Chapitre XVII
les réfolutions s'y prenaient : le marquis de Torci encor jeune, n'était chargé que de l'exécution. Tout le confeil voulait la paix. Le duc de Beauvilliers , furtout , y représentait avec force la misère des peuples. Madame de Maintenon en était touchée : le roi n'y était p. s infenfible. Cette misère faifait d'autant plus dimpreiîion qu'on tombait de cet état florifTant, où le miniitre Colbert , avait mis le royaume; les grands établiiTemens en tout genre avaient prodigieufement coûté, & l'économie ne réparait pas le dérangement de ces dépenfes forcées. Ce mal intérieur étonnait, parce qu'on ne l'avait jamais fenti depuis que Louis XIV. gouvernait par lui-même. Voilà les caufes de la paix de Rifvick. ( 1 ) Des fentimens vertueux y influèrent certainement. Ceux qui penfem que les rois & leurs minières faci irient fans ceffe & fans mefure à l'ambition , ne fe trompent pas moins , que celui qui penferait qu'ils facrifient toujours au bonheur du monde.
Le roi rendit donc à la branche Autrichienne d'Efpagne, tout ce qu'il leur avait pris vers les Pyrénées, & ce qu'il venait de leur prendre en Flandre dans cette dernière guerre ; Luxembourg , Mons , Ath , Courtrai. Il reconnut, pour roi légitime d'Angleterre, le roi Guillaume , traité jufqu'alors de prince d'Orange, d'ufurpateur & de tyran. Il promit de ne donner aucun fecours à fes ennemis. Le roi Jacques, dont le nom fut omis .dans le traité, relia dans St. Germain, avec la nom inutile de roi, & des peniions de Louis XIV. Il ne fit plus que des manifeftes ; facrifié par fon protecteur à la nécefiité , & déjà oublié de l'Europe.
Les jugenens rendus. par les chambres de Erifac (2)
(1) Paix précipitée par le feui motif âe foulager h royaume. Mémoires de Torci ; tome I. pag. 50 , première édition.
(2) £ia/2/z<wz/fl célèbre par fon utile hiftoirede Naples, dit que ces tribunaux étaient établis à Tournai. 11 fe trompe fduvent fur toutes les affaires qui ne (ont pas celles de fon pays. IJ dit » par exemple^ ,
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& de Metz contre tant de fouverains , & les réunions faites à PAlface, monumens d'une puiiTance & d'une fierté dangereufe , furent abolis ; & les bailHcges juridiquement faifis , furent rendus à leurs maîtres légitimes.
Outre ces déïlftemens , on reftitua à l'Empire , Fribourg , Brifac , Kehl , Philipsbourg. On fe fournit à rafer les fortereffes de Strasbourg fur le Rhin , le Fort- Louis , Trarbac , le Mont-Royal ; ouvrages, où Vauban avait épuifé fon art, & le roi fes finances. On fut furpris dans l'Europe , & mécontant en France que Louis XJV. eût fait la paix , comme s'il eût écé vaincu.
Earlai , Créci & Vallieres ,
qui avaient
(igné
cette
paix , n'ofaient fe montrer , ni à la cour , ni à la ville ; on les accablait de reproches & de ridicules, comme s'ils avaient fait un feul pas qui n'eût été ordonné par le miniftère, La cour de Louis XIV, leur reprochait d'avoir trahi l'honneur de la France , & depuis on les loua d'avoir préparé par ce traité la fuccelîion à la monarchie Efpagnole. Mais ils ne méritèrent ni les critiques ni les louanges.
Ce fut enfin par cette paix, que la France rendit la lorraine à la maifon qui la poffédait depuis fept cents années. Le duc Charles V, appui de l'Empire & vainqueur des Turcs , était mort. Son fils Léopold prit , à la paix de Rifvick , porTedion de fa fouveraineté ; dépouillé à la vérité de fes droits réels, car il n'était pas permis au duc d'avoir des remparts à fa capitale : mais on ne put lui ôter un droit plus beau , celui de faire du bien à fes fujets ; droit , dont jamais aucun prince n'a fi bien ufé que lui.
Il eït à fouhaiter , que la dernière poftérité apprenne , qu'un des moins grands fouverains de l'Europe a été celui qui a fait le plus de bien à fon peuple. Il trouva la Lor-
qu'à,Nimègue Louis XIV, fit la paix avec la Suède. Au contraire la, Suède, était fpn alliée.
