‹ Siècle de Louis XIV (volume 2)Chapitre 131 sur 168 · CARACTÈRE DB LOUIS XIY · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DB LOUIS XIY

le roi encore plus haut, un des plus beaux hommes de mon royaume; car c'est un des plus braves. »

Un oCBcfer général, homme un peu brusque , et qui n'avait pas adouci son caractère dans la cour même de Louis XIV, avait perdu un bras dans une action, et se plaignait au roi, qui l'avait pourtant récompensé autant qu'on le peut faire pour un bras cassé : « Je voudrais avoir perdu aussi l'autre, dit-il , et ne plus servir Votre Majesté. ■— J'en serais bien fâché pour vous et pour moi , » lui répondit le roi ; et ce discours fut suivi d'une grâce qu'il lui accorda. Il était si éloigné de dire des choses désagréables, qui sont des traits mortels dans la bouche d'un prince, qu'il ne se pernaettait pas même les plus innocentes et les plus douces railleries, tandis que des particuliers en font tous les jours de si cruelles et de si funestes.

Il se plaisait et se connaissait à ces choses ingénieuses, aux impromptu , aux chansons agréables ; et quelquefois même il faisait sur-le-champ de petites parodies sur les airs qui étaient en vogue , comme celle-ci :

Chez mon cadet de frère Le chancelier Serrant N'est pas trop nécessaire ; Et le sage Boifranc Est celui qui sait plaire.

Et celte autre qu'il fit en congédiant un jour le conseil :

Le conseil à ses yeux a beau se présenter,

Sitôt qu'il voit sa chienne il quitte tout pour elle;

Rien ne peut l'arrêter

Quand la chasse l'appelle.

Ces bagatelles servent au moins à faire voir que les agréments de l'esprit faisaient un des plaisirs de sa cour, qu'il entrait dans ces plaisirs, et qu'il savait dans le particulier vivre en honune, aussi bien que représenter en monarque sur le théâtre du monde.

Sa lettre à l'archevêque de Reims au sujet du marquis de Barbesieux, quoique^ écrite d'un style extrêmement négligé , fait plus d'honneur à son caractère que les pensées les plus ingénieuses n'en auraient fait à son esprit. Il avait donné à ce jeune homme la place de secrétaire d'État de la guerre, qu'avait eue le marquis de Louvois son père. Bientôt mécontent de la conduite de son nouveau secrétaire d'État, il veut le

376 CnAPITRE XXVIII.

corriger sans le trop mortifier. Dans cette vae, il s'adresee à son oncle, l'archevôque de Reims; il le prie d'avertir son neveu. C'est un maître instruit de tout ; c'est un père qui parle.

« Je sais, dit-il, ce que je dois à la mémoire de M. de Louvois ' ; mais , si votre neveu ne change de conduite, je serai forcé de prendre un parti. J'en serai fâché; mais il en faudra prendre un. Il a des talents ; mais il n'en fait pas un bon usage. Il donne trop souvent à souper aux princes, au lieu de travailler; il néglige les affaires pour ses plaisirs; il fait attendre trop longtemps les officiers dans son antichambre; il leur parle avec'hauteur, et quelquefois avec dureté. »

Voilà ce que ma mémoire me fournit de cette lettre, que j'ai vue autrefois en original. Elle fait bien voir que Louis XIV n'était pas gouverné par ses ministres, comme oh l'a cru , et qu'il savait gouverner ses ministres.

II aimait les louanges; et il est à souhaiter qu'un roi les aime, parce qu'alors il s'efforce de les mériter. Mais Louis XIV ne les recevait pas toujours, quand elles étaient trop fortes. Lorsque notre Académie, qui lui rendait toujours compte des sujets qu'elle proposait pour ses prix, lui fit voir celui-ci : Quelle est cUs toutes les vertus du roi celle qui mérite la préfé* rence? le roi rougit, et ne voulut pas qu'un tel sujet fût traité. Il souffrit les prologues de Quinault; mais c'était dans les plus beaux jours de sa gloire , dans le temps où l'ivresse de la nation excusait la sienne. Virgile et Horace par reconnaissance, . et Ovide par une indigne faiblesse , prodiguèrent à Auguste

