BATAILLE P*HOCHST£DT, ET SES SUITES
pour rallier quelques escadrons. La faiblesse de sa vue lui fait prendre un escadron ennemi pour un français. Il est fait prisonnier par les troupes de Hesse , qui étaient à la solde de TAngleterre. Au moment que le général était pris , le prince Eugène, trois fois repoussé, gagnait enfin l'avantage. La dé* route était déjà totale et la fuite précipitée dans le corps d'armée du maréchal de Tailard. La consternation et l'aveu* glement de toute cette droite étaient au point qu'officiers et soldats se jetaient dans le Danube , sans savoir où ils allaient. Aucun officier général ne donnait d'ordre pour la retraite; aucun ne pensait ou à sauver ces vingt-cinq bataillons et ces douze escadrons des meilleures troupes de France , enfermés si malheureusement dans Bleinheim , ou à les faire combattre. Le maréchal deMarsin fit alors la retraite. Le comte du Bourg, depuis maréchal de France, sauva une petite partie de Tinfanterie, en se retirant par les marais d'Hochstedt; mais ni lui , ni Marsin , ni personne ne songea à cette armée qui restait encore dans Bleinheim, attendant des ordres et n'en recevant point. Elle était de onze mille hommes effectifs, c'étaient les plus anciens corps. Il y a plusieurs exemples de moindres armées qui ont battu des armées de cinquante mille hommes , ou qui ont fait des retraites glorieuses ; mais l'endroit où on se trouve posté décide de tout. Ils ne pouvaient sortir des rues étroites d'un village , pour se mettre d'euxmêmes en ordre de bataille devant une armée victorieuse, qui les eût à chaque instant accablés par un plus grand front, par son artillerie et par les canons mêmes de l'armée vaincue, qui étaient déjà au pouvoir du vainqueur. L'officier générai qui devait les commander, le marquis de Clérembault, fils du maréchal de Clérembault, courut pour demander les ordres au maréchal de Tailard ; il apprend qu'il est pris : il ne voit que des fuyards ; il fuit avec eux , et va se noyer dans le Danube.
Sivières, brigadier*, qui était posté dans ce village, tente alors un coup hardi : il crie aux officiers d'Artois et de Provence de marcher avec lui : plusieurs officiers même des autres régiments y accourent; ils fondent sur l'ennemi, comme ou fait une sortie d'une place assiégée ; mais, après la sortie, il faut rentrer dans la place. Un de ces officiers,
1. Legt*ade de brigadier teuftii le milieu entre ceaz de oolonel et de mareclialdecamp.
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nommé Des-Nonvilles , revint à cheval un moment après dans le village avec milord Orkney du nom d'Hamilton. a Esl-ce un Anglais prisonnier que vous nous amenez? » lui direol les officiers en l'entourant. « Non , messieurs , je suis prisonnier moi-même } et je viens vous dire qu'il n'y a d'autre parti pour vous que de vous rendre prisonniers de guerre. Voilà le comte d'Orkney qui vous offre la capitulation, i Toutes ces vieilles bandes frémirent ; Navarre ' déchira et enterra ses drapeaux ; mais enfin il fallut plier sous la nécessité, et cette armée se rendit sans combattre. Milord Orkney m'a dit que ce corps de troupes ne pouvait faire autrement dans sa situation gênée. L'Europe fut étonnée que les meilleures troupes françaises eussent subi en corps cette ignominie. On imputait leur malheur à lâcheté : mais quelque» années après, quatorze mille Suédois se rendant à discrétion aux Russes en rase campagne ont justiGé les Français *.
Telle fut la célèbre bataille qui en France a le nom d'ilochstedt, en Allemagne de Pleintheim, et en Angleterre d€ Bleinheim. Les vainqueurs y eurent près de cinq mille morts et près de huit mille blessés, et le plus grand nombre du côté du prince Eugène. L'armée française y fut presque entièrement détruite. Do soixante mille hommes, si longtemps victorieux , on n'en rassembla pas plus de vingt mille effectifs.
