‹ Siècle de Louis XIV (volume 2)Chapitre 76 sur 168 · CHAPITRE XI. EVACUATION DE LA HOLLANDE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI. EVACUATION DE LA HOLLANDE

mœurs des hommes. Assez de livres sont pleins de toutes les minuties des actions de guerre, et de ces détails de la fureur e de la misère humaine. Le dessein de cet Essai est de peindre les principaux caractères de ces révolutions, et d'écarter la multitude des petits faits, pour laisser voir les seuls considérables, et, s'il se peut, Tesprit qui les a conduits.

La France fut alors au comble de sa gloire. Le nom de ses généraux imprimait la vénération. Ses ministres étaient regardés comme des génies supérieurs aux conseillers des autres princes , et Louis était en Europe comme le seul roi. En effet, Tempereur Léopold ne paraissait pas dans ses armées: Charles II, roi d'Espagne, fils de Philippe IV, sortait à peine de l'enfance ; celui d'Angleterre ne mettait d'activité dans sa vie que celle des plaisirs.

Tous ces princes et leurs ministres firent de grandes fautes. L'Angleterre agit contre les principes de la raison d'État en s'unissant avec la France pour élever une puissance que son intérêt était d'affaiblir. L'empereur, l'Empire , le conseil espa* gnol , firent encore plus mal de ne pas s'opposer d'abord à ce torrent. Enfin Louis lui-même commit une aussi grande faute qu'eux tous en ne poursuivant pas avec assez de rapidité des conquêtes si faciles. Condé etTurenne voulaient qu'on démolît la plupart des places hollandaises. Ils disaient que ce n'était point avec des garnisons que l'on prend des États, mais avec des armées; et qu'en conservant une ou deux places deguerrepour la retraite, on devait marcher rapidement à la conquête entière. Louvois, au contraire, voulait que tout fût place et garnison ; c'était là son génie , c'était aussi le goût du roi. Louvois avait par là plus d'emplois à sa disposition ; il étendait le pouvoir de son ministère ; il s'applaudissait de contredire les deux plus grands capitaines du siècle. Louis le crut, et se trompa, comme il l'avoua depuis; il manqua le moment d'entrer dans la capitale de la Hollande; il affaiblit son armée en la divisant dans trop de places; il laissa à son ennemi le temps de respirer. L'histoire des plus grands princes est souvent le récit des fautes des hommes.

Après le départ du roi , les affaires changèrent de face. Turenne fut obligé de marcher vers la Westphalie pour s'opposer aux Impériaux*. Le gouverneur de Flandre, Monterey, sans

t. L'électeur de Braadebourg, Frédéric-Gaillaome, surnommé le grand lecteur^ Teoait 4« «9 déclarer contrA )«• Fraoce.et il avait levé une armée

être avoué du conseil timide d^Espagne, renfonça la petite année du prince d'Orange d'environ dix mille hommes. Alors ce prince fît tôte aux Français jusqu'à Thiver. C'était déjà beaucoup de balancer la fortune. EnGn l'hiver vint; les glaces couvrirent les inondations de l.a Hollande. Luxembourg, qui commandait dans Utrecht, fit un nouveau genre de guerre inconnu aux Français^ et mit la Hollande dans un nouveau danger, aussi terrible que les précédents.

Il assemble, une nuit, près de douze mille fantassins tii^s des garnisons voisines. On arme leurs souliers de crampons. Il se met à leur tète , et marche sur la glace vers Leyde et vers la Haye. Un dégel survint : la Haye fut sauvée. Son armée entourée d*eûu , n'ayant plus de chemin ni de vivres , élait prête à périr. Il fallait, pour s'en retourner à Utrecht, marcher sur une digue étroite et fangeuse, où l'on pouvait à peine se traîner quatre de front. On ne pouvait arriver à cette digue qu'en attaquant un fort qui semblait imprenable sans artillerie. Quand ce fort n'eût arrêté l'armée qu'un seul jour, elle serait morte de faim et de fatigue. Luxembourg était sans res source; mais la fortune , qui avait sauvé la Haye; sauva son armée par la lâcheté du commandant du fort, qui abandonna son poste sans aucune raison. H y a mille événements, dans la guerre comme dans la vie civile , qui sont incompréhensibles ; celui-là est de ce nombre. Tout le fruit de cette entreprise fut une cruauté qui acheva de rendre le nom français odieux dans ce pays. Bodegrave et Svammerdam, deux bourgs considérables, riches et bien peuplés, semblables à nos villes de la grandeur médiocre, furent abandonnés au pillage des soldats, pour le prix de leur latigue. Ils mirent le feu à ces deux villes; et, à la lueur des flammes, ils se livrèrent à la débauche et à la cruauté. Il est étonnant que le soldat français soit si barbare , étant commandé par ce prodigieux nombre d'officiers, qui ont avec justice la réputation d'être aussi humains que courageux. Ce pillage laissa une impression si profondé

