NOTICE SUR LE SIÈCLE DE LOUIS XIY. XVU
ces on dit scandaleux que l'auteur rapporte avec complaisance sans y croire toujours lui-même, ces jugements passionnés ; et on a dit : voilà le vrai siècle de Louis XIV, dont nous n'avions qu'une esquisse flattée et mensongère.
11 est temps de ne plus sacrifier Voltaire à un engoue* ment irréfléchi. Saint-Simon est un admirable peintre de mœurs et de caractères; il a, dans ses bons morceaux, une verve qui entraîne; peu de pages dans notre langue peuvent être comparées au récit de la mort de Monseigneur, au tableau touchant des derniers instants de la Dauphine, à la scène imprévue et éloquente de la dégradation des bâtards sous la Régence ; mais il faut se défier de son impartialité et de sa justice. Il est assez singulier que ceux qui attaquent aujourd'hui Louis XIV et son historien, au nom des idées nouvelles qui régissent la société française^ aillent emprunter leurs chefs d'accusation au plus absolu et au plus entêté des défenseurs du privilège aristocratique. On oublie que l'irascible duc et pair condamne surtout dans le règne cette politique intérieure qui, honorant les grands seigneurs sans leur livrer le pouvoir, préférant le mérite à la naissance dans l'État comme dans l'Église, et donnant à l'armée par l'ordre du tableau une constitution nouvelle et plus libérale, a établi pacifiquement la bourgeoisie dans l'administra* tien du royaume, en attendant qu'elle voulût avec trop d'ambition peut-être et trop tôt saisir le gouvernement lui-même.
En se plaçant à ce point de vue, on trouvera souvent que les critiques les plus vives de Saint-Simon sont le plus bel éloge de la monarchie de Louis XIV, et que Voltaire, moins aveuglé par la passion politique, a été plus véritablement impartial. Nous ne prétendons pas sans doute quil faille accepter sans examen toutes su^ opinions et tous ses jugements : nous aurons à signale^ nous-même ses ménagements peu justifiés pour quel-
m NOTICB SUR LK SIECLE DE LODiS XIV.
ques grands seigneurs qui avaient été les protecteurs de sa jeunesse, comme les maréchaux de Villeroi et de La Feuillade; mais ces complaisances particulières n^einpéchent pas que l'ensemble du siècle et du règne n'ait été apprécié avec vérité.
y. Style du Siècle de Louis IIV,
Voltaire , qui se félicitait avec raison de la nouveauté de son plan, croyait encore le Siècle de Louis XIV ori-ginal par un autre côté, la manière dont il l'avait écrit. 11 avait considéré Thistoire comme un drame véritable, qui devait avoir son intérêt, ses péripéties et son dénoûment. Il écrit au marquis d'Argenson^ : « 11 n'^ a que des gens qui ont fait des tragédies qui puissent jeter quelque intérêt dans notre histoire. Mézeray et Daniel m'ennuient : c'est qu'ils ne savent ni peindre ni remuer les passions. » 11 ajoute, dans une lettre au président Hesnault • : « ILIaut.ujoo cxpqsitipn^juiJiffîud et ytin dénoûment dans une histoire comme dan^une / tfageffie, sans quoi on n'est qu'un Reboulet, ou un ( Limiers ou un La Ilode.... Mon secret est de forcer le \ lecteur à se djre à lui-même : Philippe V sera-t-il roi? ' sera-t-il chassé d'Espagne? la Hollande sera-t-elle détruite? Louis XIV succombera-t-il? En un mot, j'ai voulu émouvoir même dans l'histoire. » Il avait donné déjà l'exemple de cet intérêt vraiment dramatique dans son Histoire de Charles XII; et il le renouvela ' avec plus de succès dans le Siècle de Louis XIV : « Voilà pourquoi, disait-il lui-môme', j'ai vu des princes qui ne lisent jamais , et qui entendent médiocrement notre langue, lire ce volume avec avidité et ne pouvoir le quitter. »
En effet, quand on compare Voltaire aux conipilatQurs qui l'ont précédé, ou même à quelques-uns des historiens éminents qui Font suivi, il paraît bien supé-
1. Lettre au raarqais d'Argenson, 26 Janvier 1740. t. lettre au prÀ»îd«nt Ilesnault, 8 janvier xii» A. Uèxne lettre.
rieur. Tout le monde a rendu hommage au mérite de son style : clarté, naturel, esprit, grâce, harmonie, tel est Fensemble heureux des qualités qui ont fait de sa prose un modèle classique. Comme les grands écrivains du XVII* siècle dont il s'honorait de suivre les traditions , il varie sa manière avec les sujets qu'il traite, rapide et entraînant quand îl raconte les combats, sérieux et concis quand il expose le gouvernement intérieur et les conquêtes plus durables de la paix, brillant quand il déroule sous nos yeux toutes les merveilles des lettres et des arts. « J'ai voulu, écrit-il à M. Thieriot*, être le peintre et non l'historien de ce beau siècle de Louis XIV. » En effet c'est un peintre qui sait toujours employer les couleurs convenables av sujet. Suivant la remarque ingénieuse de M. Villemain*, cet ouvrage est, par l'élégance même de la forme, une image du siècle mémorable dont il offre l'histoire.... On ne décrira pas mieux le génie de cette société puissante et polie, dont Voltaire avait vu la dernière splendeur et dont il parlait la langue. C'est par là que sou ' récit est original et ne peut plus être surpassé.