LE ROI JACQUES DÉTRÔNÉ PAR GUILLAUME
attention de voir Jacques toucher les écroueJIes au petit couvent des Anglaises, soit que les rois anglais se soient attribué ce singulier privilège, comme prétendants à la couronne de la France , soit que cette cérémonie soit établie chez eux depuis le temps du premier Edouard.
Le roi le fit bientôt conduire en Irlande , où les catholiques formaient encore un parti qui paraissait considérable. Une escadre de treize vaisseaux du premier rang était à la rade de Brest pour le transport. Tous les officiers, les courtisans, les prêtres même, qui étaient venus trouver Jacques à Saint- Germain, furent défrayés jusqu'à Brest aux dépens du roi de France. Le jésuite Innés , recteur du collège des Écossais à Paris, était son secrétaire d*État. Un ambassadeur (c'était M. d'Avaux) était nommé auprès du roi détrôné, cl le suivit avec pompe. Des armes, des munitions de toute espèce furent embarquées sur la flotte, on y porta jusqu'aux meubles les plus vils et jusqu'aux plus rechercliés. Le roi lui alla dire adieu à Saint-Germain*. Là, pour dernier présent, il lui donna sa cuirasse, et lui dit on 1 embrassant : a Tout ce que je peux vous souhaiter de mieux est de ne nous jamais revoir. » (1 2 mai 4 689} A peine le roi Jacques était-il débarqué en Irlande avec cet appareil, que vingt- trois autres grands vaisseaux de guerre, sous les ordres de Château-Renaud, et une infinité de navires de transport le suivirent. Cette flotte, ayant mis en fuite et dispersé la flotte anglaise qui s'opposait à son passage, débarqua heureusement; et ayant pris dans son retour sept vaisseaux marchands hollandais, revint à Brest, victorieuse de l'Angleterre, et chargée des dépouilles de la Hollande.
(Mars 1690) Bientôt après un troisième secours partit encore de Brest, de l'oulon, de Rochefort. Les ports d'Irlande et la mer de la Manche étaient couverts de vaisseaux français.
Enfin Tourville, vice-amiral de France, avec soixante et douze grands vaisseaux , rencontra une flotte anglaise et hol-
1. Bl"** de Scvignc raconte à sa HlLe, avec une sorto d'enthousiasme, cciie derm^re entrevue des deux rois, 28 février i689 : «• Le rui lui a donnô des armes pour armer dix mille hommes. Comme Sa Majesté anglaise lui disait adieu, elle finit par lui dire en riant qu'il n'avait oublié qu'une chose, o/clatt des armes pour sa personne ; le roi lai a donné les siennes: nos héros de loman ne taisaient rien de plus (,'alani. Que ne fera point oc roi l)rave et malheureux, avec ces armes louiours victorieuses? I.e voilà donc avec le casque et la cuirasse de Uenaud, d'Araadis et de tous nos udiadins les pins célèbres; je n'ai pas voulu dire d'Hector, car il était malheureux. U n'y a point d'ofFrea de toutes uhoses que le roi ne lui ail faites : la géncposilé et ta magnauimitâ ne vont point plus loin. »
landaise d'environ soixante voiles '.On se battit pendant dix heures (juillet 1690) : Tourville, Château-Renaud, d'Estrées^ Nemond, signalèrent leur courage et une habileté qui donnèrent à la France un honneur auquel elle n'était pas accoutu mée. Les Anglais et les Hollandais, jusqu'alors maîtres de l'Océan, et de qui les Français avaient appris depuis si peu de temps à donner des batailles rangées» furent entièrement vaincus. Dix-sept de leurs vaisseaux brisés et démâtés allèrent échouer et se brûler sur leurs côtes. Le reste alla se cacher vers la Tamise, ou entre les bancs de la Hollande. Il n'en coûta pas une seule chaloupe aux Français. Alors ce que Louis XIV souhaitait depuis vingt années, et ce qui avait paru si peu vraisemblable » arriva : il eut l'empire de la mer, empire qui fut à la vérité de peu de durée. Les vaisseaux de guerre ennemis se cachaient devant ses flottes. Seignelay, qui osait tout, fit venir les galères de Marseille sur l'Océan. Les côtes d'Angleterre virent des galères pour la première fois. On fit par leur moyen une descente aisée à Tingmouth.
