FETES MAGNIFIQUES
I] le protégea depuis contre les faux dévots, qui voulurent intéresser la terre et le ciel pour le supprimer; et il subsistera, comme on Ta déjà dit ailleurs', tant qu'il y aura en France du goût et des hypocrites.
La plupart de ces solennités brillantes ne sont souvent que pour les yeux et les oreilles. Ce qui n'est que pompe et magnificence passe en un jour; mais quand les chefsHi'œuvre de Tart, comme le Tartufe, font l'ornement de ces fêtes, elles laissent après elles une éternelle mémoire.
On se souvient encore de plusieurs traits de ces allégories de Benserade, qui ornaient les ballets de ce temps-là. Je ne citerai que ces vers pour le roi représentant le Soleil :
Je doute qu'on le prenne avec vous sur le ton
De Daphné ni de Phaétkon, Lui trop ambitieux, elle trop inhumaine. 11 n*cst point là de piège où vous puissiez donner :
Le moyen de s'imaginer Qu'une femme vous fuie, et qu'un homme vous mène?
La principale gloire de ces amusements qui perfectionnaient en France le goût, la politesse et les talents, venait de ce qu'Us ne dérobaient rien aux travaux continuels du monarque. Sans ces travaux il n'aurait su que tenir une cour, il n'aurait pas su régner ; et si les plaisirs magnifiques de cette cour avaient insulté à la misère du peuple, ils n'eussent été qu'odieux : mais le même homme qui avait donné ces fêtes avait donné du pain au peuple dans la disette de 4662. Il avait fait venir des grains, que les riches achetèrent à vil prix, et dont il fit des dons aux pauvres familles à la porte du Louvre ; il avait remis au peuple trois millions de tailles; nulle partie de l'administration iniférieure n'était négligée: son gouvernement était respecté au dehors. Le roi d'Espagne, obligé de lui céder la préséance ; le pape forcé de lui faire satisfaction ; Dunkerque ajouté à la France par un marché glorieux à l'acquéreur et honteux pour le vendeur ; enfin toutes ses démarches, depuis qu'il tenait les rênes, avaient été ou nobles ou utiles : il était beau après cela de donner des fêtes.
(1664) Le légat a latere, Chigi, neveu du pape Alexandre Ylf, venant au milieu de toutes les réjouissances de Versailles faire satisfaction au roi de l'attentat des gardes du pape, étala à la
1 . Voltaire lQi.in6me , dans la Vie iê IfoKirf (Mélanges hltéraires)
324 CHAPITRK XXV.
cour un spectacle nouveau. Ces grandes cérémonies sont des fêtes pour le public. Les honneurs qu'on lui fit rendaient la satisfaction plus éclatante. H reçut, sous un dais, les respects des cours supérieures, du corps de ville, du clergé. Il entra dans Paris au bruit dû canon, ayant le grand Condé à sa droite et le fils de ce prince à sa gauche, et vint dans cet appareil s'humilier, lui, Rome et le pape, devant un roi qui n'avait pas encore tiré Tépée. Il dîna avec Louis XIV après l'audience, et on ne fut occupé que de le traiter avec magnificence et de lui procurer des plaisirs. On traita depuis le doge de Gènes avec^moins d'honneurs, mais avec ce même empressement de plaire, que le roi concilia toujours avec ses démarches altières.
Tout cela donnait à la cour de LouisXIV un air de grandeur qui effaçait toutes les autres cours de l'Europe. Il voulait que cet éclat, attaché à sa personne, rejaillit sur tout ce qui l'environnait; que tous les grands fussent honorés, et qu'aucun ne fût puissant*, à commencer par son frère et par Monsieur le Prince. C'est dans cette vue qu'il jugea en faveur des pairs leur ancienne querelle avec les présidents du parlement. Ceuxci prétendaient devoir opiner avant les pairs, et s'étaient mis en possession de ce droit. Il régla dans un conseil extraordinaire que les pairs opineraient aux lits de justice, en présence
1. Voltaire apprécie en passant, mais avec une grande ]tt«*£S8e, la politiqae intérieure de Louis XIV. Saint-Simon n'a vu dans ses Mémoires qu'un côté de la question. Il remarque ( chap. cdyi) que le duc de Beauvilliers fui I0 ieul homme fioble qui ait été admii dam son corueil depuis la mort dn cardinal Maiarin jusqu'à Id sienne, c'est -à-dire pendant cinquante ans:
Sue ses ministres étaient tous de condition médiocre . afin de pouvoir sans anger les replonger dans la profondeur du néant Soù cettf place les avait tirés; que toutes les fonctions dans l'Église comme dans l'administration étaient réservées à des cuistres sans natManc« ( cbap. cuxv); en un mot, ce règne n'est pour lui qu'un règne de vile bourgeoisie. 11 ne faudrait pas Voir cependant en LouisXIV une sorte de roi bourgeois. Sa politique, ei. on peut le dire, la hante Idée qu'il avait de sa personne le portait! honorer les grands, à les élever an-dessus des autres par les marques constantes et prodiguées d'une considération extérieure, afin que lai-roéme, le premier des seigneurs, en parût plus grand aux yeux de la foule. Tons ces darrousels,ces fêtes si brillantes, étaient faites pour la noblesse et non pour le peuple. Il y a pins, ces hommes de rien, dont il faisait ses ministres,
3uittaient leur roture avant d'entrer à la cour et dans ses conseUs : l'un evenait M. de Colbert, l*autre s'appelait le marquis de Louvois. Enfin le roi, qui cassait sa canne sur le dos a'un valet de chambre coupable d'avoir dérobé un biscuit (Saint*Simon. cbap. xxx), respectait dans le duc de Lauzun, qui l'avait Insulté, le gentilhomme de bonne famille, et jetait aa canne par la fenêtre pour ne pas frapper un homme de quahté, ■ C'est peut être, ajoute gravement Saint-Siqaon, la plus belle action de aa vie. • (Chap.i>cx.J0n voit que Voltaire a eu raison de dire : H voulait que loue les grands fussent honoris et qu'aucun ne fût puissant.
