‹ Siècle de Louis XIV (volume 2)Chapitre 77 sur 168 · BATAILLES DE S£NEF · texte numérisé non relu

BATAILLES DE S£NEF

campagnes de TAIsace , pour empêcher les ennemis de subsister. Il permit ensuite à sa cavalerie de ravager la Lorraine. On.y Gt tant de désordre, que Tintendant, qui, de son côté, désolait la Lorraine avec sa plume, lui écrivit et lui parla souvent pour arrêter cet excès. II répondait froidement : « Je le ferai dire à Tordre. » Il aimait mieux être appelé le père des soldats qui lui étaient confiés, que des peuples, qui , selon les lois de la guerre, sont toujours sacrifiés. Tout le mal quMl fai-> sait paraissait nécessaire; sa gloire couvrait tout : d'ailleurs les soixante et dix mille Allemands qu'il empêcha de pénétrer en France y auraient fait beaucoup plus de mal qu'il n'en fit à l'Alsace, à la Lorraine et au Palatinat.

Telle a été depuis le commencement du xvi' siècle la situation de la France, que, toutes les fois qu'elle a été en guerre, il a fallu combattre à la fois vers l'Allemagne, la Flandre, l'Espagne et l'Italie. Le prince de Condé faisait tête en Flandre au jeune prince d'Orange, tandis que Turenne chassait les Allemands de l'Alsace. La campagne du maréchal de Turenne fut heureuse, et celle du prince de Condé sanglante. Les petits combats de Sintzheim et de Turkheim furent décisifs : la grande et célèbre bataille de Senef ne fut qu'un carnage Le grand Condé, qui la donna pendant les niarches sourdes de Turenne en Alsace, n'en tira aucun succès, soit que les circonstances des lieux lui fussent moins favorables, soit qu'il eût pris des mesures moins justes , soit plutôt qu'il eût des généraux plus habiles et de meilleures troupes à combattre*. Le marquis de Feuquières veut qu'on ne donne à la bataille de Senef que le nom de combat, parce que l'action ne se passa pas entre deux armées rangées, et que tous les corps n'agirent point; mais il parait qu'on s'accorde à nommer 6ataille cette journée si vive et si meurtrière. Le choc de troJs mille hommes rangés, dont tous les petits corps agiraient, ne serait qu'un combat. C'est toujours l'importance qui décide du Qom.

Le prince de Condé avait à tenir la campagne , avec envi-

1. Ces guerres si longues et ces levées coDtinaelles commençaient déià i épuiser la France : les années se remplissaient de jeunes soldats dont Tardeur ne pouvait supoléer toujours à Tinexpérience. M»" de Scvigcé écrit plaisamment à sa fille, le 2 novembre 1673 : «< Desprcaux a été avec Sourviiie voir M. le Prince. M> le Prince voulut qn*il vtt son armée : — Eh bien, <^u'en diies-^vous? dit M. le Prince. — Monseigneur, dit Despréaux, je crois qu'elle sera fort bonne quand elle sera najettre. — C'est que le plus âgé n'a pasdix-liuit nu«. »

ron quarante*cînq mille hommes, contre le prince d*Orange« qui en avait , dit-on , soixante mille. Il attendit que l'armée ennemie passât un défilé à Senef , près de Mons. U attaqua (41 auguste 4674) une partie de l'arrière -garde, composée d'Espagnols , et y eut un grand avantage. On blâma le prince d'Orange de n'avoir pas pris assez de précaution dans le passage du défilé ; mais on admira la manière dont il rétablit le désordre, et on n'approuva pas que Condé voulût ensuite recommencer le combat contre des ennemis trop bien retranchés. On se battit à trois reprises. Les deux généraux, dans ce mélange de fautes et de grandes actions, signalèrent également leur présence d'esprit et leur courage. De tous les com* bals que donna le grand Ck)ndé, ce fut celui où il prodigua le plus sa vie et celle de ^es soldats. U eut trois chevaux tués sous lui. Il voulait, après trois attaques meurtrières, en hasarder encore une quatrième. Il parut, dit un officier qui y était, qu'il n'y avait plus que le prince de Condé ^t eût envie de se battre \ Ce que cette action eut de plus singulier, c'est que les troupes de part et d'autre , après les mêlées les plus sanglantes et les plus acharnées, prirent la fuite le soir par une terreur panique. Le lendemain , les deux armées se retirèrent chacune de son côté, aucune n'ayant ni le champ de bataille ni la victoire , toutes deux plutôt également affaiblies et vaincues. Il y eut près de sept mille morts et cinq mille prisonniers du côté des Français ; les ennemis ^rent une perte égale. Tant de sang inutilement répandu empêcha l'une et l'autre armée de rien entreprendre de considérable. Il importe tant de donner de la réputation à ses armes, que le prince d'Orange, pour faire croire qu'il avait eu la victoire, assiégea Oudenarde; mais le prince de Condé prouva qu'il n'avait pas perdu la bataille, en faisant aussitôt lever le siège et en poursuivant le prince d'Orange.

On observa également en France et chez les alliés la vaine cérémonie de rendre grâces à Dieu d'une victoire qu'on n*avait point remportée : usage établi pour encourager les peuples , qu'il faut toujours tromper.

Turenne en Allemagne , avec une petite armée , continua des progrès qui étaient le fruit de son génie. Le conseil de Vienne, n'osant plus confier la fortune de l'Empire à des

I. Le root est da marquis de La Fare, conna par des Mémoir$i sw L(mit XIV, et quelques ters agréables. (Édition Petitot, t. LXV. i>. 300.)

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