‹ Siècle de Louis XIV (volume 2)Chapitre 72 sur 168 · CASIMIR EN FRANCE. SECOURS EN CANDIE · texte numérisé non relu

CASIMIR EN FRANCE. SECOURS EN CANDIE

La France reçut bientôt après un roi qui descendait du trône dune autre manière. (4668) Jean-Casimir, roi de Pologne, renouvela Texemple de là reine Christine. Fatigué des embarras du gouvernement, et voulant vivre heureux , ii chojsit sa retraite à Paris dans Tabbaye de SaintGermain, dont il fut abbé. Paris, devenu depuis quelques années le séjour de tous les arts, était une demeure délicieuse pour un roi qui cherchait /es douceurs de la société et qui aimait les lettres. Il avait été jésuite et cardinal avant d*être roi ; et dégoûté également de la royauté et de l'Église, il ne cherchait qu'à vivre en particulier et en sage, et ne voulut jamais souffrir qu'on lui donnât à Paris le titre de majesté.

Mais une affaire plus intéressante tenait tous les princes chrétiens attentifs.

Les Turcs, moins formidables à la vérité que du temps des Mahohiet, - des Séiim et des Soliman, mais dangereux encore et forts de nos divisions, après avoir bloqué Candie pendant huit années, l'assiégeaient régulièrement avec toutes les forces de leur empire. On ne sait s'il était plus étonnant que les Yé ni tiens se fussent défendus si longtemps, ou que les rois de l'Europe les eussent abandonnés.

Les temps sont bien changés. Autrefois, lorsque l'Europe chrétienne était barbare, un pape, ou même un moine , envoyait des millions de chrétiens combattre les mahométans dans leur empire ; nos États s'épuisaient d'hommes et d'argent pour aller conquérir la misérable et stérile province de Judée * : et maintenant que l'île de Candie, réputée le boulevard de la chrétienté, était inondée de soixante mille Turcs, les rois chrétiens regardaient cette perte avec indifférence. Quelques galères de Malte et du pape étaient le seul secours qui défendait cette république contre l'empire ottoman. Le sénat de Venise, aussi impuissant que sage, ne pouvait, avec ses soldats mercenaires et des secours si faibles, résister au grand vizir

1. Dans V Essai sur les Mœurs (chap. lu), Voltaire avM)ndamiië les croisades avec plus de vivacité encore; il les appelle des folies guerrières, Monlesquieu, daos la Grandeur et décadttice des Romains (chaip. xxiii), ne les a pas appréciées avec plus de justice. Il n'est pas nécessaire aujourd'hui d'établir la légitimité ae ces guerres extraordinaires : il ne faut plus les iu^er avec les idées des philosophes du xviii* siècle, mais avec Tesprit de toi qui animait la société chrétienne au moyen âge. Remarquons seulament *{ne les croisades ont arrêté pendant deux siècles l'inyasion mosuimanc, jusqu'alors irrésistible dans sa marche sur l'Europe, qu'elles ont révélé <>( cimenté Tuion des États chrétiens, préparé l'émancipaii on des communes et bâté le développement intellectuel des nations de roociden*.

Kjuperii, bon ministre, meilleur général, maître de Tempire de la Turquie, suivi de troupes formidables, et qui même avait de bons ingénieurs.

Le roi donna inutilement aux autres princes l'exemple de secourir Candie. Ses galères et les vaisseaux nouvellement construits dans le port de Toulon y portèrent sept mille hommes commandés par le duc de Beaufort : secours devenu trop faible dans un si grand danger, parce que la générosité française ne fut imitée de personne.

La Feuillade, simple gentilhomme français, fit une action qui n'avait d'exemple que dans les anciens temps de la chevalerie. Il mena près de trois cents gentilshommes à Candie à ses dépens, quoiqu'il ne fût pas riche. Si quelque autre nation avait fait pour les Vénitiens à proportion de La Feuillade, il est à croire que Candie eût été délivrée. Ce secours ne servit qu'à retarder la prise de quelques jours*, et à verser du sang inutilement. Le duc de Beaufort périt dans une sortie , et Kiuperli entra enfm par capitulation . dans cette ville, qui n'était plus qu'un monceau de ruines (46 septembre 4669).

Les Turcs, dans ce siège, s'étaient montrés supérieurs aux chrétiens, même dans la connaissance de l'art militaire. Les plus gros canons qu'on eût vus encore en Europe furent fondus dans leur camp. Ils firent, pour la première fois, des lignes parallèles dans les tranchées. C'est d'eux que nous avons pris cet usage; mais ils ne le tinrent que d'un ingénieur italien. Il est certain que des vainqueurs tels que les Turcs, avec de l'expérience, du courage, des richesses, et cette constance dans le travail qui faisait alors leur caractère, devaient conquérir l'Italie et prendre Rome en bien peu de temps : mais les lâches empereurs qu'ils ont eus depuis, leurs mauvais généraux, et le vice de leur gouvernement, ont été le salut de la chrétienté.