I. « Ces mots démentent bien rinfàme calomnie do La Beaùmelle, qui ose dire que « le marquis de Louvois avait craint que Louis XIV ne rempoison' « nàt. M Au reste, cette lettre doit être encore parmi les manuscrits laissés par M. le garde des sceaux, Chauvelin. » (Note de Voltaire.) — Saint-Simon rapporte les mêmes bruits, et prête à Ix>avois les paroles de Henri de Guise : Il n'oserait. Peut-éire ces soupçons injurieux du ministre s'expliqucnlpiis par la dtsaràce à laquelle il s'attendait chaque Jour. « Il était, quand il mourut, dit Saint-Simon (chap. CDVii), tellement perdu qu'il devait être arrêté le lendemain et conduit à la Bastille. Le Tait de cette résolution prise et arrêtée

craindre que Louis XIV ne bornât pas son ressentirent à une destitution ou même à un emprisonnement. Saint-Simon prétend (ju'en effet ii fut empoisunné, mais il n'ose en soui)çonner le roi. « Qui a fait ce coup ? C'est ce qui est demeuré dans les plus épaisses ténèbres. Les «mis de Louvois ont cru l'honorer en soupçonnant des puissances étrangères : mais elles auraient attendu bien tard a s'en défaire, si quelqu'une avait conçu ce détestable dessein. Ce qui est certiiin , c'est que le roi en était entièrement incapable et qu'il n'est entré dans l'esprit de qui que ce soit de l'en soupçonner. » Vôy. au cbapitre précédent, pago 354, une nute de Voltaire sur cette non mystérieuse.

CARACTÈRr DB LOUIS XIV. 377

des éloges plus forts, et, si on songe aux proscriptions, bien moins méritéis.

Si Corneille avait dit dans la chambre du cardinal de Richelieu à quelqu'un des courtisans : a Dites à M. le cardinal que je me connais mieux en vers que lui, > jamais ce ministre ne lui eût pardonné; c'est pourtant ce que Despréaux dit tonfe haut du roi, dans une dispute qui s'éleva sur quelques vers que le roi ti*ouvait bons , et que Despréaux condamnait, a II a raison, dit le roi ; il s'y connaît mieux que moi. » Le duc de Yen* dôme avait auprès de lui ViHiers, un de ces hommes de plaisir, qui se font un mérite d'une liberté cynique. Il le logeait à Versailles dans son appartement. On l'appelait communément Villiers- Vendôme. Cet homme condamnait hautement tous les goûts de LouisXIV,en musique, en peinture, en architecture, en jardins. Le roi plantait-il un bosquet, meublait-il un appartement, construisait-il une fontaine, Villiers trouvait tout mal entendu, et s'exprimait en termes peu mesurés. Il est étrange, disait le roi, que Villiers ait choisi ma maison pour venir s'y moquer de tout ce que je fais. L'ayant rencontré un jour dans les jardins : < Eh bien ! lui dit-il en lui montrant un de ses nouveaux ouvrages, cela n'a donc pas le bonheur do vous plaire? -r-Non, répondit Villiers. — Cependant, reprit le roi, il y a bien des gens qui n'en sont pas si mécontents. — Cela peut être , repartit Villiers , chacun a son avis. » Le roi, en riant, répondit : c On ne peut pas plaire à tout le monde. »

Un jour, Louis XIV jouant au trictrac, il y eut un coup douteux. Ou disputait; les courtisans demeuraient dans le silence. Le comte de Gramont arrive. « Jugez-nous, lui dit le roi. — Sire, c'est vous qui avez tort, dit le comte. — Et comment pouvez-vous me donner le tort avant de savoir ce dont il s'agit ? — Eh I sire, ne voyez- vous pas que, pour peu que la chose eût été seulement douteuse, tous ces messieurs vous auraient donné gain de cause? »

Le duc d'Antin se distingua dans ce siècle par un art singulier, non pas de dire des choses flatteuses, mais d'en faire. Le roi va coucher à Petit-Bourg ; il y critique une grande allée d'arbres qui cachait la vue de la rivière. Le duc d'Antin la fait abattre pendant la nuit. Le roi, à son réveil, est étonné de ne plus voir ces arbres qu'il avait condamnés, a C'est parce que Votre Majesté les a condamnés qu'elle ne les voit plus, » répond le duc.

