GUERRE DANS LES COLONIES
et que la saison est favorable, on sait à peu près en combien de temps elle sera prise, quelque vigoureuse que la défense puisse être. Le roi Guillaume se rendit maîtie de la ville et de la citadelle, qui lui coûtèrent plus de temps qu'à Louis XIV (septembre 4695J.
Le roi, pendant qu*il perdait Namur, fit bombarder Bruxelles : vengeance inutile, qu'il prenait sur le roi d^Ëspagne, de ses villes bombardées par les Anglais. Tout cela faisait une guerre ruineuse et funeste aux deux partis.
G*est, depuis deux siècles, un des effets de Tindustrie et de la fureur des hommes, que les désolations de nos guerres ne se bornent pas à notre Europe. Nous nous épuisons d'hommes et d'argent pour aller nous détruire bux extrémités de l'Asie et de l'Amérique. Les Indiens, que nous avons obligés par force et par adresse à recevoir nos établissements, et les Américains, dont nous avons ensanglanté et ravi le continent, nous regardent comme des ennemis de la nature humaine, qui accourent du bout du monde pour les égorger, et pour se détruire ensuite eux-mêmes.
Les Français n'avaient de colonies dans les grandes Indea que celle de Pondichéry, formée par les soins de Colbert avec des dépenses immenses, dont le fruit ne pouvait être recueilli qu'au bout de plusieurs années. Les Hollandais s'en saisirent aisément, et ruinèrent aux Indes le commerce de la France à peine établi.
(4695) Les Anglais détruisirent les plantations de la France à Saint-Domingue. (4696) Un armateur de Brest ravagea celles qu'ils avaient à Gambie ' dans l'Afrique. Les armateurs de Saint-Malo portèrent le fer et le feu à Terre-Neuve sur la côt» orientale qu'ils possédaient. Leur lie de la Jamaïque fut insultée par les escadres françaises, leurs vaisseaux pris et brûlés, leurs côtes saccagées.
Pointis, chef d'escadre, à la tête de plusieurs vaisseaux du roi et de quelques corsaires de l'Amérique, alla surprendre (mai 4697) auprès de la ligne la ville do Carlhagène, magasin et entrepôt des trésors que l'Espagne tire du Mexique. Le dommage qu'il y causa fut estimé vingt millions de nos livres, et le gain, dix millions. Il y a toujours quelque chose à rabattre de ces calculs, mais rien des calamités extrêmes que causent ces expéditions glorieuses.
t. La Gambie est une rivière et non une ville de la Sénégairjbie.
t94 CHAPITRE XYI. GUKRRB DANS LES COLONIES.
Les vaisseaux marchands de Hollande et d'Angleterre étaient tous les jours la proie des armateurs de France, et surtout de Duguay-Trouin, homme unique en son genre, auquel il ne manquait que de grandes flottes pour avoir la réputation de Dragut ou de Barberousse*.
Jean Bart se fit aussi une grande réputation parmi les corsaires. De simple matelot il devint enfin chef d'escadre, ainsi que Duguay-Trouin. Leurs noms sont encore illustres.
Les ennemis prenaient moins de vaisseaux marchands français, parce qu'il y en avait moins. La mort de Golbert et la guerre avaient beaucoup diminué le commerce.
Le résultat des expéditions de terre et de mer était donc le malheur universel. Ceux qui ont plus d'humanité que de politique remarqueront que, aans cette guerre, Louis XIV était armé contre son beau-frère le roi d'Espagne, contre l'électeur do Bavière, dont il avait donné la sœur à son fils le Dauphin, contre l'électeur palatin, dont il brûla les États après avoir marié Monsieur à la princesse palatine. Le roi Jacques fut chassé du trône par son gendre et par sa fille. Depuis même on Q vu le duc de Savoie ligué encore contre la France, où l'unu de ses filles était Dauphine, et contre l'Espagne,- où l'autre était reine. La plupart des guerres entre les princes chrétiens sont des espèces de guerres civiles.
L'entreprise la plus criminelle de toute cette guerre fut la seule véritablement heureuse. Guillaume réussit toujours pleinement en Angleterre et en Irlande. Ailleurs les succès furent balancés. Quand j'appelle cette entreprise criminelle, je n'examine pas si la nation, après avoir répandu le sang du père, avait tort ou raison de proscrire le fils, et de défendre sa religion et ses droits; je dis seulement que, s'il y a quelque justico sur la terre, il n'appartenait pas à la fille et au gendre du roi Jacques de le chasser de sa maison. Cette action serait horrible entre des particuliers; l'intérêt des peuples semble établir une autre morale pour les princes.
t. Barberonnse et Dragot sont deux célèbre» corsaires dn xvi* siècle, au serTice de la Turquie. Le premier, dont le ▼ériiable nom est Kliaïr- Eddin^ ua Chéreddin, d'une famille inconnue, s'empara d*Algerei des villes voisines, fut nomme amiral des flottes ottomanes par le grand Soliman, et ravagea plus d'une fois les côtes de l'Italie pendant que le sultan envahissait la Hongrie et l'Empire. A sa mort (1546), il eut pour saccesseur son ancien compap> gnuu d'armes, Dragut, né en Asie Mineure, et tué au siège de Malte, en 1565" Voluirea parlé de barberousse dans VEssa i sur les Mœurs, chap. clix.
CB4pmtB XTII TRAITE AVEC LA SAYOIS. 195
Traité &vec ta Savoie. Mariage du duc de Bourgogne. Paix de Ryswick. État de la France et de l'Europe. Mort et testament de Charles II, roi d'Espagne.