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ChapitreXVII.
raine défolée & déferre : il la repeupla , il l'enrichit. Il l'a confervée toujours en paix , pendant que le refte de l'Europe a été ravagé par la guerre. Il a eu la prudence d'être toujours bien avec la France & d'être aimé dans l'Empire ; tenant heureufement ce jufte milieu , qu'un prince fans pouvoir n'a prefque jamais pu garder entre deux grandes puiffances. Il a procuré à fes peuples l'abondroce qu'ils ne connaifTaient plus. Sa noblefTe , réduite a la dernière misère , a été mife dans l'opulence par fes feuls bienfaits. Voyait-il la maifon d'un gentilhomme en ruine, il la faifait rebâtir à fes dépens : il payait leurs dettes ; il mariait leurs filles ; il prodiguait des préfens , avec cet art de donner , qui eft encor au deflus des bienfaits ; il mettait dans fes dons la magnificence d'un prince & la politeffe d'un ami. Les arts en honneur dans fa petite province , produifaient une circulation nouvelle , qui fait la richefTe des états. Sa cour était formée fur le modèle de celle de France. On ne croyait prefque pas avoir changé de lieu , quand on pafïait de Verfailles à Luneville, A l'exemple de Louis XlV. il faifait fleurir les belles-lettres. Il a établi dans Luneville une efpèce d'univerfire fans pédantifme , où la jeune nobleffe d'Allemagne venait fe former. On y apprenait de véritables fciences , dans des écoles où la phyfique était démontrée aux yeux pir des machines admirables. Il a cherché les taîens jufques dans les boutiques & dans les forêts , pour les mettre au jour & les encourager. Enfin , pendant tout fon règne, il ne s'eft occupé que du foin de procurer à fa nation de la tranquillité ; desrichefies, des connaiflances & des plaifirs. Je quitterais demain ma fouveraineté , di fait -il , *fi je ne pouvais faire du bien. Auflî a-t-il goûté le bonheur d'être aimé ; & j'ai vu , long-tems après fa mort, fes fujets verfer des larmes en prononçant fon nom. Il a laiffé , en mourant , fon exemple à fuivre aux plus grands rois , & il n'a pas peu fervi à préparer à fon fils le chemin du trône de l'Empire.
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Siècle deLouis XIV.
Dans le tems que Louis XiV, ménageait ta. paix de Rifvick qui devait lui valoir la fucceflion d'Efpagne , la couronne de Pologne vint à vaquer. C'était la feule couronne royale au monde qui fût alors élective. Citoyens & étrangers y peuvent prétendre. Il faut pour y parvenir , ou un mérite àiïez éclatant & affez foutenu par les hrrigues pour entraîner les fuffrages ( comme il était arrivé à Jean Sobieski dernier roi ; ) ou bien detf^-éibrs aïfez grands pour acheter ce royaume , qui eïf™efque toujours à l'enchère.
L'abbé de Polignac , depuis cardinal , eut d'abord l'habileté de difpofer les fuffrages en faveur de ce prince de Coati , connu par les actions de valeur qu'il avait faites à Steinkerque & à Nervinde. Il n'avait jamais commandé en chef; il n'entrait point dans les confeils du roi ; monfieur le duc avait autant de réputation que lui à la guerre : monfieur de Vendôme en avait davantage : cependant fa renommée effaçait alors les autres noms, par le grand art de plaire & de fe faire valoir, que jamais on ne pofféda mieux que lui, Polignac , qui avait celui de perfuader , détermina d'abord les efprits en fa faveur. Il balança , avec de l'éloquence & des promeuves , l'argent o^Augufie électeur de Saxe prodiguait. Louis-François Conti fut élu roi par le plus grand parti , & proclamé par le primat du royaume. Augujle fut élu deux heures après , par un parti beaucoup moins nombreux : mais il était prince fouverain & puiffant ; il avait des troupes prêtes fur les frontières de Pologne. Le prince de Conti était abfent , fans argent , fans troupes , fans pouvoir , il n'avait pour lui que fon nom & le cardinal de Polignac. Il fallait , on que Louis XIV* l'empêchât de recevoir l'offre de la couronne , ou qu'il lui donnât de quoi l'emporter fur fon rival. Le minifïère Français paffa pour en avoir fait trop , en envoyant le prince de Conti; & trop peu, en ne lui donnant qu'une faible efcadre & quelques lettres-de-change , avec lefquelles il arriva à la
rade de Dantzig. On parut fe conduire avec cette politique mitigée , qui commence les affaires pour les abandonner. Le prince de Conà nefut pas feulement reçu à Dantzig. Ses lettres- de-change y furent proteftées. Les intrigues du pape , celles de l'empereur , l'argent & les troupes de Saxe, afîuraient déjà la couronne à fon rival. Il revint , avec la gloire d'avoir été élu. La France eut la mortification de faire voir qu'elle n'avait pas allez de force pour faire un roi de Pologne.