Le roi, peu touché de ces événements éloignés, laissait mûrir son grand dessein de conquérir tous les Pays-Bas, et de commencer par la Hollande. L'occasion devenait tous les jours plus favorable. Cette petite république dominait sur les mers ; mais sur la terre rien n'était plus faible. Liée avec l'Espiagne et avec l'Angleterre, en paix avec la France , elle se reposait avec trop de sécurité sur les traités et sur les avantages d'un commerce immense. Autant que ses armées navales étaient

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disciplinées et invincibles, autant' ses troupes de terre étaient mal tenues et méprisables. Leur cavalerie n'était composée que de bourgeois qui ne sortaient jamais de leurs maisons , et qui payaient des gens de la lie du peuple pour faire le service en leur place. L'infanterie était à peu près sur le même pied; les officiers, les commandants même des places de guerre étaient les enfants ou les parents des bourgmestres, nourris dans l'inexpérience et dans l'oisiveté, regardant leurs emplois comme des prêtres regardent leurs bénéfices. Le pensionnaire Jean de Witt avait voulu corriger cet abus, mais il ne l'avait pas assez voulu , et ce fut une des grandes fautes do ce républicain.

(4670) Il fallait d'abord détacher l'Angleterre de la Hollande. Cet appui venant à manquer aux Provinces-Unies, leur ruine paraissait inévitable. Il ne fut pas difficile à Louis XIV d'engager Charles dans ses desseins. Le monarque anglais n'était pas, à la vérité, fort sensible à la honte que son règne et sa nation avaient reçue, lorsque ses vaisseaux furent brûlés jusque dans la rivière de la Tamise par la flotte hollandaise. Il ne respirait ni la vengeance ni les conquêtes. Il voulait vivre dans les plaisirs, et régner avec un pouvoir moins gêné ; c'est par là qu'on le pouvait séduire. Louis, qui n'avait qu'à parler alors pour avoir de l'argent, en promit beaucoup au roi Charles, qui n'en pouvait avoir sans son parlement. Cette liaison secrète entre les deux rois ne fut confiée en France qu'à Madame, sœur de Charles II et épouse de Monsieur, frère unique du roi, à Turenne et à Louvois.

(Mai 1670) Une princesse de vingt-six ans fut le plénipotentiaire qui devait consommer ce traité avec le roi Charles. On prit pour prétexte du passage de Madame en Angleterre un voyage que le roi voulut faire dans ses conquêtes nouvelles vers Dunkerque et vers Lille. La pompe et la grandeur des anciens rois de l'Asie n'approchaient pas de l'éclat de ce voyage. Trente mille hommes précédèrent ou suivirent la marche du roi ; les uns destinés à. renforcer les garnisons des pays conquis, les autres à travailler aux fortifications, quelques-uns à aplanir les chemins. Le roi menait avec lui la

1. Autemt quê..,. autant. Cette tournare a vieiUi;on dit simplement an- ^ard^bai : autant..,, autant. Pascal a écrit commeVoItaire: « Autant que ce deflfaein était aille, autant Texécutioa en était pénible. » On trouve des exemples analogues dans Racine et dans BoMuat.

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reine sa femme, toutes les princesses et les plus belles femmes de sa cour. Madame brillait au milieu d'elles, et goûtait dans le fond de son cœur le plaisir et la gloire de tout cet appareil, qui couvrait son voyage. Ce fut une fête continuelle depuis Saint-Germain jusqu'à Lille.

Le roi, qui voulait gagner les cœurs de ses nouveaux sujets et éblouir ses voisins, répandait partout ses libéralités avec profusion ; l'or et les pierreries étaient prodigués à quiconque avait le moindre prétexte pour lui parler. La princesse Henriette s'embarqua à Calais, pour voir son frère qui s'était avancé jusqu'à Cantorbéry. Charles, séduit par son amitié pour sa sœur et par l'argent de la France, signa tout ce que Louis XIV voulait, et prépara la ruine de la Hollande au milieu des plaisirs et des fêtes.

La perte de Madame, morte à son retour d'une manière soudaine et affreuse, jeta des soupçons injustes sur Monsieur ', et ne changea rien aux résolutions des deux rois '. Les dépouilles de la république qu'on devait détruire étaient déjà partagées par le traité secret entre les cours de France et i'Angleterre, comme en 4635 on avait partagé la Flandre avec les Hollandais. Ainsi on change de vues, d'alliés et d'ennemis, et on est souvent trompé dans tous ses projets. Les bruits de cette entreprise prochaine commençaient à se réoandre;mais l'Europe les écoutait en silence. L'empereur 9ccupé des séditions de la Hongrie, la Suède endormie par ies négociations, l'Espagne toujours faible, toujours nrésolue et toujours lente, laissaient une libre cajrièreà l'ambition de Louis XIV.

La Hollande, pour comble de malheur, était divisée en deux

I Voy. plus loin, aux Anecdolesy cliap. xxvi.

2. M. Migneta tait connaître (partie IV bis, sections i et iv) les détails de cette négociation commencée le 5 mai 1668, quelques jours après la paix d'Aix-la- Chapelle, et terminée seulement le 12 février 1672. Charles 11 signa successivement trois traités : le premier, à Douvres (juin 1670) : il no devait être ionnu que de ses conseillers catholiques : le second , k Londres (décembre 1670); il avait été communiqué à ses ministres protestants; le troisième, h White-Hall (février 1672) : il était destiné à TAnglcterre tout entière. Dans le premier, le plus curieux et le plus étonnant de tons, Charles II se déclare « convaincu de la vérité de la religion catholique, et résolu d'en faire sa déclaration et de se réconcilier avec TÊglise romaine aussitôt que le bien des adaires de son royaume le lui pourra permettre. » be son côté, Louis XIV s'engage à envoyer six mille hommes en Angleterre si TaUjuralion du roi amène quelque trouble, et à lui fournir au préalable (Jeux millions de livres , ce que le cabinet de Vergailles appelle tes deu» milUùtu di la catholicHé.

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