de vingt mille hommes pour venir se joindre lux Hollandais. Tarenne, malgré les approches de l'hiver ei les ordres timides de Louvois , passa le Rhin , et, par une marche hardie, s'engagea à travers l'Empire jusqu'à quelques lieues de l'Elbe. 11 fit reculer 1 électeur, dissipa ses troupes sans comoat, et lui imposa le traitéde VossemCprèsMaëstricnt) le 6 juin 1 673. (M.Mignet, partie V, section i.) C'est une des belles campagnes de Turenne. « Il est certain, écrivait & peu près à cette époque M»» de Sévijgné , que M. de Turenne est mal avec M. de Louvois; mais, comme il est bien avec le roi et M. Colbert, cela ne tait aucun éclat. » (Lettre du le*- janvier 1674 à sa fille.)

ÉVACUATION m LA HOLLANDE. 1Î9

que , plus de quarante ans après, i*ai vu les livres hollandais , dans lesquels on apprenait à lire aux enfants, retracer cette aventure, et inspirer la baine contre les Français à des générations nouvelles.

( 4 673) Cependant le roi agitait les cabinets de tous les princes par ses n^ociations. Il gagna le duc de Hanovre. L'électeur de Brandebourg, en commençant la guerre, ^ fit un traité, mais qui fut bientôt rompu. Il n*y avait pas une cour en Allemagne où Louis n'eût des pensionnaires. Ses émissaires fomentaient en Hongrie les troubles de cette province, sévèrement traitée par le conseil de Vienne. L'argent fut prodigué au roi d'Angleterre, pour faire encore la guerre à la Hollande, malgré les cris de toute la nation anglaise , indignée de servir la grandeur de Louis XIV qu'elle eût voulu abaisser *. L'Europe était troublée par les armes et par les négociations de Louis. Enfin il ne put empêcher que l'empereur, l'Empire et l'Espagne ne s'alliassent avec la Hollande, et ne lui déclarassent solennellement la guerre. Il avait tellement changé le cours des choses, que les Hollandais, ses alliés naturels, étaient devenus les amis de la maison d'Autriche. L'empereur Léopold envoyait des secours lents; mais il montrait une grande animosité. Il est rapporté qu'allant à Égra voir les troupes qu'il y rassemblait, il communia en chemin, et qu'après la communion il prit en main un crucifix, et appela Dieu à témoin de la justice de sa caufiiQ. Otte action eût été à sa place du temps des croisades ;

1. M. Mignct a publié (partie V, secUon ii) \a qmitance générale des sommes que Charles II avait reçues de Louis XIV, depuis le Si décembre 1670 jusau'au il janvier 1674 : elles s'élevaient déjà à huit millions de livres , et ce chiffre devait être bien dépassé dans les années suivantes. Les membres du parlement n'étaient pas plus scrupuleux que le roi. Louis XIV écrit, le 20 mars 1675, à M. deRuvigny ; « Comme je vois que les ministres de Hollande et d'Espagne préparent toutes sortes de moyens pour cabaler dans le parlement d'Angleterre, j'ai jugé à propos de voufi faire remettre une somme de cent mille livres. Je laisse à votre prudence et ù Totre fidélité de vous en servir comme vous le jugerez à propos, soit pour gaçner dans cette assemblée ceux qui seraient contraires à mes intorôts, soit pour échauffer ceux qui seraient bien intentionnés. » Quelques semaines plus tard , une proposition contraire aux intérêts de la France Alt repoussée par le parlement, mais seulement à une voix de majorité, et l'anabassadeurdisaità Ijonis XIV, 23 mai 1 675 : « Les ennemis de Votre Majesté ont été sur le point de^ner leur procès au parlement d'Angleterre, sans la Tîgilaneo de vos amis et de vos serviteurs, le bonheur et Tes secours de ▼otre Majesté, qui ont pam si à propos que ses intérêts n'ont pas été a}>andonné8. Votre Majesté me pardonnera si je ne m'explique pas en détail : il fiiudrait nommer trop souvent des gens qui ne le -désirent pas paf modestie. » Le dernier mot ost charmant : il oeiat Mon la naive corruptiou <a temps-