Cette difgrace du prince de Conti ne troubla point la paix du Nord entre les chrétiens. Le midi de l'Europe fut tranquille bientôt après par la paix de Rifvick. Il ne reliait plus de guerre que celle que les Turcs faifaient à l'Allemagne , à la Pologne, à Venife & à la Rufîie. Les chrétiens, quoique mal gouvernés & divifés entr'eux , avaient dans cette guerre la fupériorité. La bataille de Zanta , où le prince Eugène battit le grand-feigneur en perfonne , fameufe par la mort d'un grand-vifir , de dix-fept bâchas % & de plus de vingt mille Turcs , abailTa l'orgueil Ottoman , & procura la paix de Carlovitz , où les Turcs reçurent la loi. Les Vénitiens eurent la Morée , les Mofcovites Afoph , les Polonais Caminiek, Tempereur la Tranfilvanie. La chrétienré fut alors tranquille & heureufe ; on n'entendait parler de guerre , ni en Afie , ni en Afrique. Toute la terre était en paix vers les deux dernières années du dix-feptième fiècle , époque d'une trop courte durée.
Les malheurs publics recommencèrent bientôt. Le Nord fut troublé dès l'an 1700 par les deux hommes les plus finguliers qui fulfent fur la terre. L'un était le czar Pierre Alexioviti , empereur deRuflie ; & l'outre le jeune Charles XII. roi de Suède. Le czar Fierre, fupérieur à fon fiècle & à fa nation , a été par fon génie & par fes travaux , le réformateur ou plutôt le fondateur de fon empire. Charles XII. plus magnanime, mais moins utile à fes fujets, fait pour commander à des foldats Se non à
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des peuples , a été le premier des héros de fon rems; mais il eft mort avec la réputation d'un roi imprudent. La déflation du Nord , dans une guerre de dix-huit années , a du fon origine à la poluique ambitieufe du czar , du roi de Dannemarck & du roi de Pologne , qui voulurent profiter de la jeuneiTe de Charles XII. pour lui ravir une partie de fes états. Le roi Charles , à l'âge de feize ans , les vainquit tous trois. II fut la terreur du Nord , & parla déjà pour un grand homme , dans un âge où les autres hommes n'ont pas reçu encor toute leur éducation. Il fut neuf ans le roi le plus redoutable qui fût au monde , & neuf autres années le plus malheureux.
Les troupes du midi de l'Europe ont eu une autre origine. Il s'agifTait de recueillir les dépouilles du roi d'Efpagne dont la mort s'approchait. Les puifTances qui dévoraient déjà en idée cette fucceffion immenfe , faifaient ce que nous voyons fouvent dans la maladie d'un riche vieillard fans enfans. Sa femme , fes parens , des prêtres , des officiers préoofés pour recevoir les dernières volontés des mourans , l'afllégent de tous côtés pour arracher de lui un mot favorable ; quelques héritiers confentent à partager fes dépouilles ; d'autres s'apprêtent à les difputer.
Louis XIV. & l'empereur Léopold étaient au même degré : tous deux defcendaient de Philippe III. par les femmes; mais Louis était fils de l'ainée. Le dauphin avait un plus grand avantage encor fur les enfans de l'empereur ; c'eft qu'il était petit-fils de Philippe IV. & les enfans de Léopold n'en defcendaient pas. Tous les droits de la nature éraient donc dans la maifon de France* On n/a qu'à jeter un coup-d ceil fur la table fui vante»
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