TESTAMENT J)& CHARLES II
femme» ses parents, des prêtres, des officiers préposés pour recevoir les dernières volontés des mourants, Tassiégent de tous côtés pour arracher de lui un mot favorable : quelques héritiers consentent à partager ses dépouilles; d'autres s'apprêtent à les disputer.
Louis XIV et l'empereur Léopold étaient au même degré : tous deux descendaient de Philippe III par les femmes; mais Louis était fils de Tatnée. Le Dauphin avait un plus grand avantage encore sur les enfants de l'empereur, c'est qu'il était petit-fils de Philippe lY, et les enfants de Léopold n'en descendaient pas. Tous les droits de la nature étaient donc dans la maison de France. On n'a qu'à Jeter un coup d'œil sur la table suivante.
Branche française.
I ROIS D'ESPAGNE. I Branche allemande,
PHILIPPE m.
Anne -Marie, l'aînée, Philippe IV. Marie-Anne, la cadette, femme de Louis XIU, épouse de Ferdinand III,
en iGiô. empereur, en 1631.
Louis XIV épouse, en Charles II. Lëofold, fils de Ferdi-
IG60, Marie-Thérèse, fille aînée de Philippe
Monseigneur.
Le duc de Bourgogne
Le duc d'Anjou, roi d'Espagne.
Le duc de Berri
NAND III et de Marie- Anne, épouse, en 1666, Marguerite - Thérèse, fille cadetie de Philippe IV, dont il eut :
Marie * Antoinette - Joseph e, mariée à l'électeur de Bavière MaxiiHLiEN- Emmanuel, qui eut d*cllc :
Joseph-Ferdinand- LÉO- POLD DE Bavière, nommé héritier de toute ta monarchie espagnole, à l'âge de quatre ana.
204 CHAPITRE XVIÎ.
Mais la maison de l'empereur comptait pour ses droits, premièrement les renonciations authentiques et ratifiées de Louis XIII et de Louis XIV à la couronne d*£spagne, ensuite le nom d'Autriche; le sang de Maximilien, dont Léopold et Charles II descendaient; l'union presque toujours constante des deux branches autrichiennes; la haine encore plus constante de ces deux branches contre les Bourbons ; l'aversion que la nation espagnole avait alors pour la nation française ; enfin, les ressorts d'une politique en possession de gouverner le conseil d'Espagne.
Rien ne paraissait plus naturel alors que de perpétuer le trône d'Espagne dans la maison d'Autriche. L'Europe entière s'y attendait avant la paix de Ryswick ; mais la faiblesse de Charles II avait dérangé dès l'année 4696 cet ordre de succession , et le nom autrichien avait déjà été sacrifié en secret. Le roi d'Espagne avait un petit-neveu, fils de l'électeur do Bavière Maximilien-Emmanuel. La mère du roi , qui vivait encore, était bisaïeule de ce jeune prince de Bavière , âgé alors de quatre ans ; et, quoique cette reine mère fût de la maison d'Autriche, étant fille de l'empereur Ferdinand III, elle obtint de son fils que la race impériale fût déshéritée. Elle était piquée contre la cour de Vienne. Elle jeta les yeux sur ce prince bavarois sortant du berceau pour le destiner à la monarchie d'Espagne et du Nouveau Monde. Charles II , alors gouverné par elle , fit un testament secret en faveur du prince électoral de Bavière, en 1696*. Charles, ayant depuis perdu sa mère, fut gouverné par sa femme, Marie- Anne de Bavière-Neubourg. Cette princesse bavaroise, belle-sœur de l'empereur Léopold, était aussi attachée à la maison d'Autriche que la reine mère autrichienne avait été affectionnée au sang de Bavière. Ainsi le cours naturel des choses fut toujours interverti dans cette affaire, où il s'agissait de la plus vaste monarchie du monde. Marie- Anne de Bavière fit déchirer le testament qui appelait le jeune Bavarois à la succession, et le roi promit à sa femme qu'il n'aurait jamais d'autre héritier qu'un fils de l'empereur Léopold, et qu'il ne ruinerait pas la maison d'Autriche. Les chos;CS étaient en ces termes à la paix de Ryswick. Les maiions de France et d'Autriche se craignaient et s'observaient. et elles avaient l'Europe à craindre. L'Angleterre, et la Hol-
1. « Voyez Mémoireé de Torcy, 1. 1***, p. 53. « ( Note de Voltaire. ^
TESTAMENT DE CflARLES 11. 205
lande alors puissante, dont l'intérêt était de tenir la balance entre les souverains , ne voulaient point souffrir que la mcme lôte pût porter avec la couronne d'Espagne celle de l'Empire ou celle de France.
Ce qu'il y eut de plus étrange , c'est que le roi de Portugal, Pierre II, se mit au rang des prétendants. Cela était absurde : il ne pouvait tirer son droit que d'un Jean I*% fils naturel de Pierre le Justicier, au xv* siècle; mais cette prétention chimé* rique était soutenue par le comte d'Oropeza de la maison de Bragance. Il était membre du conseil : il osa en parler; il fut disgracié et renvoyé.
