‹ Siècle de Louis XIV (volume 2)Chapitre 90 sur 168 · PAIX DB RYSWICK · texte numérisé non relu

PAIX DB RYSWICK

On prétendait que le grand projet du roi de France était et devait être de ne pas laisser tomber toute la succession de It vaste monarchie espagnole dans Tautre branche de la maison d'Autriche. Il espérait, disait*on, que la maison de Bourbon en arracherait au moins quelque démembrement, et que peutêtre un jour elle l'aurait tout entière. Les renonciations authentiques de la femme et de la mère de Louis XIV ne paraissaient que de vaines signatures, que des conjonctures nouvelles devaient anéantir. Dans ce dessein, qui agrandissait ou la France 3u la maison de Bourbon , il était nécessaire de montrer quelque modération à TEurope, pour ne pas effaroucher tant de puissances toujours soupçonneuses. La paix donnait le temps de se faire de nouveaux alliés, de rétablir les finances, do gagner ceux dont on aurait besoin, et de laisser former dans l'Étal de nouvelles milices. Il fallait céder quelque chose dans l'espérance d'obtenir beaucoup plus.

On pensa que c'étaient là les motifs secrets de cette paix de Ryswick , qui en effet procura par l'événement le trône d'Espagne au petit-fils de Louis XIV. Cette idée , si vraisemblable, n'est pas vraie ; ni Louis XIV ni son conseil n'eurent ces vue^ qui semblaient devoir se présenter à eux». C'est un grand exemple de cet enchaînement des révolutions de ce monde , qui entraînent les hommes par lesquels elles semblent conduites. L'intérêt visible de posséder bientôt l'Espagne, ou une partie de cette monarchie, n'influa en rien dans la paix de Ryswick. Le marquis de Torcy en fait l'aveu dans ses Mémoires manuscrits'. On fit la paix par lassitude de la guerre, et cette guerre avait été presque sans objet : du moins elle n'avait été, du côté des alliés, que le dessein vague d'abaisser la grandeur (le Louis XIV, et dans ce monarque, que la suite de cette même grandeur qui n'avait pas voulu plier. Le roi Guillaume avait entraîné dans sa cause l'empereur, l'Empire, l'Espagne, les Provinces-Unies, la Savoie. Louis XIV s'était vu trop engagé pour reculer. La plus belle partie de l'Europe avait été ravagée,

1. M.Migoet ne partage pa» enUèrement Topinion de Voltaire î « Vieux k l 'âge de treote-six ans , Charles II était frappé de tous les signes précuc^ seurs d'une fin prochaine. Le momeni de pourvoir à sa succession était arrivé. La connaissance de son état et la perspective de son héritage ne furen; pas étrangères à la modération c[ue Louis XIV montra dans le traité de Ryiwick. » ( Introduction aux NégociatianSy etc., p. 66. )

2. «t Ces Mémoires de Torcy ont été imprimés depuis, et confirment com- Dien l'auteur do Siècle de Louis X/K était instruit de tout ce qu'il avance, » \ Not6 de Voltaire.)

parce que le roi de France avait usé avec trop de hauteur de 8es avantages après la paix de Nimègue. C'était contre sa personne qu'on s'était ligué plutôt que contre la France. Le roi croyait avoir mis en sûreté la gloire que donnent les armes , il voulut avoir celle de la modération ; et l'épuisement qui s faisait sentir dans les finances ne lui rendit pas cette modération difficile.

Les affaires politiques se traitaient dans le conseil : les résolutions s'y prenaient. Le marquis de Torcy*, encore jeune, n'était chargé que de l'exécution. Tout le conseil voulait la paix. Le duc de Beauvilliers surtout y représentait avec force la misère des peuples : M"" de Maintonon en était touchée; le roi n'y était pas insensible. Cette misère faisait d'autant plus d'impression, qu'on tombait de cet état florissant où le ministre Colbert avait mis le royaume. Les grands établissements en tout genre avaient prodigieusement coûté, et l'économie ne réparait pas le dérangement de ces dépenses forcées. Ce mal intérieur étonnait, parce qu'on ne l'avait jamais senti depuis que Louis XIV gouvernait par lui-même. Voilà les causes de la paix de Ryswick *. Des sentiments vertueux y influèrent certainement. Ceux qui pensent que les rois et leurs ministres sacrifient sans cesse et sans mesure à l'ambition ne se trompent pas moins que celui qui penserait qu'ils sacriflenl toujours au bonheur du monde. •

Le roi rendit donc à la branche autrichienne d'Espagne tout ce qu'il lui avait pris vers les Pyrénées, et ce qu'il venait de lui prendre en Flandre dans cette dernière guerre, Luxembourg, Mons, Ath, Courtrai. Il reconnut pour roi légitime d'Angleterre le roi Guillaume, traité jusqu'alors de prince d'Orange, d'usurpateur et de tyran. II promit de ne donner aucun secours à ses ennemis. Le roi Jacques, dont le nom fut omis dans le traité, resta dans Saint-Germain , avec le nom inutile de roi, et des peu-

t. Colbert de Croissy, frère da grand Colbert, ministre des afTaires étrangères , venait de mounr ( 1696) , et le roi lui avait donné pour successeur son fiU, Jeau-Baptiste Colbert, ncarquis de Torcy, âgé seulement de trente et un ans, mais instruit et laborieux. Le roi le mana à la fille du marquis de Pomponne, rentré en grâce depuis quelque temps, et partagea en quelque sorte, entre le beau-père et le gendre , le ministère des étrangers, comme on disait au xvu* siècle. Pomponne mourut bientôt après (1699). Voltaire a dit de Torcy : « Il joignit la dexiériié à la probité, ne donna Jamais de promesiie qu'il ne Unt, fut aimé et respecté des étrangers. Mon en 1746. - (Liste des secrétaires d'Etat.)

a. « Pat* précipitée par le seul motif de soulager le royaume. Mémoii es deTorey,t. 1«', p. 60, première édition. » (Note de Voltaire.)

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