CONQUÊTE DE LA HOLLANDE
fectiODS : l'une, des républicains rigides à qui toute ombre d'autorité despotique semblait un monstre contraire aux lois de rbumanité; l'autre, des républicains mitigés, qui voulaient établir dans les charges de ses ancêtres le jeune prince d'Onange si célèbre depuis sous le nom de Guillaume III. Le grand pensionnaire Jean de Witt et Corneille son frère étaient à la tète des partisans austères de la liberté ; mais le parti du jeune prince commençait à prévaloir. La république , plus occupée de ses dissensions domestiques que de son danger, contribuait elle-même à sa ruine.
Des mœurs étonnantes, introduites depuis plus de sept cents ans chez les chrétiens, permettaient que des prêtres fussent seigneurs temporels et guerriers. Louis soudoya l'archevêque de Cologne, Maximilien de Bavière, et ce môme Van-Galen, évoque de Munster, abbé de Corbie en Wesjtphalie, comme il soudoyait le roi d'Angleterre, Charles II. Il avait précédemment secouru les Hollandais contre cet évêque, et maintenant il le paye pour les écraser. C'était un homme singulier que l'histoire ne doit point négliger de faire connaître. Fils d'un meurtrier, et né dans la prison où son père fut enfermé quatorze ans, il était parvenu à l'évêché de Munster par des intrigues secondées de la fortune. A peine élu évêque, il avait voulu dépouiller la ville de ses privilèges. Elle résista, il l'assiégea ; il mit à feu et à sang le pays qui l'avait choisi pour son pasteur. U traita de même son abbaye de Corbie. On le regardait comme un brigand à gages, qui tantôt recevait de l'argent des Hollandais pour faire la guerre à ses voisins, tantôt en recevait de la France contre la république.
La Suède n'attaqua pas les Provinces-Unies ; mais elle les abandonna dès qu'elle les vit menacées, et rentra dans ses an • ciennes liaisons avec la France moyennant quelques subsides. Tout conspirait à la destruction de la Hollande.
Il est singulier et digne de remarque que, de tous les ennemis qui allaient fondre sur ce petit État, il n'y en eût pas un qui pût alléguer un prétexte de guerre. C'était une entreprise a peu près semblable à cette ligue de Louis XII, de l'empereur Maximilien et du roi d'Espagne, qui avaient autrefois conjuré la perte de la république de Venise, parce qu'elle était riche et fière.
Les États-Généraux consternés écrivirent au roi, lui demandant humblement si les grands préparatifs qu'il faisait étaient
en effet destinés contre eux, ses anciens et fidèles alliée; en quoi ils l'avaient offensé ; quelle réparation il exigeait. Il répondit « quil ferait de ses troupes Tusage qfie demanderait sa dignité, dont il ne devait compte à personne. > Ses ministres alléguaient ppur toute raison que le gazetier de Hollande avait été trop insolent, et qu^on disait que Van-Beuning avait fait frapper une médaille injurieuse à Louis XIY. Le goût des devises régnait alors en France. On avait donné à Louis XIY la devise du soleil avec cette légende : Nto filwnhus impar. On prétendait que Van-Beuning s'était fait représenter avec un soleil , et ces mots pour âme • : In conspecto meo stetit SOL ; A mon aspect le soleil s'est arrêté *. Cette médaille n'exista jamais *, II est vrai que les États avaient fait frapper une médaille dans laquelle ils avaient exprimé tout ce que la république avait fait de glorieux : Assertis legibus; emendatis sacris; adjutis, defensis, conciliatis regibus; vindicata marium libertate; stabilita orbis Europe qutete, c Les lois affermies; la religion épurée; les rois secourus, défendus et réunis; la liberté des mers vengée; TEurope pacifiée. »
Ils ne se vantaient en effet de rien qu'ils n'eussent fait : cependant ils firent briser le coin de cette médaille pour apaiser Louis XIV *.
