Chapitre XVIII
au lieu de quarante ; & vers la fin de la guerre elle entretint, tant de Tes troupes que de celles des allies, fur les frontières de France , en Efpagne , en Italie , en Irlande , en Amérique , & fur fes flottes , près de deux cent mille foldats êc matelots combattans; dépenfe prefqu'incroyable , pour qui confidërera que l'Angleterre , proprement dite, n'eft que le tiers de la France, & qu'elle n'avait pas la moitié tant d'argent monnoyé ; mais dépenfe vraifemblable , aux yeux de ceux qui favent ce que peuvent le commerce & le crédit. Les Anglais ont toujours porté le plus grand fardeau de cette alliance. Les Hollandais ont infenfiblement diminué le leur : car après tout , la république des Etats- Généraux , n'eiî qu'une illufrre compagnie de commerce : & l'Angleterre eft un pays fertile , rempli de négocians & de guerriers.
L'empereur devait fournir quatre-vingt-dix mille j» hommes , fans compter les fecours de l'Empire & de^ S alliés qu'il efpérait détacher de la maifon de Bourbon ; & cependant le petit- fils de Louis XIV. régnait déjà paifiblement dans Madrid ; & Louis , au commencement du fiècîe, était au comble de fa puiffance & de fa gloire* Mais ceux qui pénétraient dans les refforts des cours de l'Europe , & fur-tout dans celle de France , commençaient à craindre quelques revers. L'Efpagne affaiblie , fous les derniers rois du fang de Charles-Quint, l'était encor davantage dans les premiers jours du règne d'un Bourbon. La maifon d'Autriche avait des partifans dans plus d'une province de cette monarchie. La Catalogne femblait prête à fecouer le nouveau joug , & à fe donner à l'archiduc Charles. l\ était impoffible, que le Portugal ne fe rangeât, tôt ou tard, du côté" de la maifon d'Autriche* Son intérêt vifibîe était de nourrir chez les Êfpagnols , fes ennemis naturels , Une guerre civile, dont Lilbonne ne pouvait que profiter. Le duc de Savoie, à 4r peine beau-père du nouveau roi d'Efpagne, & lié aux 3 Siècle de Louis, XIV. Tom. V. Ce
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Bourbons par le fang & par les traités , paraiffait déjà mécontent de fes gendres. Cinquante mille écus par mois, pouffes depuis jufqu'à deux cent mille francs , ne paraiffaient pas un avantage affez grand , pour le retenir dans leur parti. Il lui fallait au moins le Montferrat- Mantouan & une partie du Milanais. Les hauteurs , qu'il effuyait des généraux Français & du miniftère de Verfailles , lui faifaient craindre avec raifon d'être bientôt compté pour rien par fes deux gendres , qui tenaient refferrés fes états de tous côtés. Il avait déjà quitté brufquement le parti de l'Empire pour la France. Il était vraifemblable, qu'étant fi peu ménagé par la France, il s'en détacherait à la première occafion.
Quant à la cour de Louis XIV, & à fon royaume , les efprits fins y appercevaient déjà un changement , que les grofîiers ne voient que quand la décadence eft arrivée. Le roi âgé de plus de foixante ans , devenu plus retiré , ne pouvait plus fi bien connaître les hommes ; il voyait les chofes dans un trop grand éloignement , avec des yeux moins appliqués & fafcinés par une longue profpérité. Madame de Maintenon , avec toutes les qualités eftimables qu'elle poffédait , n'avait ni la force , ni le courage , ni la grandeur d'efprit , néceifaires pour foutenir la gloire d'un état. Elle contribua à faire donner le miniltère des finances en 1698 & celui de la guerre en 1701 à fa créature Chamillard , plus honnête homme queminiitre, & qui avait plu au roi par la modeftie de fa conduite, lorfquiî était chargé de Saint-Cyr. Malgré cette modeftie extérieure , il eut le malheur de fe croire la force de fupporter ces deux fardeaux , que Colbert & Loi/vois avaient à peine foutenus. Le roi , comptant fur fa propre expérience , croyait pouvoir diriger heureufement fes miniïtres. Il avai£ dit , après la mort de Louvois , au roi Jacques , foi perdu un bon minijîre ; mais vos affaires & les miennes n'en iront pas plus mal. Lorfqu'il choifit Barbejieux, pour fuc-
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cédera Louvois dans le miniftère de la guerre; /'#/ formé votre père , lui dit-il , ( 1 ) je vous formerai de même. Il en dit à-peu- près autant à Chamillard. CJn roi , qui avait travaillé û lcng-tems & fi heureufement , fembhit avoir droit de parler ainfi ; mais h confiance en fes lumières le trompait.