et la prière de Léopold n*einpècha point le progrès des armes du roi de France.

Il parut d*abord combien sa marine était déjà perfectionnéei Au lieu de trente vaisseaux qu*on avait joints, Tannée d'auparavant, à la flotte anglaise, on en joignit quarante, sans compter les brûlots. Les officiers avaient appris les manœuvres savantes des Anglais , avec lesquels ils avaient combattu celles des Hollandais , leurs ennemis. C'était le duc d'York, depuis Jacques II, qui avait inventé Tart de faire entendre les ordres sur mer par tes mouvements divers des pavillons. Avant ce temps les Français ne savaient pas ranger une armée navale en bataille. Leur expérience consistait à faire battre un vaisseau contre un vaisseau , non à en faire mouvoir plusieurs de concert, et à imiter sur la mer les évolutions des années de terre , dont les corps séparés se soutiennent et se secourent mutuellement. Ils firent à peu près comme les Romains, qui en une année apprirent des Carthaginois l'art de combattre sur mer, et égalèrent leurs maîtres.

Le vice-amiral d'Estrées et son lieutenant Martel firent honneur à l'industrie militaire de la nation française, dans trois batailles navales consécutives, au mois de juin (les 7, 44 et 21 juin 1673), entre la flotte hollandaise et celle de France et d'Angleterre. L'amiral Ruyter fut plus admiré que jamais dans ces trois actions. D'Estrées écrivit à Colbert : < Je voudrais avoir payé de ma vie la gloire que Ruyter vient d'acquérir. » D'Estrées méritait que Ruyter eût ainsi parlé de lui. La valeur et la conduite furent si égales de tous côtés que la victoire resta toujours indécise.

Louis, ayant fait des hommes de mer de ses Français par les soins de Colbert, perfectionna encore l'art de la guerre sur terre par l'industrie de Vauban. Il vint en personne assiéger Maè'stricht dans le même temps que ces trois batailles navales se donnaient. Maëstricht était pour lui une clef des Pays-Bas et des Provinces-Unies ; c'était une place forte défendue par un gouverneur intrépide, nommé Fariaux, né Français, qui avait passé au service d'Espagne, et depuis à celui de Hollande. La garnison était de cinq mille hommes. Vauban , qui coniduisit eesiége^ se servit, pour la première fois, des parallèles inventées par des ingénieurs italiens au service des Turcs devant Candie. Il y ajouta les places d'armes que l'on fait dans les tranchées pour y mettre les troupes en bataille, et pour les

ÉYACnATlON DK LA HOLLANDE. 131

mieux rallîer en cas de sorties. Louis se montra, dans ce Bége, plus exact et plus laborieux cpi*il ne l'avait été encore. Il accoutumait, par son exemple, à la patience dans le trarail 3a nation accusée jusqu'alors de n'avoir qu'un courage bouillant que la Êitigue épuise bientôt. Maëstricht se rendit au bout de huit jours (^9 juin 1673).

