‹ SidoChapitre 9 sur 39 · r SE rnb PRET · texte numérisé non relu

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— Des sauvages... Des sauvages. disait-elle, Que faire: avec de tels sauvages?

Elle secouait la tête. Il y avait, dans son découragement, une part de choix, un désistement raisonné, peutêtre aussi la conscience de sa responsabilité, Elle contemplait ses deux garçons, les demi-frères, et les trouvait beaux. L’aîné surtout, le châtain aux yeux pers, dix-sept ans, une bouche empourprée qui ne souriait qu’à nous et à quelques jolies filles. Mais le brun, à treize ans, n’était pas mal non plus, sous ses cheveux mal taillés qui descendaient jusqu’à ses yeux bleu-de-plomb, pareils à ceux de notre père...

Deux sauvages aux pieds légers, osseux, sans chair superflue, frugaux comme leurs parents, et qui préféraient aux viandes le pain bis, le fromage dur, la salade, Pœuf frais, la tarte aux poireaux ou à la citrouille, Sobres et vertueux, — de vrais sauvages.

— Que faire d’eux? soupirait ma mère.

Ils étaient si doux que nul ne les pouvait atteindre ni diviser.

L’aîné commandait, le second mêlait, à son zèle, une fantaisie qui lisolait du monde. Mais l’aîné savait qu’il allait commencer ses études de médecine, tandis que le second espérait sourdement que rien ne commencerait jamais pouf lui, sauf le jour suivant, sauf l’heure d’échappet à une contrainte civilisée, sauf la liberté totale de rêver et de se taire. Il l’espère encore.

Jouaient-ils? Rarement. Ils jouaient, si par jeu l’on entend que d’un radieux univers villageois ils ne voulaient que la fleur, le meilleur, le plus désert, le non-foulé, tout ce qui rajeunit et recommence à l’écart de l’homme. Où ne les vit jamais déguisés en Robinsons, ni en conquérants, ni interprétant des saynètes improvisées. Le cadet, incorporé une fois à une troupe de garçons entichés de tragédie, n’y accepta qu’un rôle muet : le rôle du “fils idiot ”.

C’est aux récits de ma mère qu’il me faut remônter, quand il me prend, comme à tous ceux qui vieillissent, la hâte, le prurit de posséder les secrets d’un être à jamais dissous. Lire le “ chiffre” de sa turbulente jeunesse, heure par heure perdue en elle-même et d’elle-même renaissant; marquer, je ne sais quelle grâce m’aidant, marquer du doigt le promontoire d’où il se laissa tomber dans la plate mer des hommes, épeler le nom de ses astres contraires.

J'ai dit adieu au mort, à l’aîné sans rivaux; mais je recours aux récits maternels, et aux souvenirs de ma petite enfance, si je veux savoir comment se forma le sexagénaire à moustache grise qui se glisse chez moi, la nuit tombée, ouvre ma montre, et regarde palpiter l’aiguille trotteuse, — prélève, sur une enveloppe froissée, un timbre-po$te étranger, — aspire, comme si le souffle lui avait tout le jour manqué, une longue bouffée de musique du Columbia, et disparaît sans avoir dit un mot...

Il provient, cet homme blanchissant, d’un petit garçon de six ans, qui suivait les musiciens mendiants quand ils traversaient notre village. Il suivit un clarinettiste borgne jusqu’à Saints — quatre kilomètres — et quand il revint, ma mère faisait sonder les puits du pays. Il écouta avec bonté les reproches et les plaintes, carilse fâchait rarement.

Ru 7 SEDO 6x Quand il en eut fini avec les alarmes maternelles, il alla au piano, et joua fidèlement tous les airs du clarinettiste, qu’il enrichit de petites harmonies simples, fort correctes.

Ainsi faisait-il des airs du manège forain, à la Quasimodo, et de toutes les musiques, qu’il captait comme des messages volants.

— Il faudra, disait ma mère, qu’il travaille le mécanisme et l’harmonie. Il est encore plus doué que l’aîné. Il deviendrait un artiste... Qui sait?