Louis XIV ne pouvait souffrir qu'un fils de l'empereur recueillit la succession , et il ne pouvait la demander. On ne sait pas positivement quel homme imagina le premier de faire un partage prématuré et inouï de la monarchie espagnole pendant la vie de Charles II. Il est très-vraisemblable que ce fut le ministre Torcy ; car ce fut lui qui en fit l'ouverture au comte do Portland Bentinck , ambassadeur de Guillaume III auprès de Louis XIV».
(Octobre 1698) Le roi Guillaume entra vivement dans ce projet nouveau. Il disposa dans la Haye , avec le comte de Tallard , de la succession d'Espagne. On donnait au jeune prince de Bavière l'Espagne et les Indes occidentales, sans sa* voir que Charles II lui avait déjà légué auparavant tous ses États. Le Dauphin, fils de Louis XIV, devait posséder Naples, la Sicile et la province de Guipuscoa, avec quelques villes. On ne laissait à l'archiduc Charles, second fils de l'empereur Léopold, que le Milanais, et rien à l'archiduc Joseph, fils aine do Léopold, héritier de l'Empire.
Le sort d'une partie de l'Europe et de la moitié de l'Amérique ainsi réglé, Louis promit, par ce traité de partage, de renoncer à la succession entière de l'Espagne. Le Dauphin promit et signa la même chose. La France croyait gagner des États; l'Angletorre et la Hollande croyaient affermir le repos d'une partie de TEurope : toute celte politique fut vaine. 1^ roi moribond, apprenant qu'on déchirait sa monarchie de son vivant , fut indigné. On s'attendait qu'à cette nouvelle il
1. « L'auieur du Siècle de Louis XI V avait écrit la plupart de ces particularites, alors aussi nouvelles qu'iiitéressantes, longtemps avant que les MeiDfrires du marquis de Toray p&ru&sent; et ces Hémoires ont entlo confirmé tous les f^iis rnppurtcâ dans cciie histoire. *> ( Note de Voltaire.)
206 CHAPITRB XYII.
déclarerait pour son successeur ou Tempereur Léopold oâ un fils de cet empereur^ qu'il lui donnerait cette récompense de n'avoir point trempé dans ce partage, que la grandeur et i'iniérétde la maison d'Autriche lui dicteraient un testament. Il en fit un en effet; mais il déclara pour la seconde fois ce même prince de Bavière unique héritier de tous ses États ( novem> bre 4698). La nation espagnole, qui ne craignait rien tant que le démembrement de sa monarchie, applaudissait à cette disposition. La paix semblait devoir en être le fruit. Cette espérance fut encore aussi vaine que le traité de partage. Le prince de Bavière, désigné roi , mourut à Bruxelles * (6 février1699).
On accusa injustement de cette mort précipitée la maison d'Autriche, sur cette seule vraisemblance que ceux-là commettent le crime à qui le crime est utile. Alors recommencèrent les intrigues à la cour de Madrid, à Vienne, à Versailles, à Londres, à la Haye et à Rome.
Louis XIV , le roi Guillaume et les États-Généraux dispO' sèrent encore une fois en idée de ta monarchie espagnole. (Mars 1700) Ils assignaient à l'archiduc Charles, fils puîné de l'empereur, la part qu'ils avaient auparavant donnée à l'enfant qui venait de mourir. Le fils de Louis XIV devait posséder Naples et la Sicile, et tout ce qu'on lui avait assigné par la première convention.
On donnait Milan au duc de Lorraine; et la Lorraine, si souvent envahie et si souvent rendue par la France, devait y être annexée pour jamais. Ce traité , qui mit en mouvement la politique de tous les princes pour le traverser ou pour le soutenir, fut tout aussi inutile que le premier. L'Europe fut encore trompée dans son attente, comme il arrive presque toujours.
L'empereur, à qui on proposait ce traité de partage à signer, n'en voulait point, parce qu'il espérait avoir toute la sucxîes-
I. « Les bruils odieux répandus sur la mon du prince électoral de Bavière ne sont plus répétés aujourd'hui que par de vil:; écrivains sans aveu, &ans pudeur et sans connaissance du monde, qui travaillent pour des libraires Cl qui se donnent pour des politiques. On trouve dans les prétendus Mémotres de i/"* de MainUnon , tome V, page 6 , ces paroles : « La cour « de Vienne, de tout temps infectée des maximes de Machiavel , et soupçon- « née de réparer par ses empoisonneurs les fautes de ses ministres.» 11 semble, par cette phrase, que la cour de Vienne eût de tout temps des empo>sonneurs en titre d'office, comme on a des huissiers et des drabans. C'est an devoir de relever des exprMsSona si indécentes, et de combattre dei idées si calomnieuses. » (Note de Voltaire.^