Environ douze mille morts, quatorze mille prisonniers, tout le canon y un nombre prodigieux d'étendards et de drapeaux, les tentes, les équipages, le général de l'armée et douze cents officiers de marque au pouvoir du vainqueur, signalèrent cette journée. Les fuyards se dispersèrent ; près de cent lieues de pays furent perdues en moins d'un mois. La Bavière entière, passée sous le joug de l'empereur, éprouva tout ce que le gouvernement autrichiei\ irrité avait de rigueur, et ce que le soldat vainqueur a de rapacité et de barbarie. L'électeur, se réfugiant à Bruxelles , rencontra sur le chemic son frère l'électeur de Cologne, chassé comme lui de ses États; ils s'embrassèrent en versant des larmes. L'étonnement.et la consternation saisirent la cour de Versailles , accoutumée à la prospérité. La nouvelle de la défaite vint au milieu des
1. Sous l'ancienne monarchie, les gouTernemeuis donnaient aouTeni leur nom à nos rogimcnis : Navarre^ c'est le régiment de Navarre.
2. Quelques jours après la bataille de Putuva (1709), les débris de l'armée «acdoise, commandes par le comte de Kcncnhaupt. déposèrent les armes. et ••auitulCicn'- sans ccnibal. Voy. VUittoire de Charles XI f. livw IV
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réjouissances pour la naissance d*un arrière -petit -fils de Louis XIV. Personne n*osait apprendre au roi une vérité si cruelle. Il fallut que M*"" deMaintenon se chargeât de lui dire qu'il n'était plus invincible.
On a dit, et on a écrit, et toutes les histoires ont répété que l'empereur fit ériger dans les plaines de Bleinheim un monument de cette défaite, avec une inscription flétrissante* pour le roi de France * mais ce monument n'exista jamais, il n'y a eu que TÂngleterre qui en ait érigé un à la gloire du duc deMariborough. La reine et le parlement lui ont fait bâtir dans sa principale terre un palais immense qui porte le nom de Bleinheim. Cette bataille y est représentée dans les tableaux et sur les tapisseries. Les remerciments des chambres du par» lement, ceux des villes et des bourgades, les acclamations de l'Angleterre furent le premier prix qu'il reçut de sa victoire. Le poëme du célèbre Addison, monument plus durable que le palais de Bleinheim, est compté par cette nation guerrière et savante parmi les récompenses les plus honorables du duc de Marlborough. L'empereur le fît prince de l'Empire, en lui donnant la principauté deMindelheim, qui fut depuis échangée contre une autre; mais il n'a jamais été connu sous ce titre, le nom de Marlborough étant devenu lo plus beau qu'il pût porter.
L'armée de France dispersée laisse aux allies une carrière ouverte du Danube au Rhin. Ils passent le Rhin, ils entrent en Alsace. Le prince Louis de Bade, général célèbre pour les campements et pour les marches, investit Landau, que les Français avaient repris. Le roi des Romains, Joseph, fds aîné de l'empereur Léopold, vient à ce siège. On prend Landau, on prend Trarbach (19 et 23 novembre 1704).
Cent lieues de pays perdues n'empêchent pas que les fronvières de la France ne fussent encore reculées. Louis XIV soutenaitson petit-fils en Espagne, et était victorieux en Italie, il fallait de grands efforis en Allemagne pour résister à Mari-
1 « T\ebou1ct assure qne Temperenr Léopold fit ériger celle pvramidn : on le crut en eftet en France; le niaréctial de Villar», en 1707, envoya cinquante oiaftrespocr ladétratre: on ne trouva rien. I.e continuateur de Tiiovras, qui n'a écrit nue d'après les Journaux de la Haye, suppose cette inscription, ei propose même de la changer en faveur des Anglais. Elle fut imaginée en erYelpar des Fran^rais réfugiés oisifs, il était très-commun alors, et il l'est encore aujourd'hui , de donner ses imaginations ou des contes ;M"»pulaircs i»our des mérités ceruines. Autrefois les Mémoires manquaient à riiistcire, aojourd'hui la multiplicité des Ménioires lui nuit. Le vrai est noyé daii» un océan de brochures. » (Note de Voltaire. )
borough, et on les fit. On rassembla les débris de Tannée, on épuisa les garnisons, on fit marcher des milices. Le ministère emprunta de Targent de tous côtés. Enfin on eut une armée, eton rappela du fond des Cévennes le maréchal de Villars pour la commander MI vint, et se trouva près de Trêves, avec des forces inférieures, vis-à-vis le général anglais. Tous deux voulaient donner une nouvelle bataille. Mais le prince de Bade n'étant pas venu assez tôt joindre ses troupes aux Anglais, Villars eut au moins l'honneur de faire décamper Marlborough (mai 4705). C'était beaucoup alors. Leduc de Marlborough, qui estimait assez le marédial de Villars pour vouloir en être estimé, lui écrivit en décampant : « Rendez-moi la justice de croire que ma retraite est la faute du prince de Bade, et que je vous estime encore plus que je ne suis fâché contre lui. »
Les Français avaient donc encore des barrières en Allemagne. La Flandre, où commandait le maréchal de Villeroi délivré de sa prison, n'était pas entamée. En Espagne, le roi Philippe V et l'archiduc Charles attendaient tous deux la couronne : le premier, de la puissance de son grand -père et de la bonne volonté de la plupart des Espagnols; le second, du secours des Anglais et des partisans qu'il avait en Catalogne et en Aragon. Cet archiduc, depuis empereur, étalera second fils de l'empereur Léopold, n'ayant rien que ce titre, était allé sur la fin de 4703, presque sans suite, à Londres, implorer l'appui de la reine Anne.