378 CHAPITRE XXTni.

Nous avons aussi rapporté ailleurs * que le même homme» ayant remarqué qu'un bois assez grand au bout du canal de Fontainebleau déplaisait au roi, prit le moment d'une promenade; et, tout étant préparé, il se fit donner un ordre de couper ce bois , et on le vit dans Tinstant abattu tout entier. Ces traits sont d'un courtisan ingénieux, et non pas d'un flatteur.

On a accusé Louis XIV d'un orgueil insupportable, parce que la base de sa statue, à la place des Victoires, est entourée d'esclaves enchaînés. Mais ce n'est point lui qui fit ériger cette statue, ni celle qu'on voit à la place de Vendôme *. Celle de la place des Victoires est le monument de la grandeur d'âme et de la reconnaissance du premier maréchal de La Feuillade pour son souverain. Il y dépensa cinq cent mille livres, qui font près d'un million aujourd'hui; et la ville en ajouta autant pour rendre la place régulière. Il paraît qu'on a eu également tort d'imputer à Louis XIV le faste de cette statue, et de ne voir que de la vanité et de la flatterie dans la magnanimité du maréchal. ,

On ne parlait que de ces quatre esclaves ; mais ils figurent des vices domptés, aussi bien que des nations vaincues; le duel aboli, l'hérésie détruite : les inscriptions le témoignent assez. Elles célèbrent aussi la jonction des mers, la paix de Nimègue, elles parlent de bienfaits plus que d'exploits guerriers. D'ailleurs, c'est un ancien usage des sculpteurs de mettre des esclaves aux pieds des statues des rois. Il vaudrait mieux y représenter des citoyens libres et heureux ; mais enfin \ on voit des esclaves aux pieds du clément Henri IV et de Loujs XIII, à Paris; on en voit à Livourne sous la statue de Ferdinand de Médicis, qui n'enchaîna assurément aucune na^ tion; on en voit à Berlin sous h| statue d'un électeur' qui repoussa les Suédois, mais qui ne fit point de conquêtes.

Les voisins de la France, et les Français eux-mêmes, ont rendu très-injustement Louis XIV responsable de cet usage. L'inscription Viro immortaliy A Vhomme immortel, a été traitée d'idolAtrie \ comme si ce mot signifiait autre chose que

1, Dans les Aneedotei sur Loui$ XIV^ dont nous avons déjà parié.

3. Ces deux statues ont été détruites en i792, et les esclaves enchiUnés ont été transportés aux Invalides. G*est seulement sous Louis XVllI, eo IS21, que le célèbre sculpteur Bosio a érigé la statue équestre que Ton voit aujourd'hui sur la place des Victoires.

S. Frédéric-Guillaume, surnonuné le grand ilecteuri et père du premier roi de Prusse ( 1640-1688 ).

4. On ironve dans les lettres de M«« de Sévigné une preuve bieo sîngvr

SARACTfiRE D« LOUIS X!V *79

nmmortalité de sa gloire. L'ifidcription de Yiviaoi. à sa mai* son de Florence, jEdes a deo àaix, Maison donnée par un dim^ serait bien plus idolâtre : elle n*est pourtant qu'une allusion au surnom ûe Dieu-donné ^ et au vers de Virgile, deusnobis hxc otia fecit. (Égl. i, v. 6.)

A regard de la statue de la place de Vendôme, c'est la ville qui Ta érigée. Les inscriptions latines qui remplissent les quatre faces de la base sont des flatteries plus grossières que celles de la place des Victoires. On y lit que Louis XIV ne prit jamais les armes que malgré lui. Il démentit bien solennelle.^ merit cette adulation au lit de la mort, par des paroles dont on se souviendra plus longtemps que de ces inscriptions ignorées de lui , et qui ne sont que Touvrage de la bassesse de quelques gens de lettres.

