s’enorgueillissait de moi. Le ruban en papillon épanoui au-dessus du front, quelques cheveux ramenés sur les tempes, je prenais les fleurs à mesure que “ Sido ” les coupait.

— Maintenant val! Donne les ancolies doubles à Adrienne Saint-Aubin. Le re$te à qui tu voudras, dans notre voisinage. Sur l’Eft, il y a quelqu’un de malade, la mère Adolphe... Si tu entres chez elle...

Elle n’avait pas le temps de finir sa phrase que je reculais, d’un saut, renâclant comme une bête devant l’odeur et l’image de la maladie. Ma mère me retenait pat le bout d’une de mes tresses, et son soudain visage sauvage, libre de toute contrainte, de charité, d’humanité, bondissait hors de son visage quotidien. Elle chuchotait :

— Tais-toil.. Je sais. Moi aussi... Mais il ne faut pas le dire. Il ne faut jamais le dire! Va... Va maintenant. Tu t’es encore mis cette nuit un papier à papillotes sur le front, hein, mâtine? Enfin...

Elle lâchait ma rêne de cheveux, s’éloignait de moi pour me mieux voir :

— Va leur montrer ce que je sais fairel

Mais, quoi qu’elle m’eût recommandé, je n’entrais pas chez la malade de l'Est. Je passais la rue comme un gué, en sautant de l’un à l’autre caillou pointu, et je ne m'arrêtais que chez la singulière amie de ma mère, chez “ Adrienne ”.

Les enfants et les neveux que celle-ci a laissés n’auront pas gardé d’elle un souvenir plus vif que n’est le mien.

Le SIDO …

Vive, guetteuse et somnolente, un bel œil jaune de gitane sous les cheveux crépus, elle errait avec une sorte de lyrisme agre$te, une exigence quotidienne de nomade. Sa maison lui ressemblait par le désordre et par une grâce qui se refuse aux sites et aux êtres policés. Pour fuir l’humide et funéraire pénombre, la verdure étouffante, roses et glycines, dans son jardin, escaladaient les ifs, gagnaient le soleil par des efforts d’ascension et des dépenses d’énergie qui réduisaient leurs tiges-mères, étitées, à une nudité de reptiles. Mille roses, réfugiées au sommet des arbres, fleurissaient hors d’atteinte, parmi des glycines à longues gouttes de fleurs et des bigonniers poutpres, viétorieux ennemis des clématites épuisées..… :

Sous cette chevelure, la maison d’Adrienne suffoquait aux heures chaudes. Sûre d’y trouver des piles de livres éboulés, des champignons cueillis à l’aube, des fraises sauvages, des ammonites fossiles, et, selon la saison, des truffes grises de Puisaye, je m’y glissais à la manière d’un chat. Mais un chat hésite, et demeure interdit devant un plus chat. La présence d’Adrienne, son indifférence, un secret étincelant et bien gardé au fond de ses prunelles jaunes, je les supportais avec un trouble chagrin que je cotais peut-être à son prix. Elle mettait, à me négliger, une sotte d’art sauvage, et sa bohémienne, son universelle indifférence me blessait comme une rigueur d’exception.

Quand ma mère et Adrienne allaitaient, la première sa fille, la seconde son fils, elles échangèrent un jour, par jeu, leurs nourrissons. Parfois Adrienne m’interpellait en riant : “ Toi que j’ai nourrie de mon lait! ? Je rougissais si follement que ma mère fronçait les sourcils, et cherchait sur mon visage la cause de ma rougeur. Comment dérober à ce lucide regard, gris de lame et

pe inf

menaçant, l’image qui me tourmentait : le sein brun d’Adrienne et sa cime violette et dure.

Oubliée chez Adrienne entre des cubes vacillants de livres — toute la colle&tion de la Revve des Deux-Mondes, entre autres — entre les tomes innombrables d’une vieille bibliothèque médicale à odeur de cave, entre des coquillages géants, des simples à demi secs, des pâtées de chat aigries, le chien Perdreau, le matou noir à masque blanc qui s’appelait “ Colette ” et mangeait le chocolat cru, je tressaillais à un appel venu par-dessus les ifs entravés de roses et les thuyas étiques que paralysait un python de glycine.. Dans notre maison, surgissant d’une fenêtre comme pour annoncer le feu ou les voleurs, ma mère ctiait mon nom... Etrange culpabilité d’une enfant sans reproche : je courais, j’apprêtais un air simple, un essoufflement d’étourdie…

— Si longtemps chez Adrienne?

Pas un mot de plus, mais quel accent! Tant de clairvoyance et de jalousie en “ Sido ”, tant de confusion en moi refroidirent, à mesure que je grandissais, l’amitié des deux femmes. Elles n’eurent jamais d’altercation, rien ne s’expliqua entre ma mère et moi. Qu’eussions-nous expliqué? Adrienne se gardait de m’attirer ou de me retenir. Ce n’est pas toujours par l’amour que la captation commence. J'avais dix ans, onze ans...

Il m'a fallu beaucoup de temps pour que j’associasse un gênant souvenir, une certaine chaleur de cœur, la déformation féerique d’un être et de sa demeure, à l’idée d’une première séduétion.

“ Sido ” et mon enfance, l’une et l’autre, l’une par lPautre furent heureuses au centre de l’imaginaïre étoile à huit branches, dont chacune portait le nom d’un des points cardinaux et collatéraux. Ma douzième année vit

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arriver la mauvaise fortune, les départs, les séparations. Réclamée par de quotidiens et secrets héroïsmes, ma mère appartint moins à son jardin, à sa dernière enfant. J'aurais volontiers illustré ces pages d’un portrait photographique. Mais il m’eût fallu une “ Sido ” debout, dans le jardin, entre la pompe, les hortensias, le frêne pleureur et le très vieux noyer. Là je l’ai laissée, quand je dus quitter ensemble le bonheur et mon plus jeune âge. Là, je lai pourtant revue, un moment furtif du printemps . de 1928. Inspirée et le front levé, je crois qu’à cette même place elle convoque et recueille encore les rumeurs, les souffles et les présages qui accourent à elle, fidèlement, par les huit chemins de la Rose des Vents.

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