Alors parut toute la puissance des Anglais. Cette nation, si étrangère dans celte querelle, fournit au prince autrichien deux cents vaisseaux de transport, trente vaisseaux de guerre joints à dix vaisseaux hollandais, neuf mille hommes de troupes, et de l'argent pour aller conquérir un royaume. Mais cette supériorité que donnent le pouvoir et les bienfaits n'empêchait pas que l'empereur, dans sa lettre à la reine Anne, présentée par l'archiduc, ne refusât à cette souveraine sa bienfaitrice le titre de Majesté: on ne la traitait que de S^énité\ selon le
1. l.e maréchal de Villars répondit an roi, qui lai avait offert le comniandcment de son arm«e de la Moselle : « Servez-vons de moi , car je sois le seul général de TEurope dont le bonheur k la guerre n'ait jamais été altéré. Dieu me conserve cette foriuue pour le service de Votre Majesté ! » ( Mémoires de Villars, Édition PetiUU, t. LXiX. p. no.) Un reconnaît le génépal dont Voliaire a dit plus haut : Il parlait de lui comme il miritffit que lee autres enparUissent.
2. « Reboulet dit que la chancellerie allemande donnait aux rois le titre do oilsction : mais c'est celui des électeurs. » ( Kote de Voltaire. )
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Style de la cour de Vienne, que l'usage seul pouvait justifier, et que la raison a fait changer depuis, quand la fierté a plié sous la nécessité.
•Pertes en Espagne : pertes des batailles de RamiUies et de Turin, et lenni suites.
Un des premiers exploits' de ces troupes anglaises fut de prendre Gibraltar, qui passait avec raison pour imprenable. Une longue chaîne de rochers escarpés en défendent toute approche du côté de terre : il n'y a point de port. Une baie longue, mal sûre et orageuse, y laisse les vaisseaux exposés aux tempêtes et à l'artillerie de la forteresse et du môle : les bourgeois seuls de cette ville la défendraient contre mille vair seaux et cent mille hommes; mais cette force même fut la cause de la prise. Il n*y avait que cent hommes de garnison : c'en était assez ; mais ils négligeaient un service qu'ils croyaient inutile. Le prince de Hesse avait débarqué avec dix-huit cents soldats dans l'isthme qui est au nord derrière la ville : mais de ce côté-là un rocher escarpé rend la ville inattaquable. La flotte tira en vain quinze mille coups de canon. Enfin des matelots, dans une de leurs réjouissances, s'approchèrent dans des barques^ sous le môle, dont l'artillerie devait les foudroyer; elle ne joua point. Ils montent sur le môle ; ils s'en rendent maîtres; les troupes y accourent; il fallut que cette ville imprenable se rendit (4 auguste 4704). Elle est encore aux Anglais dans le temps que j'écris*. L'Espagne, redevenue une puissance sous le gouvernement de la princesse de Parme, seconde femme de Philippe Y, et victorieuse depuis en Afrique et en Italie, voit encore, avec une douleur impuissante,
1. On peut regretter que Tauteur du Siècle de LouU XIV n*ait pas indiqué, avec la précision et la clarté à laquelle il nous a habitués, le plan de la coalition européenne. Après la victoire d'Hochstedt, qui ayait délivré TEmpire, Marlborough et le pnnce Eugène s'étaient séuarés : l'un était retourné dans les Pays-Bas, et l'autre en Italie, taudis que le comte de Péterborougn débarquait avec neuf mille hommes sur les cètes de l'Andalousie. Les alliés voulaient d'abord conquérir toutes les provinces de la monarchie espagnole, avant d'attaquer la France elle-même : de là les trois théâtres différenU où la gmerre va se faire à la fois, l'Espagne, le Milanais et la Flandre.