Voyez les Mémoiree de Guarville. » (Note de Voltaire
3. « Racine assure, dans ses Fragments historiques^ qne le roi dit che- M»" de La Vallièrc : « S'il avait é:é condamné à mort. Je Paurais laissé mourir. .> S'il prononça ces paroles on ne peut les excuser: elles paraissent trop dores et trop ridicules. »< Note de Voltaire.)
DISGRACE DE FOUQUBT. 317
Golbert, n'en fut pas moins poursuivi par la chambre de justice, qui lui ôta la plus grande partie de sa fortune. Ce qu'il y eut de plus singulier dans les arrêts de cette chambre, c'est qu'un évéque d'Avranches fut condamné à une amende de douze mille francs. Il s'appelait Boislève : c'était le frèie d'un partisan dont il avait partagé les concussions *.
Saint-Évremond , attaché au surintendant, fut envehoppé dans sa disgrâce. Colbert, qui cherchait partout des preuves contre celui qu'il voulait perdre, fit saisir des papiers confiés à M"* du Plessis-Bellière; et dans ces papiers on trouva la lettre manuscrite de Saint-Ëvremond sur la paix des Pyrénées. On lut au roi cette plaisanterie, qu'on fit passer pour un crime d'État. Colbert, qui dédaignait de se venger d'HesnauIt, homme obscur, persécuta, dans Saint-Évremond , l'ami de Fouquet qu'il haïssait, et le bel esprit qu'il craignait. Le roi eut l'extrême sévérité de punir une raillerie innocente, faite il y avait longtemps contre le cardinal Mazarin qu'il ne regrettait pas, et que toute la cour avait outragé, calomnié et proscrit impunément pendant plusieurs années. De mille écrits faits contre ce ministre, le moins mordant fut le seul puni, et le fut après sa mort.
Saint-Ëvremond , retiré en Angleterre , vécut et mourut en homme libre et philosophe. Le marquis de Miremond, son ami , me disait autrefois à Londres qu'il y avait une autre cause de sa disgrâce , et que Saint-Évremond n'avait jamais voulu s'en expliquer. Lorsque Louis XIY permit à Saint- Évremond de revenir dans sa patrie , sur la fin de ses jours , ce philosophe dédaigna de regarder cette permission comme une grâce; il prouva que la patrie est où l'on vit heureux, et il l'était à Londres.
Le nouveau ministre des finances , sous le simple titre de contrôleur général , justifia la sévérité de ses poursuites, eh rétablissant l'ordre que ses prédécesseurs avaient troublé , et en travaillant sans relâche à la grandeur de l'État.
La cour devint le centre des plaisirs et le modèle des autres cours. Le roi se piqua de donner des fêtes qui fissent oublie; celles de Vaux.
Il semblait que la nature prit plaisir alors à produire en France les plus grands hommes dans tous les arts, et à ras-
1. « Voyei Çtti Patin et Im MémOirM du temps, i (Note de Vultvire.)
sembler à la cour ce qu'il y avait jamais eu de plus beau et de mieux fait en hommes et en femmes. Le roi l'emportait sur tcus ses courtisans par la richesse de sa taille et par la beauté majestueuse de ses traits *. Le son de sa voix, noble et touchant, gagnait les cœurs qu'intimidait sa présence. Il avait une démarche qui ne pouvait convenir qu'à lui et à son rang, et qui eût été ridicule en tout autre. L'embarras qu'il inspi* rait* à ceux qui lui parlaient flattait en secret la complaisance avec laquelle il sentait sa supériorité. Ce vieil officier, qui se troublait, qui bégayait en lui demandant une grâce, et qui, ne pouvant achever son discours, lui dit : «Sire, je ne tremble pas ainsi devant vos ennemis, » n'eut pas de peine à obtenir ce qu'il demandait.
Le goût de la société n'avait pas encore reçu toute sa perfection à la cour. La reine mère , Anne d'Autriche, conunençait à aimer la retraite. La reine régnante savait à peine le français, et la bonté faisait son seul mérite. La princesse d'Angleterre, belle-sœur du roi, apporta à la cour les agréments d'une conversation douce et animée , soutenue bientôt par la lecture des bons ouvrages et par un goût sûr et délicat. Elle se perfectionna dans la connaissance de la langue, qu'elle écrivait mal encore au temps de son mariage. Elle inspira une émulation d'esprit nouveile , et introduisit à la cour une politesse et des grâces dont à peine le reste de l'Europe avait l'idée. Madame avait tout l'esprit de Charles U son frère, embelli par *es charmes de son sexe, par le don et par le désir de plaire. La cour de Louis XIV respirait une galanterie que la décence rendait plus piquante. Celle qui régnait à la cour de Charles II était plus hardie , et trop de grossièreté en désho^ norait les plaisirs
Il y eut d'abord entre Madame et le roi beaucoup de ces coquetteries d'esprit et de cette intelligence, secrète qui se
1* « On pent dire qu'au milieu de tous les autres hommes sa taille, son port, ses grâces, sa beauté et sa grande mine, Jusqu'au «on de sa voix, l'adresse, la grâce naturelle et majestueuse de toute sa personne, le faisaient distinguer comme le roi des abeilles. » (Saint-Simon, cbap. envi.)