1. Terme de blason. On appelle âme les mots qui servent à expliquer la figure représentée dans le coi7>s d'une devise.
2. « Il est vrai que depuis on a frappé en Hollande une médaille qu on B cra être celle de Van-Beuning ; mais elle ne porte point de date. Elle représente un combat avec un soleil qui culmine sur la tète des combat** tanls. La légende est: Stetit iol in medio cœli. Cette médaille, que des particuliers ont fabriquée, n*a été faite que pour la bataille d*Uoclistedt, en 1709, à l'occasion de ces deux vers qui coururent alors :
Alter in egregio nuper certamine Josue Glamavit : Sia, sol Gallice! solque stetit.
« Or, Van-Beuning ne s'appelait point Josué, mais Conrad. »( Note de Toltaire.) — H faut avouer que la raison que donne Voltaire n'est pas bien concluante.
3. M. Hignet ne paraît pas douter (partie IV 6ts, section i) que cette médaille n'ait existé en effet; mais il rapporte une conversation de Van-Beuning avec le marquis de Pomponne, ambassadeur extraordinaire du roi de France à la Haye, oii le fier Hollandais, 2 mai 1669, se défendit d'avoir luimôme commis ou imaginé « une si grande et si téméraire extravagance. » (Partie IV bis, section iv.)
4. Voltaire n'a pas fait connaître la véritable cause dç la guerre de Hol-
^ Angleterre désunie et les sentiments k«stiles de la nation paralysés par les dispositions favorables des princes qui régnaient sur elle, Louis XIV ne pouvait ruacoiiucr d'obsiadc sérieux à sa politique sur le continent que
CONQUÊTE DK LA HOLLANDB. 115
Le roi d'Angleterre, de son côté, leur reprochait que leur flotte n'avait pas baissé son pavillon devant un bateau anglais, et alléguait encore un certain tableau où Corneille de Witt, frère du pensionnaire, était peint avec les attributs d'un vainqueur. On voyait des vaisseaux pris el brûlés dans le fond du tableau. Ce Corneille de Witt, qui en effet avait eu beaucoup de part aux exploits maritimes contre FAngleterre, avait souffert ce faible monument de sa gloire ; mais ce tableau presque ignoré était dans une chambre où Ton n'entrait presque jamais. Les ministres anglais qui mirent par écrit les griefs . de leur roi contre la Hollande y spécifièrent des tableaux injurieux, abusive pictures. Les États, qui traduisaient toujours les mémoires des ministres en français, ayant traduit abxisive par le mot fautifs^ trompeurs, répondirent qu'ils ne savaient ce que c'était que ces tableaux trompeurs. En effet, ils ne devinèrent jamais qu'il était question de ce portrait d'un de leurs concitoyens, et ils ne purent imaginer ce prétexte de la guerre.
Tout ce que les efforts de l'ambition et de la prudence hu-
dan«^ la clairvoyance, IMiabiletë» les subsides et la puissance des Hollandais. » On retrouve les mêmes pensées dans une lettre du i"*^ novembre i en, que le marquis de Lonvois écrivit au prince de Condé , pour le consulter au nom du roi : « Le véritable moyen de parveninà la conquête des Pays-Bas espagnols était d'abaisser les Hollandais, et de les anéantir, s'il était possible. » Il ne faut donc pas voir seulement, dans lu guerre de Hollande, les représailles d'une vanité blessée. Une autre raison ne paraît pas avoir été sans influence sur les résolutions de Louis XIV. Colbcrt essayait alors do ranimer ou plutôt de créer l'industrie française, et il l'avait protégée contre la concurrence des peuples voisins par des droits plus nombreux et plus élevés. D'un autre coté, pour assurer à notre marine renaissante le mono pôle du commerce extérieur, i^ avait cbargé les navires étrangers, à leur arrivée en France, d'impositions nouvelles que les nôtres n'avaient pas à' payer. Les Hollandais avaient été frappés plus qu'aucune autre nation par ces mesures, carcbaque année plus de quatre