‹ Siècle de Louis XIV (volume 2)Chapitre 101 sur 168 · DÉFECTION DE LÀ SAVOIB ET DU PORTUGAL · texte numérisé non relu

DÉFECTION DE LÀ SAVOIB ET DU PORTUGAL

A peine la maison de Bourbon a-t-elle perdu cet allié, qu'elle apprend que le Portugal est déclaré contre elle. Pierre, roi de Portugal, reconnaît Tarchidue Charles pour roi d'Espagne. Le conseil impérial, au nom de cet archiduc, démeni* brait, en faveur de Pierre II , une monarchie dans laquelle il n'avait pas encore une ville : il lui cédait, par un de ces traités qui n'ont point ou d'exécution, Vigo, Bayonne, Âlcantara, Badajoz, une partie de TEstramadure, tous tes pays situés à Toccident de la rfvière delà Plata en Amérique; en un mot, il partageait ce qu'il n'avait pas, pour acquérir ce qu'il pourrait en Espagne.

Le roi de Portugal , le prince de Darmstadt, ministre de l'archiduc, Tamirantedo Castille, son partisan, implorèrent même le secours du roi de Maroc. Non-seulement ils firent des traités avec ce barbare pour avoir des chevaux et du blé, mais ils demandèrent des troupes. L'empereur de Maroc , Mulcy Ismaël, le tyran le plus guerrier et le plus politique qui Tût alors chez les nations mahométanes, ne voulut envoyer ses troupes qu'à des conditions dangereuses pour la chrétienté et honteuses pour le roi de Portugal : il demandait en otage un fils de ce roi et des villes. Le traité n'eut point lieu. Les chrétiens se déchirèrent de leurs propres mains, sans y joindre celles des barbares. Ce secours d'Afrique ne valait pas, pour la maison d'Autriche, celui d'Angleterre et de Hollande.

Churchill, comte et ensuite duc de Marlborough, déclaré général des troupes anglaises et hollandaises dès l'an 4702, fut l'homme le plus fatal à la grandeur de la France qu'on eût vu depuis plusieurssiècles. Il n'était pas comme ces généraux auxquels un ministre donne par écrit le projet d'une campagne, et qui, après avoir suivi à la tète d'une armée les ordres du cabinet, reviennent briguer l'honneur de servir encore. Il gouvernait alors la reine d'Angleterre, et par le besoin qu'on avait de lui, et par l'autorité que sa femme avait sur l'esprit de cette reine. Il menait le parlement par son crédit et par celui do Godolphin, grand trésorier, dont le fils épousa sa fille. Ainsi, maître de la cour, du parlement, de la guerre et des finances, plus roi que n'avait été Guillaume, aussi politi« que que lui et beaucoup plus grand capitaine, il fit plus que les alliés n'osaient espérer. Il avait, par-dessus tous les généraux de son temps , cette tranquillité de courage au milieu du tumulte, et cette sérénité d'àme dans le péril , que les Anglais

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appellent cold kead, tête froide. C'est peut-être cette qualité, le premier don de la nature pour le commandement, qui a donné autrefois tant d'avantages aux Anglais sur les Français dans les plaines de Poitiers, de Crécy et d'Azincourt.

Marlborough, guerrier infatigable pendant la campagne, devenait un négociateur aussi agissant pendant Thiver. Il allait à la Haye et dans toutes les cours d'Allemagne. 11 persuadait les Hollandais de s'épuiser pour abaisser la France. Il excitîtit les ressentiments de l'électeur palatin. II allait flatter la (lerté de Télecteur de Brandebourg , lorsque ce prince voulut être roi. Il lui présentait la serviette à table, pour en tirer un secours de sept à huit mille soldats. Lé prince Eugène , de son côté , ne unissait une campagne que pour aller fkire lui-même à Vienne les préparatifs de l'autre. On sait si les armées en sont mieux pourvues quand le général est ministre. Ces deux hommes, tantôt commandant ensemble, tantôt séparément, furent toujours d'intelligence; ils conféraient souvent à la Hayo avec le grand pensionnaire Heinsius et le greffier Fagel , qui gouvernaient les Provinces-Unies avec autant de lumières que /es Barnevelt et les do Witt , et avec plus do bonheur. Ils faisaient toujours de concert mouvoir les ressorts de la moitié de l'Europe contre la maison do Bourbon ; et le ministère de France était alors bien faible pour résister longtemps à ces forces réunies. Le secret de leur projet de campagne fut tou- :ours gardé entre eux. Ils arrangeaient eux-mêmes leurs desseins , et ne les confiaient à ceux qui devaient les seconder qu'au point de l'exécution. Chamillart , au contraire, n'étant ni politique, ni guerrier, ni même homme de finance, et jouant cependant le rôle d'un premier ministre, dans l'impuissance où il était de faire des arrangements par lui-même , les recevait de plusieurs mains subalternes. Son secret était quelquefois divulgué, avant même qu'il sût précisément ce qu'on devait faire. C'est ce que le marquis de Feuquières lui reproche avec raison; et M"** de Maintenon avoue dans ses lettres que cet homme qu'elle avait choisi était un ministre incapable. Ce fut là une des principales causes du malheur de la Franco.

