PAIX DB RYSWICK
sions de Louis XIV. Il ne fit plus que des manifestes, sacrifié par son protecteur à la nécessité, et déjà oublié de l'Europe.
Les jugements rendus par les chambres de Brisach' et de Metz contre tant de souverains , et les réunions faites à TAU sftce, monuments d*une puissance et d'une fierté dangereuse, furent abolis; et les bailliages juridiquement saisis furent rendus à leurs maîtres légitimes.
Outre ces désistements, on restitua à FEmpiro Fribourg, Brisach , Kehl , Philippsbourg. On se soumit à raser les forteresses de Strasbourg sur le Rhin, le Fort-Louis, Trarbach, le Mont-Royal , ouvrages où Vauban avait épuisé son art, et le roi ses finances: On fut surpris dans l'Europe et mécontent en France , que Louis XIV eût fait la paix comme s'il eût été vaincu. Uariay , Crécy et Callières , qui avaient signé cette paix , n'osaient se montrer, ni à la cour, ni à la ville; on les accablait de reproches et de ridicules, comme s'ils avaient fait un seul pas qui n'eût été ordonné par le ministère. La cour de Louis XIV leur reprochait d'avoir trahi l'honneur de la France , et depuis on les loua d'avoir préparé par ce traité la succession à la monarchie espagnole ; mais ils ne méritèrent ni les critiques ni les louanges.
Ce fut enfin par cette paix que la France rendit la Lorraine à la maison qui la possédait depuis sept cents années. Le duc Charles V, appui de l'Empire et vainqueur des Turcs , était mort. Son fils Léopold prit, à la paix de Ryswick, possession de sa souveraineté; dépouillé à la vérité de ses droits réels, car il n'était pas permis au duc d'avoir des r^nparts à sa capitale; mais on ne put lui ôter un droit plus beau , celui de faire du bien à ses sujets , droit dont jamais aucun prince n'a si bien usé que lui.
Il est à souhaiter que la dernière postérité apprenne qu'un des moins grands souverains de l'Europe a été celui qui a fait le plus de bien à son peuple. Il trouva la Lorraine désolée et déserte : il la repeupla , il l'enrichit. Il l'a conservée toujours en pàîx , pendant que le reste de l'Europe a été ravagé par la. guerre. Il a eu la prudence d'être toujours bien avec la France et d'être aimé dans l'Empire, tenant heureusement ce
f . •« Giamione, b\ célèbre par son utile Histoire de Naplet , dit aue ces tribanaux étaient établis à Tournai. U se trompe souvent sur toutes les affaires aui ne sont pas celles de son pays. l\ dit, par exemple, ({u'à Nimèçue LouisXIV flt la paix avHC la Suède. Âu coulraiie, la Saùde éUill son alliue. » CNote de Voltaire.)
juste milieu qu^un prince sans pouvoir n^a presque jamais pu garder entre deux grandes puissances, fi a procuré à ses peuples l'abondance qu'ils ne connaissaient plue. Sa noblesse, réduite à la dernière misère , a été mise dans Fopulence par ses seuls bienfaits. Voyait-il la maison d'un gentilhomme en ruine, il la faisait rebâtir à ses dépens : il payait leurs dettes; il mariait leurs filles; il prodiguait des présents, avec cet art de donner qui est encore au-dessus des bienfaits : il mettait dans ses dons la magnificence d'un prince et la politesse d'un ami. Les arts, en honneur dans sa petite province, produisaient une circulation nouvelle qui fait la richesse des États. Sa cour était formée sur le modèle de celle de France. On ne croyait presque pas avoir changé de lieu quand on passait de Versailles à Lunéville. A l'exemple de Louis XIV, il faisait fleurir les belles-lettres. Il a établi dans Lunéville une espèce d'université sans pédantisme , où la jeune noblesse d'Allemagne venait se former. On y apprenait de véritables sciences dans des écoles où la physique était démontrée aux yeux par des machines admirables. Il a cherché les talents jusque dans les boutiques et dans les forêts , pour les mettre au jour et les encourager. Enfin, pendant tout son règne, il ne s'était occupé que du soin de procurer à sa nation delà tranquillité, des richesses, des connaissances et des plaisirs. « Je quitterais demain ma souveraineté , disait^il , si je ne pouvais faire du bien. 9 Aussi a-t-il goûté le bonheur d'être aimé; et j'ai vu, longtemps après sa mort , ses sujets verser des larmes en prononçant son nom '. Il a laissé, en mourant, son exemple à suivre aux plus grands rois, et il n'a pas peu servi à préparer à son fils' le chemin du trône de l'Empire.
Dans le temps que Louis XIV ménageait la paix de Ryswick, qui devait lui valoir la succession d'Espagne, la couronne de Pologne vint à vaquer. C'était la seule couronne royale au monde qui fèt alors élective : citoyens et étrangers y peuvent prétendre. Il faut, pour y parvenir, ou un mérite assez éclatant et assez soutenu par les intrigues pour entraîner les suffrages, comme il était arrivé à Jean Sobieski, dernier roi; ou bien des
1. yai «tt, longtemps aprèê sa mori, etc. Le duc Léopold mourut en 1729. On sait que Voltaire passa une grande partie de sa vie (de 1731 à 1749) en Lorraine, au château de Cirey, qui appartenait à U marquise du Ch&telct.
2. François l" , époux de Marie-Thérèse d'Autriche. Voy. le Précis du Siècle de Louis XV, par Voltaire, chap. xvii.