mille de leurs vaisseaux entraient dans nos ports. Ils envoyèrent P. Grotius, dès le i4 octobre 1670, réclamer auprès de Louis XIV. L'ambassadeur défendit la cause des Etats par des riiisuns que ne désavoueraient pas les défenseurs modernes du Libre Echange. « Dieu, par sa providence toute divine, a de telle sorte diversifié la nature des terres et des climats, que chaque pays porte quelque chose de parti* u lier et qui n'est pas commun aux Hutres, et veut débiter ce qu'il a de superflu en échange de ce qui lui manque. Il est aisé à comprendre que ceux qui facilitent ce commerce facilitent aussi les moyens qui rendent les peuples heureux et contents, et au contraire ceux qui le rendent difflcilo en lui bouchant les entrées par des impositions excessives empêchent leurs sujets de jouir non seulement de ce qui croit ailleurs, mais encore do pouvoir revendre en échange ce qu'ils ont chez eux. » (Partie IV bis, seclion IV.) Ck)lbert tint bon; alors les Hollandais usèrent de représailles contre les marchandises et les vins de Franco. Louis XIV y répondit par des édita plus rigoureux encore, et la rupture comuicrcialc précéda de deux inuécs la ru^^turo politique
maine peuvent préparer pour détruire une nation , Louis XIV Favait fait. Il n'y a pas chez les hommes d'exemple d'une petite entreprise formée avec des préparatifs plus formidables. De tous les conquérants qui ont envahi une partie du monde, il n'y en a pas un qui ait commencé ses conquêtes avec autant de troupes réglées et autant d'argent que Louis en employa pour subjuguer le petit État des Provinces-Unies. Cinquante millions, qui en feraient aujourd'hui quatre-vingt-dix-sept, furent consommés à cet appareil. Trente vaisseaux de cinquante pièces de canon joignirent la flotte anglaise, forte de cent voiles. Le roi , avec son frère , alla sur les frontières de la Flandre espagnole et de la Hollande, vers Maastricht et Charleroi, avec plus de cent douze mille hommes. L'évèque de Munster et l'électeur de Cologne en avaient environ vingt mille. Les généraux de l'armée du roi étaient Coudé et Turenne. Luxembourg commandait sous eux. Yauban devait conduire les sièges. Louvois était partout avec sa vigilance ordinaire. Jamais on n'avait vu une armée si magniîique , ei en même temps mieux disciplinée. C'était surtout un spectacle imposant, que .'a maison du roi nouvellement réformée. On y voyait quatre compagnies des gardes du corps, chacune composée de trois cents gentilshommes, entre lesquels il y avait beaucoup de jeunes cadets sans paye, assujettis comme les autres à la régularité du service; deux cents gendarmes de la garde, deux cents chevau-légers , cinq cents mousquetaires, tous gentilshommes choisis , parés de leur jeunesse et de leur bonne mine ; douze compagnies de la gendarmerie , depuis augmentées jusqu'au nombre de seize. Les centsuisses mêmes ' accompagnaient le roi , et ses régiments des gardes Irançaises et suisses montaient la garde devant sa maison ou devant sa tente. Ces troupes, pour la plupart couvertes d'or et d'argent, .étaient en même temps un objet de terreur et d'admiration pour des peuples chez qui toute espèce de magnificence était inconnue. Une discipline devenue encore plus exacte avait mis dans l'arùfiée un nouvel ordre. Il n'y avait point encore d'inspecteurs de cavalerie et d'infanterie, comme nous en avons vu depuis ; mais deux hommes uniques, chacun dans
1. Les cbewtt-légeis, compatçiiie d*élite de deux cents hommes, aTaient été appelés depuis Henri IV a raire partie de la garde du roi. La compagnie des cent-Buisses avait été créée, sous Charles VIH, pour le senrice et la garde des rois de France. Elle suosista jusqu'au lO août 1792 , oU elle disp»niiarec la Tieille royauté.