PRÉSENTS ET PENSIONS AUX CENS DE LETTRES. 3i5
du roi, avant les présidents, comme s'ils ne devaient cette prérogative qu'à sa présence; et il laissa subsister Tancien usage dans les assemblées qui ne sont pas des.lits de justice.
Pour distinguer ses principaux courtisans, il avait inventa des casaques bleues, brodées d'or et d'argent. La permission de les porter était une grande grâce pour des hommes que la vanité mène. On les demandait presque comme le collier de l'ordre*. On peut remarquer , puisqu'il est ici question de petits détails , qu'on portait alors des casaques par-dessus un pourpoint orné de rubans, et sur cette casaque passait un bau* drier , auquel pendait l'épée. On avait une espèce de rabat à dentelles , et un chapeau orné de deux rangs de plumes. Cette mode, qui dura jusqu'à l'année 4684, devint celle de toute l'Europe, excepté de l'Espagne et de la Pologne. On se piquait déjà presque partout d'imiter la cour de Louis XIV.
Il établit dans sa maison un ordre qui dure encore, régla les rangs et les fonctions, créa des charges nouvelles auprès de sa personne, comme celle de grand maître de sa garderobe. Il rétablit les tables instituées par François I*', et les augmenta. Il y en eut douze pour les officiers commensaux, servies avec autant de propreté et de profusion que celles de beaucoup de souverains : il voulait que les étrangers y fussent tous invités; celte attention dura pendant tout son règne. II en eut une autre plus recherchée et plus polie encore. Lorsqu'il eut fait bâtir les pavillons de Marly, en 4679, toutes les dames trouvaient dans leur appartement une toilette complète; rien de ce qui appartient à un luxe commode n'était oublié : quiconque était du voyage pouvait doimer des repas dans son appartement : on y était servi avec la même délicatesse que le maître. Ces petites choses n'acquièrent du prix que quand elles sont soutenues par les grandes. Dans tout ce qu'il faisait on voyait de la splendeur et de la générosité. Il faisait présent de deux cent mille francs aux filles de ses ministres, à leur mariage.
Ce qui lui donna dans l'Europe le plus d'éclat, ce fut une bbéralité qui n'avait point d'exemple. L'idée lui en vint d'uo discours du duc de Saint-Aignan , qui lui conta que le cardinal de Richelieu avait envoyé des présents à quelques savants étrangers qui avaient fait son éloge. Le roi n'attendit pas qu'il
1. Sous Tancienne monarchie , il y avait trois ordres de chevalerie, fnstflues à difiërentes époques ; celui de Saint-Michel, sous Louis XI; celui du Saint-Esprit, sons Henri 111; et celui de Saint-Louis, août Louis XIV. en i693(voj. p. a03).
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fût loué; mais, sûr de mériter de rétre, il recommanda à ses ministres Lionne et Colbert de choisir un nombre de Français et d'étrangers distingués dans la littérature, auxquels il donnerait des marques de sa générosité. Lionne ayant écrit dans les pays étrangers , et s'étant fait instruire autant qu'on le peut dans cette matière si délicate, où il s'agit de donner des préférences aux contemporains , on fit d'abord une liste de soixante personnes : les unes eurent des présents, les autres des pensions , selon leur rang, leurs besoins et leur mérite. (4663) Le bibliothécaire du Vatican, Allacci; le comte Graziani, secrétaire d'État du duc de Modène; le célèbre Viviani, mathématicien du grand-duc de Florence; Yossius, rhistoriographe des Provinces-Unies ; TilIusCre mathématicien Huygens; un résident hollandais en Suède; enfin jusqu'à des professeurs d'Altorf et de Heimstadt, villes presque inconnues des Français, furent étonnés de recevoir des lettres de M. Colbert, par lesquelles il leur mandait que, si le roi n'était pas leur souverain , il les priait d'agréer qu'il fût leur bienfaiteur. Les expressions de ces lettres étaient mesurées sur la dignité des personnes; et toutes étaient accompagnées ou de gratifications considérables ou de pensions.
Parmi les Français, on sut distinguer Racine, Quinault, Fléchier, depuis évêque de Nîmes, encore fort jeune : ils eurent des présents. Il est vrai que Chapelain et Cotin eurent des pensions; mais c'était principalement Chapelain que le ministre Colbert avait consulté. Ces deux hommes, d'ailleurs si décriés pour la poésie, n'étaient pas sans mérite. Chapelain avait une littérature nnmense;*et, ce qui peut surprendre, c'est qu'il avait du goût, et qu'il était un des critiques les plus éclairés. Il y a une grande distance de tout cela au génie. La science et l'esprit conduisent un artiste^ mais ne le forment en aucun genre. Personne en France n'eut plus de réputation de son temps que Ronsard et Chapelain. C'est qu'on était barbare dans le temps de Ronsard , et qu'à peine on sortait de la barbarie dans celui de Chapelain. Costar , le compagnon d'études de Balzac et de Voiture , appelle Chapelain le premier des poètes héroïques '.
Boileau n'eut point de part à ces libéralités; il n'avait
t. n nous est resté dans les manuscnts de Colbert une liste des pensions
accordées eo 1663 aux poètes et aux savants français; elle prouve que la
oatérité n'a pas toujours été de l'avis du Rrand roi : « Le roi envoya les