Elle croyait encore, quand il avait six ans, qu’elle pouvait quelque chose pour lui, — ou contre lui. Un petit garçon si inoffensifl.. Sauf son aptitude à dispa-

raître, que pouvait-elle lui reprocher? Bref de taille, vif, très bien équilibré, il cessait miraculeusement d’être présent. Où le joindre? Les aires préférées des petits garçons ordinaires ne l’avaient pas même vu passer, ni la patinoire, ni la Place du Grand-Jeu damée par les pieds d'enfants. Mais plutôt dans la vieille glacière du château, souterrain tronqué qui datait de quatre siècles, ou dans la boîte de l’horloge de ville, place du Marché, ou bien enchaîné aux pas de laccordeur de pianos qui venait une fois l’an du chef-lieu et donnait ses soins aux

. quatre “instruments ” de notre village. “ Quel in$trument avez-vous? ” “ Madame Vallée va échanger son instrument... ” “L’in$trument de Mlle Philippon est bien fatigué! ”

J'avoue qu’en ma mémoire le mot “instrument ” appelle encore, à l’exclusion de toutes les autres images, celle d’un édifice d’acajou conservé dans l’ombre des salons provinciaux et brandissant, comme un autel, des bras de bronze et des cires vertes. |

Oui, un petit garçon si inoffensif, qui n’exigeait rien, sauf, un soir...

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— Je voudrais deux sous de pruneaux et deux sous de noisettes, dit-il.

— Les épiceries sont fermées, répondit ma mère. Dors, tu en auras demain.

— Je voudrais deux sous de pruneaux et deux sous de noisettes, redemanda, le lendemain soir, le doux petit garçon.

— Et pourquoi ne les as-tu pas achetés dans la journée? se récria ma mère impatientée. Va te coucher!

Cinq soirs, dix soirs ramenèrent la même taquinerie, et ma mère montra bien qu’elle était une mère singulière. Car elle ne fessa pas l’obétiné, qui espérait peut-être qu’on le fesserait, ou qui escomptait seulement une explosion maternelle, les cris des nerfs à bout, les malédi&ions, un noéturne tumulte qui retarderait le coucher...

Un soir après d’autres soirs, il prépara sa figure quotidienne d’enfant buté, le son modéré de sa voix :

— Maman?

— Oui, dit maman.

— Maman, je voudrais... .

— Les voici, dit-elle.

Elle se leva, aveignit dans l’insondable placard, près de la cheminée, deux sacs grands comme des nouveaunés, les posa à terre de chaque côté de son petit garçon, et ajouta :

— Quand il n’y en aura plus, tu en achèteras d’autres.

Il la regardait d’en bas, offensé et pâle sous ses cheveux noirs.

— C’est pour toi, prends, insi$ta ma mère.

Il perdit le premier son sang-froid et éclata en larmes.

— Mais... mais. je ne les aime pas! sanglotait-il.

“ Sido ” se pencha, aussi attentive qu’au-dessus d’un

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œuf falé pat Péclosion imminente, au-dessus d’une rose inconnue, d’un messager de l’autre hémisphère : — Tu ne les aimes pas? Qu'est-ce que tu voulais donc? Il fut imprudent, et avoua :

— Je voulais les demander.

Lorsqu'elle partait chaque trimestre pour Auxerre à deux heures du matin, dans la viétoria, ma mère cédait presque toujours aux instances de son enfant le plus jeune. Le privilège de naître la dernière me conserva longtemps ce grade d’enfant-le-plus-jeune, et ma place dans le fond de la vi@oria. Mais avant moi il y eut pendant une dizaine d’années ce petit garçon évasif et agile. Au chef-lieu, il se perdait, car il déjouait toute surveillance. Il se perdit ici et là, dans la cathédrale, dans la tour de l’horloge, et notamment dans une grande épicerie, durant qu’on emballait le pain de sucre drapé d’un biais de papier indigo, les cinq kilos de chocolat, la vanille, la canelle, la noix-muscade, le rhum pour les grogs, le poivre noir et le savon blanc. Ma mère fit un cri de renarde :

— Hal. Où est-il?

— Qui, madame Colette?

— Mon petit garçon! L’a-t-on vu sortir?