On brûla dans cette baie plus de trente vaissaux marchands: Les armateurs de Saint-Malo et du nouveau port de Dunkerque s'enrichissaient, eux et l'État, de prises continuelles. Enfin , pendant près de deux années, on ne connaissait plus sur les mers que les vaisseaux français.
Le roi Jacques ne seconda pas en Irlande ces secours de Louis XIV. Il avait avec lui près de six mille Français et quinze mille Irlandais. Les trois quarts de ce royaume se déclaraient en sa faveur. Son concurrent Guillaume était absent : cependant il ne profita d'aucun de ses avantages. Sa fortune échoua d'abord devant la petite ville de Londonderry; il la pressa par un siège opiniâtre, mais mal dirigé, pendant quatre mois. Cette ville ne fut défendue que par un prêtre presbytérien, nommé Walker. Ce prédicant s'était mis à la tête de la milice bourgeoise. Il la menait au prêche et au combat. Il faisait braver aux habitants la famine et la mort. Enfin le prêtre contraignit le roi de lever le siège.
1. La rencontre eut lieu \e lo juillet, sur les cAles de Sussex , à la hauteur de Beachy-Head , non loin d'Hastings. C'est une chose digne de remarque que nos victoires navales n'ont jamais été populaires en France et c^u'on en sait à peine le nom. Le combat de Beachy-Head , si brillant et si décisif, pas^a presque inaperçu; et celui de Fleurus, livré quelcjues semaines auparavant {MU' Luxembourg , avait eu un retentissement prodigieux. li est vrai que nous nous rappelons mieux nos défaites navales : qui ne connaît la Huf^ue. ^boakir, Trafalisar?
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Cette première disgrâce en Irlande fut bientôt suivie d'un plus grand malheur : Guillaume arriva et marcha à lui. La rivière deBoyne était entre eux. (44 juillet 4690) Guillaume entreprend de la franchir à la vue de l'ennemi. Elle était à peine guéable en trois endroits. La cavalerie passa à la nage^ l'infanterie était dans l'eau jusqu'aux épaules; mais à l'autre bord il fallait encore traverser un marais; ensuite on trouvait un terrain escarpé qui formait un retranchement naturel. Le roi Guillaume 6t passer son armée en trois endroits, et engagea la bataille. Les Irlandais, que nous avons vus de si bons soldats en France et enEsps^ne, ont toujours mal combattu chez eux. Il y a des nations dont l'une semble faite pour être soumise à l'autre. Les Anglais ont toujours eu sur les Irlandais la supériorité du génie, de»richesses et des armes. Jamais l'Irlande n'a pu secouer le joug de l'Angleterre, depuis qu'un simple seigneur anglais la subjugua'. Les Français combattirent à la journée de la Boyne, les Irlandais s'enfuirent. Leur roi Jacques, n'ayant paru daps l'engagement ni à la tête des Français ni à la tête des Irlandais, se retira le premier. Il avait toujours cependant montré beaucoup de valeur; mais il y a des occasions où l'abattement d'esprit l'emporte sur le courage. Le roi Guillaume , qui avait eu l'épaule eiïleurée d'un coup de canon avant la bataille, passa pour mort en France. Cette fausse nouvelle fut reçue à Paris avec une joie indécente et honteuse. Quelques magistrats subalternes encouragèrent les bourgeois et le peuple à faire des illuminations. On sonna les cloches. On brûla dans plusieurs quartiers des figures d'osier qui représentaient le prince d'Orange, comme on brûle le pape dans Londres. On tira le canon de la Bastille, non point par ordre du roi, mais par le zèle inconsidéré d'un commandante. On eroirait, sur ces marques d'allégresse et sur la foi de tant d'écrivains, que cette joie effrénée, à la mort prétendue d'un ennemi , était l'effet de la crainte extrême qu'il inspirait. Tous ceux qui ont écrit, et Français et étrangers, ont dit que ces réjouissances étaient le plus grand éloge du roi Guillaume. Cependant, si on veut faire attention aux circonstances do temps et à l'esprit qui régnait alors , on verra bien que la