Dès que Marlborough eut le commandement des armées confédérées en Flandre , il fit voir qu'il avait appris l'art de la guerre sous Turenne. Il avait fait aulrefbis ses premières campagnes , volontaire sous ce général. On ne l'appelait dans l'arn^ée que le bel Anglais , mais le vicomte de Turenne avait

COMMEiNCEMSKTS DE LQRD MARLBOROUOH. 233

ugé que le ])el Anglais serait un jour un grand homme. Il commença par élever des officiers subalternes et jusqu'alors inconnus, dont il démêlait le mérite , sans s'assujettir à Tordre du grade militaire , que nous appelons en France Vardre du tablefiu. Il savait que, quand les grades ne sont que la suite de l'ancienneté, l'émulation périt, et qu'un officier, pour être plus ancien, n'est pas toujours meilleur *. (1702) Il forma d'abord des hommes. Il gagna du terrain sur les Français sans combattre. Le premier mois, le comte d'Âthlone, général hollandais, lui disputait le commandement ; et dès le second il fut obligé de lui déférer en tout. Le roi de France avait envoyé contre lui son petit-fils le duc de Bourgogne , prince sage et juste , né pour rendre les hommes heureux. Le maréchal de Bouûlers , homme d'un courage infatigable, commandait l'armée sous ce jeu no prince. Mais le duc de Bourgogne, après avoir vu prendre plusieurs places , après avoir été forcé do reculer par les marches savantes de l'Anglais, revint à Versatiles au milieu de la campagne. ( Septembre et octobre 4702) Bouffiers resta seul témoin des succès de Marlborough , qui prit Yenloo , Ruremonde, Liège, avançant toujours et ne perdant pas un moment la supériorii^.

Marlborough , de retour à Londres après cette campagne , reçut les honneurs dont on peut jouir dans une monarchie et dans une république; créé duc par la reine, et, ce qui est plus flatteur, remercié par les deux chambres du parlement, dont les députés vinrent le complimenter dans sa maison.

Il s'élevait cependant un homme qui semblait devoir rassurer la fortune de la France : c'était le maréchal duc de Villars, alors lieutenant général , et que nous avons vu depuis généra lissime des armées de France , d'Espagne et de Sardaigne , à

f. Voltaire semble condamner ici Vordre du tableau qu^il a approu>é Ailleurs. 11 avaii dit en termes excellents (cbap. viii) : «Les services et non les aïeux furent comptés, ce qui ne s'était guère vu encore : par là rofficier de la plus médiocre naissance fut encouragé, sans que ceux do la plus haute eussent à se plaindre. » l.e duc de Saint-Simon , plus conséqueu;, blâme partout et avec passion cette réforme véritablement populaire du mi> nistre Louvois : il trouve qu'elle rabaissait les gem nés pour commander aux autres , sous prétexte au'il est raisonnable d*apprendre à obéir avant que de commander; qu'elle les forçait de persévérer dans le service et d*étre un vil peuple en toute égalité (chap. cdx). Il y a des critiques qui sont lies éloges. Uemarquons d'ailleurs que les grâces n étaient pas uniqUemerit la suite de l'ancienneté : un avancement plus rapide pouvait être le prix i'nne actioa distinguée ou d'un nicrite supérieur. L ordre rfti tableau cnsie encoio de ne» jours, sous un autre nom, et personne no s'en plaint.

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l'âge de quatre-vingt-deux ans, oflScier plein d'audace et de confiance. Il avait été Fartisan de sa fortune par son opiniâtreté à faire au delà de son devoir. Il déplut quelquefois à Louis XIV, et, ce qui était plus dangereux, à Louvois, parce qu'il leur parlait avec la même hardiesse qu'il servait. On lui reprochait de n'avoir pas une modestie digne de sa valeur; mais enfin on s'était aperçu qu'il avait un génie fait pour la guerre , et fait pour conduire des Français. On l'avait avancé en peu d'années , après l'avoir laissé languir longtemps.

Il n'y a guère eu d'hommes dont la fortune ait fait plus de jaloux, et qui ait dû moins en faire. Il a été maréchal de France , duc et pair, gouverneur de province; mais aussi il a sauvé rËtat : et d'autres, qui l'ont perdu , ou qui n'ont été que courtisans , ont eu à peu près les mêmes récompenses. On lui a reproché jusqu'à ses richesses, quoique médiocres, acquises par des contributions dans le pays ennemi , prix légitime de sa valeur et de sa conduite , pendant que ceux qui ont élevé des fortunes dix fois plus considérables par des voies honteuses les ont possédées avec Tapprobation universelle. Il n'a guère commencé à jouir de sa renommée que vers l'âge do quatre-vingts ans. Il fallait qu'il survécût à toute la cour pour goûter pleinement sa gloire.

Il n'est pas inutile qu'on sache quelle a été la raison do cette injustice dans les hommes : c*est que le maréchal de Villars n*avait point d'art. Il n'avait ni celui de se faire des amis avec de la probité et de l'esprit , ni celui de se faire valoir , quoiqu'il parlât de lui-même comme il méritait que les autres en parlassent.

Il dit un jour au roi devant toute la cour, lorsqu'il prenait congé pour aller commander Tarmée : « Sire, je vais combattre les ennemis de Votre Majesté et [e vous laisse au milieu des miens*. » Il dit aux courtisans du duc d'Orléans, régent du royaume , devenus riches par ce bouleversement de

1. Voltaire a mis en Ters ces paroles dans le troisième Discours sur VHomme »

J*ai TU des courtisans , ivres de fausse gloire. Détester dans Villars l'éclRt de la victoire Hs haïssaient le bras qui faisait leur appuis Il combattait pour eux ; ils parlaient contre lui. Ce héros eut raison, quand, cherchant les batailles. Il disait à Louis ; « Je ne crains que Versailles; Contre vos ennemis ie marche sans effroi; Défendez* moi des miens : ils sont près de mon roi. »

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