Le roi avait destiné les bâtiments de cette place pour sa bibliothèque publique. La place était plus vaste; elle avail d'abord trois faces, qui étaient celles d'un palais immense dont les murs étaient déjà élevés, lorsque' le malheur des temps, en 4704, força la ville de bâtir des maisons de particu<liers sur les ruines dé ce palais commencé. Ainsi le Louvre n'a point été fini; ainsi la fontaine et l'obélisque que Colbert voulait faire élever vis-à-vis le portail de Perrault n'ont paru que dans les dessins; ainsi le beau portail de Saint-Gervais est demeuré offusqué; et la plupart des monuments de Paris laissent des regrets.

La nation désirait que Louis XIV eût préféré son Louvre et sa capitale au palais de Versailles, que le duc de Gréqui appelait un favori sans mérite. La postérité admire avec reconnaissance ce qu'on a fait de grand pour le public; mais la critique se joint à l'admiration , quand on voit ce que Louis XIV a fait de superbe et de défectueux pour sa maison de campagne.

Il résulte de tout ce qu'on vient de rapporter que ce monarque aimait en tout la grandeur et la gloire. Un prince qui, ayant fait d'aussi grandes choses que lui, serait encore simple et modeste , serait le premier des rois, et Louis XIV le second.

Uère de ees flatteries voisines de IMdolàtrie , auxqueUes s'abandonnait tonte a nation : « On noas mande qne les minimes de votre province ont dédié une ihèaeanroifOtails le eomparent à Dieu, mais d'une manière qu'on voit clairement qne Dieu n'est que la co|>ie. On l'a montrée à M. de Heauz qui l'a portée au roi , disant que Sa Majesté ne la doit pas souffrir. Le roi a été do cet avis. 7rop est trop. « (I.cUre à M"* de Grignan , 13 juin 1685. )

S80 CHAP. XXYIII. riN DES ANECDOTES.

S'il se repentit en mourant d*aToir entrepris légèrement des gaerres, il faut'convenir qu'il ne jugeait pas par les événements; car de toutes ses guerres la plus juste et la plus indispensable, celle de 4704, fut la seule malheureuse.

11 eut de son mariage, outre Monseigneur, deux fils et trois filles morts dans l'enfance. Ses amours furent plus heureux : il n'y eut que deux de ses enfants naturels qui moururent au berceau; huit autres vécurent, furent légitimés, et cinq eurent postérité. Il eut encore d'une demoiselle, attachée à M"** de Montespan , une fille non reconnue, qu'il maria à un gentilhomme d'auprès de Versailles , nommé de La Queue.

On soupçonna, avec beaucoup de vraisemblance, une religieuse de l'abbaye de Moret d'être sa fille. Elle était extrêmement basanée , et d'ailleurs lui ressemblait *. Le roi lui donna vingt mille écus de dot, en la plaçant dans ce couvent. L'opinion qu*elle avait de sa naissance lui donnait un orgueil dont ses supérieures se plaignirent. M** de Maintenon , dans un voyage de Fontainebleau , alla au couvent de Moret ; et voulant inspirer plus de modestie à cette religieuse, elle fit ce qu'elle put pour lui ôter Tidée qui nourrissait sa fierté, i Madame, lui dit cette personne, la peine que prend une dame de votre élévation de venir exprès ici me dire que je ne suis pas fille du roi , me persuade que je le suis. • Le couvent de Moret se souvient encore de cette anecdote.

Tant de détails pourraient rebuter un philosophe; mais la curiosité, cette faiblesse si commune aux hommes, cesse presque d'en être une , quand elle a pour objet des temps et des hommes qui attirent les regards de la postérité.

* 1. M L*BUtear Ta vue avec M. de Caumartin, Pintendant des finances, qm avait le droit d'entrer dans Vintérieur du couvent. » (Note de Voltaire.) — Saint-Simon |iarle aossi dans ses Mémoires de cette Mauresse inoonnoe : « U lui échappe une fois, entendant Monseigneur chasser dans la forêt, de diie néglisemment : C'est mon frère qui chasse. On prétendait qu'elle éuii fille du roi et de la reine, que sa couleur Tavait fiUt cacher et aisparattrs et Iteaucoop de gens de la cour on étaient persuadés. » (Chap. ui.)

Page 1