A l'égard des généraux qu'il employait , ils étaient fouvent gênés par des ordres précis , comme des ambaiTadeurs qui ne devaient pas s'écarter de leurs inftruclions. Il dirigeait avec Chamillard , dans le cabinet de madame de MainUnon , les opérations de la campagne. Si le général voulait faire quelque grande entreprife, il fallait fouvent qu'il en demandât la permiffion par un courrier , qui trouvait à fon retour, ou l'occafion manquée, ou le général battu*
Les dignités & les récompenfes militaires furent prodiguées fous le miniftère de Chamillard. On donna la permifîïôn à trop de jeunes gens d'acheter des régimens, prefque au fortir de l'enfance ; tandis que chez les ennemis , un régiment était le prix de vingt ans de fervice. Cette différence ne fut enfuite que trop fenfible , dans plus d'une occafion , où un colonel expérimenté eût pu empêcher une déroute. Les croix de chevaliers de St. Louis, récompenfe inventée par le roi en 1693 , & qui étaient l'objet de l'émulation des officiers , fe vendirent dès le commencement du miniflère de Chamillard. On les achetait cinquante écus dans les bureaux de la guerre. La difcipline militaire, l'âme du fervice , fi rigidement foutenue par Louvois , tomba dans un relâchement funefte : ni le nombre des foldats ne fut complet dans les compagnies , ni même celui des officiers dans les régimens. La facilité de s'entendre avec
(1) Voyez les mémoires manufcrits de Dangeau : on les cite ici parce que ce fait rapporté par eux a été fouvent confirmé par le maréchal de La Fcuilladc , gendre du fecretaire d'état Chamillard.
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les commifTaires , l'inattention du minifrre , produiraient ce défordre. De là naiffait un inconvénient qui devait , toutes chofes égales d'ailleurs , faire perdre néceffairement des batailles. Car , pour avoir un front aufli érendu que celui de l'ennemi , on était obligé d'oppofer des bataillons faibles à des bataillons nombreux. Les magafins ne furent plus ni afTez grands , ni allez tôt prêts. Les armes ne furent plus d'une allez bonne trempe. Ceux donc qui voyaient ces défauts du gouvernement , & qui favaient à quels généraux la France aurait à faire , craignirent pour elle , même au milieu des premiers avantages , qui promettaient à la France de plus grandes profpérités que jamais. ( 1 )
Le premier général , qui balança la fupériorité de la France , fut un Français ; car on doit appeller de ce nom le prince Eugène : quoiqu'il fût petit-fils de Charles- Jt Emmanuel, duc de Savoie. Son père le comte de Soif- & fons , établi en France , lieutenant-général des armées & gouverneur de Champagne , avait époufé Olympe Mancïni , l'une des nièces du cardinal Ma^arin. De ce mariage , d'ailleurs malheureux , naquit à Paris ce prince lï dangereux depuis à Louis XIV» & 11 peu connu de lui dans fa jeunelï'e, On îe nomma d'abord en France le chevalier de Carignan. Il prit enfuite le petit collet. On Pappellait Vabbé de Savoie. On prétend qu'il demanda un régiment au roi , & qu'il efïuya la mortification d'un refus, accompagné de reproches. Ne pouvant réuffir auprès de Louis XIV* il était allé fervir l'empereur contre les Turcs dès Pan 1683. Les deux princes de Conti allèrent le joindre en 16$ 5. Le roi
{i\ Le compilateur des mémoires de madame de Maintenon dit que vers la fin de la guerre précédente le marquis de Nantis , colonel du régiment du roi, lui difait qu'on ne pourrait empêcher la désertion de fes foldats qu'en faifant cafier la tête aux déferteurs. Remarquez que le marquis depuis maréchal de Nangis , ne fut colonel de ce régiment qu'en 171 1.
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