Personne ne l’avait vu sortir, et déjà ma mère, à défaut de puits, interrogeait les cuves d’huile et les tonneaux de saumute,

On ne le chercha pas trop longtemps, cette fois. Il était au plafond. Tout en haut d’un des piliers de fonte tors, qu’il étreignait des cuisses et des pieds comme un grimpeur des cocotiers, il manœuvrait et écoutait les rouages d’un gros cartel à face plate de chat-huant, vissé sut la maîtresse-poutre.

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Quand des parents ordinaires font souche d’enfants exceptionnels, il y a de grandes chances que les parents éblouis les poussent, fût-ce à grands coups de pied dans le derrière, vers des destinées qu’ils nomment meilleures. Ma mère, qui tenait pout naturel, voire obligatoire, d’enfanter des miracles, professait aussi que “l’on tombe toujours du côté où l’on penche ”, et affirmait, pour se rassurer elle-même :

— Achille sera médecin. Mais Léo ne pourra pas échapper à la musique. Quant à la petite.

Elle levait les sourcils, interrogeait le nuage et me remettait à plus tard.

Exception bizarre, il n’était jamais question de l’avenir de ma sœut aînée, déjà majeure, mais étrangère à nous, étrangère à tous, volontairement isolée au sein de sa propre famille,

— Juliette est une autre espèce de sauvage, soupitait ma mère. Mais à celle-là personne ne comprend rien, même moi.

Elle se trompa, nous la trompâmes plus d’une fois. Elle ne se décourageait pas et nous coiffait d’une nouvelle auréole, Mais elle n’accepta jamais que son second fils échappât, comme elle disait, à la musique, car je lis dans mainte lettre qui date de la fin de sa vie : “ Sais-tu si Léo a un peu de temps pour travailler son piano? I] ne doit pas . négliger un don qui eff extraordinaire; je ne me lasserai pas d’insiSier là-dessus... ” À l’époque où ma mère m’écrivait ces lettres, mon frère était âgé de quarante-quatre ans.

Il a, quoi qu’elle en eût, échappé à la musique, puis aux études de pharmacie, puis successivement à tout, — à tout ce qui n’est pas son passé de sylphe. À mes yeux, il n’a pas changé : c’est un sylphe de soixante-trois ans. Comme un sylphe, il n’est attaché qu’au lieu natal,

LE SIDO 65 à quelque champignon tutélaire, à une feuille recroquevillée en manière de toit. On sait que les sylphes vivent de peu, et méprisent les grossiers vêtements des hommes : le mien erre parfois sans cravate, et long-chevelu. De dos, il figure assez bien un pardessus vide, ensorcelé et vagabond.

Sa modeste besogne de scribe, il l’a élue entre toutes, pour ce qu’elle retient, assise, à une table, sa seule et fallacieuse apparence d’homme. Tout le reste de lui, libre, chante, entend des orchestres, compose, et revole à la rencontre du petit garçon de six ans qui ouvrait toutes les montres, hantait les horloges municipales, colle&ionnait les épitaphes, foulait sans fatigue les mousses élastiques et jouait du piano de naissance. Il le retrouve aisément, revêt le petit corps agile et léger qu’il n’a jamais quitté longtemps, et il parcourt un domaine mental où tout est à la guise et à la mesure d’un enfant qui dure viétorieusement depuis soixante années.

Il n’est pas — quel dommagel... — d’enfant invulnérable. Celui-ci, pour vouloir confronter son rêve exatt avec une réalité infidèle, m’en revient déchiré, parfois.

Certain crépuscule ruisselant, .à grandes draperies d’eau et d’ombre sous chaque arcade du Palais-Royal, me l’amena. Je ne l’avais pas vu depuis des mois. Il s’assit, mouillé, à mon feu, prit distraitement sa singulière subsistance — des bonbons fondants, des gâteaux très sucrés, du sirop — ouvrit ma montre, puis mon réveil, les écouta longuement, et ne dit rien.

Je ne regardais qu’à la dérobée, dans sa longue figure, sa moustache quasi blanche, l’œil bleu de mon père, le nez, grossi, de “ Sido ” — traits survivants, assemblés par des plans d’os, des muscles inconnus et sans origine lisible. Une longue figure douce, éclairée par le feu,

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