Pour mieux affermir encore la discipline militaire , il usa d'une sévérité qui parut même trop grande. Le prince d'Orange , qui n'avait eu pour opposer à ces conquêtes rapides que des officiers sans émulation et des soldats sans courage, les avait formés à force de rigueurs, en faisant passer par la main dn bourreau ceux qui avaient abandonné leur poste. Le roi employa aussi les châtiments la première fois qu'il per« dit une place. Un très-brave officier, nommé Ou-Pas, rendit Naerden au prince d'Orange (44 septembre 4673). Il ne tint à la vérité que quatre jours ; mais il ne remit sa ville qu'après an combat de cinq heures, donné sur de mauvais ouvrages, et pour éviter un assaut général, qu'une garnison faible et rebutée n'aurait point soutenu. Le rci, irrité du premier aflront que recevaient ses armes, fil condamner Du-Pas ' à être traîné dans (Jtrecht, une pelle à la main ; et son épée fut rompue : ignominie inutile pour les officiers français, qui sont assez sensibles à la gloire pour qu'on ne les gouverne point par la crainte de la honte. Il faut savoir qu'à la vérité les provisions* des commandants des places les obligent à soutenir trois as» sauts ; mais ce sont de ces lois qui ne sont jamais exécutées. Du-Pas se fit tuer, un an après, au siège de la petite ville de Grave , où il servit volontaire. Son courage et sa mort durent laisser des regrets au marquis de Louvois, qui l'avait fait punir si durement'. La puissance souveraine peut maltraiter un brave homme, mais non pas le déshonorer.

1. « 1 A Beanmelle dit qnMl ftat condamné à une prison perpétnelle. Con> ment cela poarraitpil ôtre, puisque. Tannée soixante , il fut tué au siège de Sravc?» (Note de Voltaire.)

2. On appelait provisions les lettres ro^fales qui conféraient un office, une charge civile ou miliiaire. Voltaire dira encore plus loin { ehap. xxi, page 263 ) j en parlant du comte de Matignon : «< Ayant ouvert les ordres de la cour en pleine mer. il y vii les provisions de maréchal de France. *

3. La sévérité du marquis de Louvois, excessive peut-être en cette circonstance, contribua cependant à affermir la discipline et à assurer une supériorité incontestable aux armées françaises. Voltaire exposera plus loin (chap. XXIX ) les réformes de ce grand ministre. Une anecdote piquante, racontée par M"^ de Sévigné, prouve quelle rude guerre il faisait à ces colonels de cour, qui connaissaient à peine le régiment acheté en leur

132 CnAPITRE XI.

Les soins du roi, le génie de Vauban, la vigilance sévère de Louvois, Texpérience et le grand art.de Torenne, l'active intrépidité du prince de Condé, tout cela ne put réparer la faute qu*on avait faite de garder trdp de places, d'affaiblir Far* mée et de manquer Amsterdam.

Le prince de Gondé voulut en vain percer dans le cœur de la Hollande inondée. Turenne ne put, ni mettre obstacle à la jonction de MontecucuUi et du prince d'Orange , ni empêcher le prince d'Orange de prendre Bonn. L'évêque de Munster, qui avait juré la ruine des États-Généraux, fut attaqué luimôme par les Hollandais,

Le parlement d'Angleterre força son roi d'entrer sérieuse» ment dans des négociations de paix , et de cesser d'être l'instrument mercenaire de la grandeur de la France. Alors il fallut abandonner les trois provinces hollandaises avec autant de promptitude qu'on les avait conquises. Ce ne fut pas sans les avoir rançonnées : l'intendant Robert tira de la seule province d'Utrecht, en un an, seize cent soixante et huit mille florins. On était si pressé d'évacuer un pays conquis avec tant de rapidité, que vingt-huit mille prisonniers hollandais furent rendus pour un écu par soldat. L'arc de triomphe de la porte Saint-Denis et les autres monuments de la conquête étaient à peine achevés, que la conquête était déjà abandonnée. Les Hollandais, dans le cours do cette invasion, eurent la gloire de disputer Tempire de la mer, et l'adresse de transporter sur terre le théâtre de la guerre hors de leur pays. Louis XIV passa dans l'Europe pour avoir joui avec trop de précipitation et trop de fierté de l'éclat d'un triomphe passager. Le fruit de cette entreprise fut d'avoir une guerre à soutenir contre l'Espagne , l'Empire et la Hollande réunis, d'être abandonné de l'Angleterre, et enfin de Munster, de Cologne même, et de laisser dans les pays qu'il avait envahis et quittés plus de haine que d'admiration pour lui. ■