1. « I/Irlande était un pays sauvage, qu'un comte de Pcmbroke avait déjà subjugué eo pai tie avec douze cents nommes seulement. Ce comte de Perobroke voulait retenir sa conquête. Henri II , plus fort que lui, et muni d'une bulle du pape, s'èmp^rd aisément de tout, 1172. » (VolUire, Essai sur les Mœurs , chap. l. )
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crainte ne produisit pas ces transports de joie. Les bourgeois et le peuple ne savent guère craindre un ennemi que quand il menace leur ville. Loin d'avoir de la terreur au nom de Guillaume, le commun des Français avait alors Tinjusticede le mépriser. Il avait presque toujours été battu par les généraux fiançais. Le vulgaire ignorait combien ce prince avait acquis de véritable gloire, même dans ses défaites. Guillaume, vainqueur de Jacques en Irlande, ne paraissait pas encore aux yeui des Français un ennemi digne de Louis XIV. Paris , idolâtre de son roi , le croyait réellement invincible. Les réjouissances ne furent donc point le fruit de la crainte, mais de la haine. La plupart des Parisiens, nés sous le règne de Louis, et façonnés au joug despotique, regardaient alors un roi comme une divinité, et un usurpateur comme un satrilége. Le petit peuple, qui avait vu Jacques aller tous les jours à la messe , détestait Guillaume hérétique. L'image d'un gendre et d'une fille ayant chassé leur père , d'un protestant régnant à la place d'un catholique, enfin d'un ennemi de Louis XIV^ transportait les Parisiens d'une espèce de fureur ; mais les gens sages pensaient modérément.
Jacques revint en France, laissant son rival gagner en Irlande de nouvelles batailles , et Raffermir sur le trône. Les Sottes françaises furent occupées alors à ramener les Français qui avaient inutilement combattu et les familles irlandaises catholiques qui , étant très-pauvres dans leur patrie, voulurent aller subsister en France des libéralités du roi.
Il est à croire que la fortune eut peu de part à toute cette révolution depuis son commencement jusqu'à sa fin. Les caractères de Guillaume et de Jacques firent tout. Ceux qui aimant à voir dans la conduite des hommes les causes des événements remarqueront que le roi Guillaume , après sa victoire, fit publier un pardon général, et que le roi Jacques vaincu, en passant par une petite ville nommée Galloway, fit pendre quelques citoyens qui avaient été d'avis de lui fermer ies portes. De deux hommes qui se conduisaient ainsi , il était bien aisé de voir qui devait remporter.
Il restait à Jacques quelques villes en Irlande , entre autres Limerick, où il y avait plus de douze mille soldats. Le roi de France, soutenant toujours la fortune de Jacques, fit passer encore trois mille hommes de troupes réglées dans Limerick. Pour surcroît de libéralité, il envoya tout ce qui peut servir
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aux besoins d*un grand peuple et à ceux des soldats. Quarante vaisseaux de transport, escortés de douze vaisseaux de guerre, apportèrent tous les secours possibles en hommes, en usten* «Iles, en équipages; des ingénieurs, des canonniers, des bom« bardiers, deux cents maçons; des selles, des brides, des housses, pour plus de vingt mille chevaux ; des canons avec leurs alTûts, des fusils, des pistolets, dos épëes, pour armer vingt-six mille hommes; des vivres, des habits, et jusqu*à vingt-six mille paires de souliers. Limerick assiégée, mais munie de tant de secours, espérait de voir son roi combattre pour sa défense, Jacques ne vint point. Limerick se rendit : les vaisseaux français retournèrent encore vers les côtes d'Irlande, et ramenèrent en France environ vingt mille Irlandais, tant soldats que citoyens fugitifs.
