Chapitre XXI
Louis XIV. fit face par-tout. Quoique par-tout affaibli > il réfiilait , ou protégeait: , ou attaquait encor de tous côtés. Mais on fut aufîi malheureux en Efpagne qu'en Italie , en Allemagne & en Flandre. On prétend , que le fiége de Barcelone avait été encor plus mal conduit que celui de Turin.
Le comte de Touloufe n'avait paru que pour ramener fa flotte à Toulon. Barcelone fecourue , le fiége abandonné , l'armée Françaife diminuée de moitié s'était retirée fans munitions dans la Navarre , petit royaume qu'on confervait aux Efpagnols , & dont nos rois ajoutent encor le titre à celui de France , par un ufage qui fembl e au deflous de leur grandeur.
A ces défailres s'en joignait un autre , qui p^rut décifif. Les Portugais avec quelques Anglais , prirent toutes les places devant lefquelles ils fe préfenrèrent , & s'avancèrent jufques dans l'Eftramadure Efpsgnoie différente de celle du Portugal. C'était un Français ;^ devenu pair d'Angleterre , qui les commandait , mylord Gallovai , autrefois comte de B.uvigni ; tandis que le duc dé Barwick Anglais & neveu de Marlboroug , était à la tête des troupes de France & d'Efpagne, qui ne pouvaient plus artêter les victorieux,
Philippe V. incertain de fa deiiinée , était dans Pampelune. Charles , fon compérireur , groiïiffait fon parti & fes forces en Catalogne : 11 était maître de l'Arragon, ^ de la province de Valence , de Canhagène, d'une partie de la province de Grenade. Les Anglais avaient pris Gibraltar pour eux , & lui avaient donné Minorque*, Ivica , & Aîicante. Les chemins d'ailleurs lui étaient ouverts jufqu'à Madrid. Gallovai y entra fans réfifiance, & fit proclamer roi l'archiduc Charles. Un fimple détachement le fit auffi proclamer à Tolède.
Tout parut alors (1 défefpéré pour Philippe F. que le maréchal de Vauban , le premier des ingénieurs , le meilleur des citoyens , homme toujours occupé de
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projets, les uns utiles, les autres peu praticables, & tous finguiiers , propofa à la cour de France d'envoyer Philippe V. régner en Amérique ; ce prince y confentit. On l'eût fait embarquer avec les Efpagnols attachés à fon parci. L'Efpagne eût été abandonnée aux factions civiles. Le commerce du Pérou & du Mexique n'eût plus été que pour les Français ; & dans ce revers de la famille de Louis XIV. la France eût encor trouvé fa grandeur. On délibéra fur ce projet à Verfailles : mais la confiance des Caflillans , & les fautes des ennemis , confervèrent la couronne à Philippe V. Les peuples aimaient dans Philippe le choix qu'ils avaient fait , & dans fa femme , fille du duc de Savoie, le foin qu'elle prenait de leur plaire , une intrépidité au deflus de fon fexe , & une confiance agiffante dans le malheur. Elle allait elle-même de ville en ville animer les cœurs , exciter le zèle , & recevoir les dons que lui apportaient les peuples. Elle fournit ainfi à fon mari plus de deux cent mille écus en trois femaines. Aucun des grands , qui avaient juré d'être fidèles, ne fut traître. Quand Gallovai fit proclamer l'archiduc dans Madrid , on cria , vive Philippe ; & à Tolède , le peuple ému chafla ceux qui avaient proclamé l'archiduc.
Les Efpagnols avaient jufques-là fait peu d'efforts pour foutenir leur roi ; ils en firent de prodigieux quand ils le virent abattu , & montrèrent en cette occafion une efpèce de courage contraire à celui des autres peuples , qui commencent par de grands efforts , & qui fe rebutent. Il efl difficile de donner un roi à une nation malgré elle. Les Portugais , les Anglais, les Autrichiens, qui étaient en Efpagne , furent harcelés par-tout , manquèrent de vivres , firent des fautes prefque toujours inévitables dans un pays étranger, & furent battus en détail. Enfin Philippe V. trois mois après être forti de Madrid en fugitif, y rentra triomphant , & fut reçu avec autant d'acclamations que fon