Le roi tint seul contre tous les ennemis qu'il s'était faits. La prévoyance do son gouvernement et la force de son Etat pa-

noin ; « M. de Louvois dit Tauire jour toni haut à M. de Nogaret : Monsieur. Toire comuagiiie est en fort mauvais état. — Monsieur, dit-il, je ne le savais pas. — Il laui le savoir, dit M. de Louvois; Tavex-vous vue? — Non, monsieur, dit Nogaret.— Il faudrait Favoir vue, monsieur. — Monsieur, j'y donnerai ordre. — 11 faudrait Tavoir donné: car enfin il faut prendre uani, monsieur, ou se déclarer courtisan, ou faire son devoir, quand on est fttcinr. m loi , loot le monde ■ooroovera le ministre.

REPRISE DE LA FRANCHB^GOMTÊ. laS

ritrent bien davantage encore lorsqu'il fallut se défendre contre tant de puissances liguées et contre de grands généraux, que * quand il avait pris, en voyageant, la Flandre française, la Franche-Comté et la moitié de la Hollande, sur des ennemis sans défense.

On vit surtout quel avantage un roi absolu, dont les fmances sont bien administrées, a sur les autres rois. Il fournit à la fois une armée d'environ vingt-trois mille hommes à Turenne contre les Impériaux, une de quarante mille à Condé contre le prince d'Orange : un corps de troupes était sur la frontière du Roussillon ; une flotte chargée de soldats alla porter la guerre aux Espagnols jusque dans Messine : lui-même marcha pour se rendre maître une seconde fois de la Franche-Comté. 11 se défendait et il attaquait partout en même temps.

D'abord, dans sa nouvelle entreprise sur la Franche-Comté, la supériorité do son gouvernement parut tout entière. Il s'agissait de mettre dans son parti ,^ou du moins d'endormir le» Suisses, nation aussi redoutable que pauvre, toujours armée, toujours jalouse à l'excès de sa liberté, invincible sur ses frontières, murmurant déjà, et s'effarouchant de voir Louis XIV une seconde fois dans leur voisinage. L'empereur et l'Espagne sollicitaient les treize cantons de permettre au moins un passage libre à leurs troupes, pour secourir la Franche- Comté, demeurée sans défense par la négligence du ministère espagnol. Le roi , de son côté, pressait les Suisses de refuser ce passage; mais l'Empire et l'Espagne ne prodiguaient que des raisons et des prières ; le roi , avec de Targent comptant, détermina les Suisses à ce qu'il voulut : le passage fut refusé. Louis, accompagné de son frère et du fils du grand Condé, assiégea Besançon. Il aimait la guerre de sièges, et pouvait croire l'entendre aussi bien que les Condé et les Turenne; mais, tout jaloux qu'il était de sa gloire, il avouait que ces deux grands hommes entendaient mieux que lui la guerre de campagne. D'ailleurs, il n'assiégea jamais une ville sans être moralement sûr de la prendre. Louvois faisait si bien les préparatifs, les troupes étaient si bien fournies, Yauban, qui conduisit presque tous les sièges, était un si grand maître dans l'art de prendre les villes, que la gloire du roi était en sûreté. Vauban dirigea les attaques de Besançon : elle fut prise en

1. Datantage que. Cette locution a TieiUi; mais elle n*a jamais été ia^ correcM. On en trouve des exemples daas nos plus grands écrivains.

134 CfiÀPITRE XI. REPAISE DE LA FRÂNCaE-GOMTÉ.

neuf jours (45 mai 4674); et au bout de six semaines toute la Franche-Comté fut soumise au roi. Elle est restée à la PrancOi et semble y être pour jamais annexée : monument de la faiblesse du ministère autrichien-espagnol, et de la force de celui de Louis XIV.

Belle campagne et moit da maréchel deTurenne. Dernière bateiUe da grand GondéàSeoer.

Tandis que le roi prenait rapidement la Franche-Comté, avec cette facilité et cet éclat attaché encore à sa destinée, Turenne , qui ne faisait que défendre les frontières du côté du Rhin , déployait ce que Tart de la guerre peut avoir de plus grand et de plus habile. L'estime des hommes se mesure par les difficultés surmontées, et c'est ce qui a donné une si grande réputation à cette campagne de Turenne.

