DISGRACE DE FOUQUET
Tellier, alors secrétaire d'État, et son rival en crédit. C'est celui-là même qui fut depuis chancelier. Quand on lit son oraison funèbre et qu'on la compare avec sa conduite, que peutron penser, sinon qu'une oraison funèbre n'est qu'une détiamation? Mais le chancelier Séguier, président de la commission, fut celui des juges de Fouquet qui poursuivit sa mort avec le plus d'acharnement, et qui le traita avec le plus de dureté.
Il est vrai que faire le procès du sunntendant *, c'était accuser la mémoire du cardinal Mazarin. Les plus grandes déprédations dans les finances étaient son ouvrage. H s'était approprié en souverain plusieui-s branches des revenus de l'État. Il avait traité en son nom et à son profit des munitions des armées. « il imposait , dit Fouquet dans ses défenses, par lettres de cachet, des sommes extraordinaires sur les généralités*; ce qui ne s'était jamais fait que par lui et pour lai, et ce qui est punissable de mort par les ordonnances. » C'est ainsi que le cardinal avait amassé des biens immenses, que lai-même ne connaissait plus.
J'ai entendu conter à feu M. de GaulAartin, intendant des finances, que dans sa jeunesse, quelques années après la mort du cardinal, il avait été an palais Mazarin, oh logeait le duc son héritier et la duchesse Hortense; qu'il y vit une
1. Le crime de malyersation n'était pas le seul qui fût reproché a Fouquet: oi|f accusait encore de conspiration contre l'Étai«t la personne du roi. On af ait trouvé ciiei lui, derrière une glace, un projet de résistance et de soulèvement qu'il avait jeté sur le papier, quinse années auparavant, dans le moment où les factions de la Fronde partageaient la France, et où lui-même croyait avoir à se plaindre de lUngratitade de Mazarin : ses amis devaient se saisir de Calais, d'Amiens, de fieUe-lie, et se joindre aux ennemis du cardinal. Fouquet n*eut pas de peine à prouver que ces projets n'étaient pus sérieux, et qu'il n*avait jamais songé à les exécuter; il répondit avec chaleur au chancelier Séguier, qui insistait sur la grandeur d'un pareil crime : « Monsieur, dans tous les temps et même au péril de ma vie, je n'ai jamais abandonné la personne du roi; et dans ce temps-là vous étiez, Monsieur, le chef du conseil de ses ennemis, et vos proches donnaient pa&sage à l'armcf qui était contre lui. j»'(M"*de Sévigné, lectredu 4 décembre 1664, à M. do Pomponne.)
2. bans les premières années du règne de Louis XIV^ U France était divisée, pour l'administration financière, en vingt-sept ^enerattfes, à la tête desquelles était un intendant général, char^ de recevoir et de centraliser les revenus des contributions directes ou indirectes. U y en avait de deux sortes, les généralités des payé d'états, et celles des pays d'éUction. Les unes étaient celles oh les étais provinciaux avisent eonaerré le droit de consentir et de répartir les impAts (Miaoe, Béarn, Bourgogne, Bretagne, Dauphloé, Languedoc, Provence, Roussillon) ; dans les autres, qni étaient beaucoup plus nombreuses, la iat//e, c'est-à-dire Timpèt direct, était fixée par le roi, et répartie entre les communes p^r riniendantiiénéral et par des officiers inférieurs appelés élus.
316 CHAPITRE XXY.
grande .armoire de marqueterie, fort profonde , qui tenait du haut jusqu'en bas tout ie fond d'un cabinet. Les ciefs en avaient été perdues depuis longtemps, et Ton avait négligé d'ouvrir les tiroirs. M. de Gaumartin , étonné de cette négligence, dit à la duchesse de Mazarin qu'on trouverait peut-être des curiosités dans cette armoire. On rouvrit : elle était toute remplie de quadruples, de jetons et de médailles. M"* de Mazarin en jeta au peuple des poignées par les fenêtres pendant plus de huit jours *.
L'abus que le cardinal Blazarin avait fait de sa puissance despotique ne justifiait pas le surintendant; mais l'irrégularité des procédures faites contre lui, là longueur de son procès, Tachamement odieux du chancelier Séguier contre lui , le temps qui éteint Tenvie publique et qui inspire la compassion pour les malheureux, enfin les sollicitations, toujours plus vives en faveur d^un infortuné que les manœuvres pour le perdre ne sont pressantes, tout cela lui sauva la vie. Le procès ne fut jugé qu'au bout de trois ans, en 4664. De vingtdeux juges qui opinèrent, ilVi'y en eut que neuf qui conclurent à la mort; et les treize autres *, parmi lesquels il y en avait à qui Gourville avait fait accepter des présents, opinèrent à un bannissement perpétuel. Le roi commua la peine en une plus dure. Cette sévérité n'était conforme ni aux anciennes lois du royaume, ni à celles de l'humanité. Ce qui révolta le plus l'espnt des citoyens , c'est que le chancelier fit exiler l'un des juges, nommé Roquesante, qui avait Je plus déterminé la chambre de justice à l'indulgence '• Fouquet fut enfermé au château de Pignerol. Tous les historiens disent qu'il y mourut en 4680; mais Gourville assure, dans ses Mémoires, qu'il sortît de prison quelque temps avant sa mort. La comtesse de Vaux, sa belle-fille, m'avait déjà confirmé ce fait; cependant on croit le contraire dans sa famille. Ainsi on ne sait pas où est mort cet infortuné , dont les moindres actions avaient de l'éclat quand il était puissant.
Le secrétaire d'État Guénégaud, qui vendit sa charge à
• « J'ai retrouvé depuis cette mètne particularité dans Salnt»£vremoDd. * (Note de Voltaire.)