La France conservait encore sa supériorité sur tous ses ennemis. Elle en avait accablé quelques-uns, comme la Savoie et le Palatinat; elle faisait la guerre sur les frontières des autres. C'était un corps puissant et robuste, fatigué d'une longue résistance, et épuisé par ses victoires. Un coup porté à propos Teût fait chanceler. Quiconque a plusieurs ennemi» à la fois ne peut avoir, à la longue, de salut que dans leui^ division ou dans la paix. Louis XIV obtint bientôt l'un et Tautre.
Victor-Amédée , duc de Savoie , était celui de tous les princes qui prenait le plus tôt son parti, quand il s'agissait de rompre ses engagements pour ses intérêts. Ce fut à lui que la cour de France s'adressa. Le comte de Tessé, depuis maréchal de France, homme habile et aimable, d'un génie fait pour plaire, qui est le premier talent des négociateurs, agit d'abord sourdement à Turin. Le maréchal de Catinat, aussi propre à faire la paix que la guerre, acheva la négociation. Il n'était pas besoin de deux hommes habiles pour déterminer le duc de Savoie à recevoir ses avantages. On lui rendait son pays ; on lui donnait de l'argent; on proposait le mariage de sa fille avec le jeune duc de Bourgegne, fils de Monseigneur, héritier de la couronne de France. On fut bientôt d'accord (juillet 4696) : le duc et Catinat conclurent le traité à Notre-Dame de Lorette, où ils allèrent sous prétexte d'un pèlerinage de dévotion qui ne fit prendre le change à personne. Le pape (c'était alors Innocent XII) entrait ardemment dans cette négociation. Son but était de délivrer à la fois l'Italie, et des invasions des Fran-
1. On va lire un admirable cliapilre, oî» sont réunies toutes les qualitéa historiques de Voiiairc. On remarquera avec quelle exactitude Tau leur du Siècle de Louis XIV & raconté le premier les circonstances qui ont précédé oa suivi Fenirée des Bourbons à Madrid , avec quelle sagacité il a exposé le» phases diverses de ceiic grande révolution , alors peu cornues ou défigurées par les pamphlets des ennemis de Louis XI V ; on remarquera surtout quelle ctortéetquel intérêt il a su mettre dans le récit de ces événements extraordinaires : c'est preaque un drame, où tout est imprévu et ob cependant tout eut vrai.
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Çâis, et des taxes continuelles que l'empereur exigeait pour payer ses armées. On voulait que les Impériaux laissassent l'Italie neutre. Le duc de Savoie s'engageait par le traité è obtenir cette neutralité. L'empereur répondit d'abord par des refus; car la cour de Vienne ne se déterminait gucie qu'à l'extrémité. Alors le duc de Savoie joignit ses troupes à l'armée française. Ce prince devint, en moins d'un mois, de généralissime de l'empereur, généralissime de Louis XIV. On emmena sa fille en France , pour épouser, à onze ans (1697), le duc de Bourgogne qui en avait treize. Après la défection du duc de Savoie, il arriva, comme à la paix de Nimègue, que chacun des alliés prit le parti de traiter. L'empereur accepta ^d'abord la neutralité d'Italie. Les Hollandais proposèrent le chAteau de Ryswick, près de la Haye, pour les conférences d'une paix générale. Quatre armées que le roi avait sur pied servirent à hâter les conclusions. Quatre-vingt mille hommes étaient en Flandre sous Villeroi. Le maréchal de Choiseul en avait quarante mille sur les bords du Rhin. Catinaten avait encore autant dans le Piémont. Le duc de Vendôme, parvenu enfin au généralat, après avoir passé par tous les degrés depuis celui de garde du roi, comme un soldat de fortune ', commandait en Catalogne, où il gagna un combat et où il prit Barcelone (auguste 4697). Ces nouveaux efforts et ces nouveaux succès furent la médiation la plus eflicace. La cour de Rome offrit encore son arbitrage , et fut refusée comme à Nimègue. Le roi de Suède, Charles XI, fut le médiateur. (Septembre, octobre 4697} Enfin, la paix se fit, non plus avec celte hauteur et ces conditions avantageuses qui avaient signalé la grandeur de Louis XIV, mais avec une facilité et un relâchement de ses droits qui étonnèrent également les Français et les alliés. On a cru longtemps que cette paix avait été préparée par la plu:» profonde politique.
1. Le duc de Vendôme, peiu-fiU de Henri IV et de Gabrielle d'Esirées, était Dé on 16S4. Voltaire parlera ailleurs (cliap. iviit, page 229) de son génie miUtaire, de son caractère et de sa vie privée. LouSe XIV avait été fongicmps sans remployer. M'^ de Sévigné écrivait à sa fille, le 8 avril 1676: • M. de Vendôme du aa roi , il y a huit )ours : Sire , j'espère qu'après la campagne Votre Majesté me permettra d'aller dans le gouvernement qu'elle mia fait l'honneur de me donner ( celui de IVovence). —Monsieur, lui dii le roi. quand vous saurei bien gouverner vos affaires, je vous donnerai le Foin oes miennea. » Ce[ieudant, vingt ans plus tard, quand Louis XIV <^u'. apprécié ses grands talenu,il l'éleva au commandement de ses arinées. bien (lue le duc de Vendôme ne se Tût guère réformé, si nous eu croyons Vttltairc et surtout Saint-Simon.