(Juin 1674) D'abord il fait une marche longue et vive, passe le Rhin à Philippsbourg, marche toute la nuit à Sintzheim, force cette ville ; et en même temps il attaque et met en fuite Caprara, général de l'empereur, et le vieux duc de Lorraine, Charles IV, ce prince qui passa toute sa vie à perdre ses États et à lever des troupes, et qui venait de réunir sa petite armée avec une partie de celle de l'empereur. Turenne , après l'avoir battu , le poursuit , et bat encore sa cavalerie à Ladenbourg (juillet 4674) ; de là il court à un autre général des Impériaux, le prince de Bournonville , qui n'attendait que de nouvelles troupes pour s'ouvrir le chemin de l'Alsace; il prévient la jonction de ces troupes, l'attaque, et lui fait quitter le champ de bataille (octobre 4674).

L'Empire rassemble contre lui toutes ses forces; soixante et dix mille Allemands sont dans l'Alsace ; Brisach et Philippsbourg étaient bloqués par eux. Turenne n'avait plus que vingt mille hommes effectifs tout au plus. (Décembre) Le prince de Condé lui envoya de Flandre quelque secours de cavalerie ; alors il traverse , par Thann et par Béfort, des montagnes couvertes de neige; il se trouve tout d'un coup dans la haute Alsace, au milieu des quartiers des ennemis, qui le croyaient

GHAPITaS XII. fiJKLLE CAMPAGNJB DE TURENNB. 135

en repos en Lorraine , et qui pensaient que la campagne était finie. Il bat à Mulhausen les quartiers qui résistent; il en fait deux prisonniers. Il marche à Colmar, où Télecteur de Brandebourg, qu'on appelle le grand électeur, alors général des armées de l'Empire , avait son quartier. Il arrive dans le temps que ce prince et lès autres généraux se mettaient à table; ils n'eurent que le^mps de s'échapper; la campagne était couverte de fuyards.

Turenne, croyant n'avoir rieu fait tant qu'il restait quelque chose à fai^e ', attend encore auprès de Turkheim une partie de l'infanterie ennemie. L'avantage du poste qu'il avait choisi rendait sa victoire sûre : il défait ^«tte infanterie (5 janvier I67&). En6n une armée de soixante et dix mille honmies se trouve vaincue et dispersée presque sans grand combat. L'Alsace reste au roi , et les généraux de TEmpire sont obligés de repasser le Rhin.

Toutes ces actions consécutives , conduites avec tant d'art , si patiemment digérées, exécutées avec tant de promptitude, furent également admirées des Français et des ennemis. La gloire de Turenne reçut un nouvel accroissement , quand on sut que tout ce qu'il avait fait dans cette campagne, il l'avait fait malgré la cour et malgré les ordres réitérés de Louvois, donnés au nom du roi. Résister à Louvois tout-puissant, et se charger de l'événement, malgré les cris de la cour, les ordres de Louis XIV et la haine du ministre, ne fut pas la moindre marque du courage de Turenne , ni le moindre exploit de la campagne*.

I. Croyant n'avoir ritn fait tant qu*il restait quelqut chot$ à faire. Lucaio «Tait déjà dit de César :

« Nil actum repotans, ai quid aapereaaet agecdum. »

3. Turenne n'aurut pas osé résister aux ordres de Louis XTV. Quand LouTois lui commanda, au nom du roi, d'abandonner l'Alsace aux Impériaux et de se retirer en Lorraine, le maréchal écrivit à Louis XIV une longue lettre, oii il exposait et justifiait son plan de campagne; elle se terminait par ces paroles, significatives dans la bouche d'un tiomme comme Turenne : « le connais la force des troupes impériales, les généraux qui les commandent , le pays oh je suis : je prends tout sur moi et je me charge des événements. » Le roi donna raison à son général, et lui laissa l'entière liberté d'agir comme il l'entendrait. On vient de voir comment Turenne en usa. M Aussi rien n'égala, dit M. Mignet (partie V, section m), l'enthousiasme dont il devint l'objet. Après qu'il eut mis ses troupes en quartiers (l'hiver , il se rendit & Saint-Germain. Louis XIV lui avait écrit: « Je désire « que voua reveniez près de moi, oh j'ai bien de l'impatience de vous voir « pour vous témoigner de vive voix la satisfaction que me donnent les ser- • vices considérables et importants que vous m'avez rendus pendant toute « la campagne, et la dernière victoire quo vous venes de remporter sur