Ce qu'il y a peut-être de plus étonnant , c'est que Louis XIV ne se rebuta pas. Il soutenait alors une guerre difficile contre presque toute l'Europe. Cependant il tenta encore de changer la fortune de Jacques par une entreprise décisive, et de faire une descente en Angleterre avec vingt mille hommes. Il comptait sur le parti que Jacques avait conservé en Angleterre. Les troupes étaient assemblées entre Cherbourg et la Hogue. Plus de trois cents navires de transport étaient prêts à Brest. Tourville, avec quarante-quatre grands vaisseaux de guerre, les attendait aux côtes de Normandie. D'Estrées arrivait du port de Toulon avec trente autres vaisseaux. S'il y a des malheurs causés par la mauvaise conduite, il en est qu'on ne peut iniputer qu'à la fortune. Le vent, d'abord favorable à l'escadre de d'Estrées , changea ; il ne put joindre Tourville , dont les quarante-quatre vaisseaux furent attaqués par les flottes d'Angleterre et de Hollande, fortes de près de cent voiles. La supériorité du nombre l'emporta. Les Français cédèrent après un combat de dix heures (29 juillet \ 692 '). Russel, amiral anglais, les poursuivit deux jours. Quatorze grands vaisseaux, dont deux portaient cent quatre pièces de canon, échouèrent sur la côte; et les capitaines y firent mettre le feu, pour ne les pas laisser brûler par les ennemis. Le roi Jacques, qui du rivage avait vu ce désastre , perdit toutes ses espérances.
1. La bataille do la Hogue est du 29 mai , et non dn 39 ]aillet. Il paraît qu* Kouis XIV comptait sur la défection d'une partie des vaisseaux anglais : Tourville avait ordre de combattre , et ce fut lui qui attaqua la flotte ennemie. «Celte défaite, dit Voltaire {Liiti det martohaux de France U Va rendu plus célèbre que sei tictbires. s
Ce fut le premier échec que reçut sur la mer la puissance de Louis XIV. Seignelay qui, après Colbertson père, avait perfectionné la marine, était mort à la fin de i 690. Pontchartrain, élevé de la première présidence de Bretagne à l'emploi de secrétaire d'État delà marine, ne la laissa point périr. Le même esprit régnait toujours dans le gouvernement. La France eut, dès Tannée qui suivit la disgrâce de la Hogue, des flottes aussi nombreuses qu'elle en avait eu déjà ; car Tourville se trouva à la tète de soixante vaisseaux de ligne , et d^Estrées en avait trente, sans compter ceux qui étaient dans les ports ; (4696) et même, quatre ans après, le roi fit encore un armement plus considérable que tous les précédents, pour conduire Jacques en Angleterre à la tète de vingt mille Français; mais cette flotte ne fît que se montrer, les mesures du parti de Jacques ayant été aussi mal concertées à Londres que celles de son protecteur avaient été bien prises en France.
Il ne resta de ressource au parti du roi détrôné que dans quelques conspirations contre la vie de son rival. Ceux qui les tramèrent périrent presque tous du dernier supplice; et il est à croire que, quand même elles eussent réussi , il n'eût jamais recouvré son royaume. Il passa le reste de ses jours à Saint- Germain, où il vécut des bienfaits de Louis et d'une pension de soixante-dix mille francs qu'il eut la faiblesse de recevoir en secret de sa fille Marie, par laquelle il avait été détrôné. Il mourut en i70i à Saint-Germain. Quelques jésuites irlandais prétendirent qu'il se faisait des miracles à son tombeau. On parla même de faire canoniser à Rome , après sa mort, ce roi que Rome avait abandonné pendant sa vie.
Peu de princes furent plus malheureux que lui ; et il n'y a aucun exemple dans l'histoire d'une maison si longtemps infortunée. Le premier des rois d'Ecosse ses aïeux, qui eut le nom de Jacques , après avoir été dix-huit ans prisonnier en Angleterre , mourut assassiné avec sa femme par la main de ses sujets. Jacques II, son fils, fut tué à vingt-neuf ans, en combattant contre les Anglais. Jacques III , mis en prison par son peuple, fut tué ensuite par les révoltés dans une bataille. Jacques iV périt dans un combat qu'il perdit. Marie Stuart, sa petite-fille, chassée de son trône, fugitive en Angleterre, ayant langui dix-huit ans en prison, se vit condamnée à mort par des juî:»es anglais et eut la tête tranchée. Charles I", pelit-fils de Marie , roi d'Ecosse et d'Angleterre , vendu par les Écossais et