2. « Dans les choses sérieuses, les audiences d'ambassadeurs, les cérémonies, jamais homme n'a tant imposé; et il fallait commencer par s'accou- - ^ lemr, si en le haranguant on ne voulait s'exposer à d
voir, si en le haranguant on ne voulait s'exposer à demetirer court. Ses réponses, en ces occasions, étident toQJoan courtes, jnstei,
Sleines, et très-rarement sans auelque chose d^obligeant, quelquefois même e flatteur, quand le discours le mériUdt. Le respect aussi qu'apportait sa présence, en quelque lieu <}u'il fût, imposait an silence et jusqu'à une lorte de frayeur, m (Saint-Simon, chap. ODZ.)
FÉTKS HYGNIFIQUES. 319
remarquèrent dans de petites fêtes souvent répétés. Le roi lai envoyait des vers ; elle y répondait. Il arriva que le môme honmie fut à la fois le confident dn roi et de Madame dans oe commerce ingénieux. C'était le marquis Dangeau. Le roi le chargait d'écrire pour lui, et la princesse Tengagait à répondre au roi. Il les servit ainsi tous deux, sans laisser soupçonner à Tun qu*ii fût employé par l'autre; et ce fut une des causes de sa fortune.
Cette intelligence jeta des alarmes dans la famille royale. Le roi réduisit l'éclat de ce commerce à un fonds d'estime et d'amitié qui ne s'altéra jamais. Lorsque Madame fit depuis travailler Racine et Corneille à la tragédie de Bérénice , elle avait en vue non-seulement la rupture du roi avec la connétable Colonne, mais le frein qu'elle-même avait mis à son propre penchant, de peur qu'il ne devint dangereux. Louis XIY est assez désigné dans ces deux vers de la Bérénice de Racine :
Qu'en quelque obscurité que le sort Teût fait naître. Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître.
Ces amusements firent place à la passion plus sérieuse et plus suivie qu'il eut pour M"* de La Vallière, fille d'honneur de Madame. Il goûta avec elle le bonheur rare d'être aimé uniquement pour lui-même. Elle fut deux ans l'objet caché <ie tous les amusements galants et de toutes les fêtes que le roi donnait Un jeune valet de chambre du roi, nommé Belloc, composa plusieurs récits qu'on mêlait à des danses, tantôt chez la reine, tantôt chez Madame ; et ces récits exprimaient avec mystère le secret de leurs cœurs, qui cessa bientôt d'être un secret.
Tous les divertissements publics que le roi donnait étaient autant d*hommages à sa maltresse. On fit, en 4662, un car* rousel vis-à-vis les Tuileries *, dans une vaste enceinte, qui en a retenu le nom de place du Carrousel, Il y eut cinq quadrilles. Le roi était à la tête des Romains ; son frère, des Persans; le prince de Condé, des Turcs; le duc d'Enghien, son fils, des Indiens; le duc de Guise, des Américains. Ce duc de •Guise était petit-fils du Balafré. Il était célèbre dans le monde par l'audace malheureuse avec laquelle il avait entrepris de se rendre maître de Naples. Sa prison, ses duels, ses amours
f . « Non dans la plaoa Royale, comme le dît l'Histoire iê La Bodi, soas le Qom de La Martiniere » (Note de Voltaire.)
320 CHAPITEE XXV.
romanesques , ses profusions , ses aventures le rendaient sin* gulier en tout. Il semblait être d'un autre siècle. On disait de lui, en le voyant courir avec le grand Gondé : « Voilà les héros de Thistoire et de la fable. »
La reine mère, la reine régnante, la reine d'Angleterre, veuve de Charles I**, oubliant alors ses malheurs, étaient sous un dais à ce spectacle. Le comte de Sault , fils du duc de Lesdiguières, remporta le prix , et le reçut des mains de la reine mère. Ces fêtes ranimèrent pÀns que jamais le goût des devises et des emblèmes que les tournois avaient mis autrefois à la mode, et qui avaient subsisté après eux.
Un antiquaire, nommé Douvrier, imagina dès lors pour Louis XIV Tembième d'un soleil dardant ses rayons sur un globe, avec ces mots : Née plurihus impar. L'idée était un peu imitée d'une devise espagnole faite pour Philippe II, et plus convenable à ce roi qui possédait la plus belle partie du Nouveau Monde et tant d'États dans l'ancien, qu'à un jeune roi de France qui ne donnait encore que des espérances. Cette devise eut un succès prodigieux. Les armoiries du roi, les meubles de la couronne, les tapisseries, les sculptures en furent ornées. Le roi ne la porta jamais dans ses carrousels. On a reproché injustement à Louis XIV le faste de cette devise, comme s'il l'avait choisie lui-même ; et elle a été peut-être plus justement critiquée pour le fond. Le corps ne représente pae ce que la légende signifie , et cette légende n'a pas un sen£ assez clair et assez déterminé. Ce qu'on peut expliquer de plusieurs manières ne mérite d'être expliqué d'aucune. Les devises, ce reste de l'ancienne chevalerie, peuvent convenir à des fêtes et ont de l'agrément quand les allusions sont justes, nouvelles et piquantes. Il vaut mieux n'en poitit avoir que d'en souffrir de mauvaises et de basses , comme celle de Louis XII; c'était un porc-épic avec ces paroles: «Qui s'y frotte s'y pique. » Les devises sont , par rapport aux inscriptions, ce que sont des mascarades en comparaison des cérémonies auguistes.
La fête de Versailles, en 4664, surpassa celle du carrousel par sa singularité, par sa magnificence, et les plaisirs de l'es*, prit qui, se mêlant à la splendeur de ces divertissements, y ajoutaient un goût et des grâces dont aucune fête n'avait encore été embellie. Versailles commençait à être un séjour délicieux, sans approcher de la grandeur dont il fut depuis.