135 CDÀPITRE Xll.

Il faut avouer que ceux qui ont plus d*hunianité que d'estime pour les exploits do guerre gémirent de cette campagne si glorieuse. EUo fut célèbre par les malheurs des peuples, autant que par les expéditions de Turenne. Après la bataille de SinLzheim , il mit à feu et à sang le Palatinat , pays uni et fertile , couvert do villes et de bourgs opulents. L'électeur palatin vit, du haut de son château de Manheim, deux villes eC vingt-cinq villages embrasés. Ce prince , désespéré , défia Turenne à un combat singulier, par une lettre pleine de reproches*. Turenne ayant envoyé la lettre au roi, qui lui défendit d'accepter le cartel, ^ne répondit aux plaintes et au défi de rélecteur que par un compliment vague , et qui ne signifiait rien. Cétait assez le style et l'usage de Turenne , de s'exprimer toujours avec modération et ambiguïté.

11 brûla avec le même sang-froid les fours et une partie des

«mes ennemis. » Sur toute la route, les populations que Turenne avait sauvées des ravages d'une invasion accouraient au-devant de lui, émues d'admiration et oe reconnaissance. Louis XIV le combla de tous les témoignages de la plus vive satisfaction ; il rembra.ssa uubliqucment et prescrivit à Louvois de lui faire de nouvelles excuses et de lui demandei' son amitié. A la cour, Turenne fut Tobjet d'un empressement et de louantes qui faisaient ressortir sa rare modestie. Il était embarrassé de sa gloire. » Il faut lire dans l'ouvrage de H. Mignet le récit de cette belle campagne que Voltaire a racontée peut-être avec trop de sécheresse, et avec plus d'e&actitude que d'intérêt.

I. tt Pendant le cours de eette édition, H. Colini, secrétaire innme «t historiographe de l'électeur palatin aujourd'hui régnant, a révoqué en doute l'histoire du cartel par des raisons très-spécieuses, énoncées avec beaucoup d'esprit et de sagacité. Il montre très-judicieusement que l'électeur Cliarles* Louis ne put écrire les lettres que Courtilz de Sandras et Uamsay ont im

Euices à ce prince. Plus d'un' historien , en effet, attribue souvent à ses éros des écrits et des harangues de son imagination. « On n*a jamais vu la véritable lettre de l'électeur Charles -Louis, ni la réponse du maréchal de Turenne. Il a seulement toujours passé pour constant que l'électeur, justement outré des ravages et des incendies que Turenne commettait dans son pays, lui proposa un duel par un trompette nommé Petit-Jean. J'ai vu la maison oe Bouillon persuadée de cette anecdote. Le

Îrand prieur de Vendôme et le maréchal de Yillars n'en doutaient pas. Les fémoires du marauis de Beauvau , contemporain, l'affirment. Cependant il se peut que le duel n'ait pas été expressément proposé dans la lettre amère que l'électeur dit lui-même avoir écrite au prince macéchal de Turenne. Plût à Dieu qu'il fût douteux que le Palatinat ait été embrasé deux fois ! Voilà ce qui n'est que trop constant, ce qui est essentiel, et ce qu'on reproche à la mémoire de lA>uis XIV.

«M.CoUoi repi-oche à M. le président Hénault d'avoir dit, dans son Abrégé chronologique, que le prince de Turenne répondit à ce cartel avec uru modération qui /it honte à Vélecteur de cette bravade. La honte éuitdans l'incendie, lorsqu'on n'était pas encore en guerre ouveite avec le Palatinat , et ce n'était point une bravade dans un prince justement irrité, de vouloir se battre contre l'auteur do ces cruels excès. L'électeur était très-vif; l'esprit de chevalerie n'était pas encore éteint. On voit dans les Lettrée de Pellisson que Louis XIV lui-iaéme demanda s'H pouvait en conscience se battre contre Vempereur Léopold. » (Note de Voltairo.j

Page 1