Chapitre XXL
rival avait éprouvé de froideur & de répugnance.
Louis XIV. redoubla fes efforts, quand il vit que les Lfpagnols en faifaient ; & tandis qu'il veillait à îa fureté de toutes les côtes fur l'Océan & fur la Méditerranée, en y plaçant des milices; tandis qu'il avait une armée en Flandre, une auprès de Strasbourg, un corps dans la Navarre , un dans le RouiTillon ; il envoyait encor de nouvelles troupes au maréchal de Barwick dans la Caftiïle.
Ce fut avec ces troupes , fécondées des Efpagnols , que Barwick gagna la bataille importante d'Almahza fur Gallovai. Almanza ville bâtie par les Maures , eft fur la frontière de Valence : cette belle province fut le prix de la victoire* Ni Philippe V. ni l'archiduc , ne furent préfens à cette journée ; & c'eft fur quoi le fameux comte de Péterboroug , fingulier en tout , s'écria , qu'on était bien bon de Je battre pour eux. C'eft ce qu'il manda- au maréchal de Tejjë, & c'eir ce que je tiens de fa bouche. Il ajoutait , qu'ii n'y avait que des efclaves qui ccmbattifTent peur un homme , & qu'il fallait combattre pour une nation. Le duc d'Orléans, qui voulait être à cette action „ & qui devait commander en Efpagne , n'arriva que le lendemain ; mais il profita de la victoire : il prit plufieurs places , & entr'autres Lérida , l'écueil du grand tonde.
D'un autre côté , le maréchal de Villars , remis en France à la tête des armées , uniquement parce qu'on avait befoin de lui , réparait en Allemagne le malheur de la journée d'Hochiret. Il avait forcé les lignes de StothofFen au-delà du Rhin , diiTipé touues les troupes ennemies , étendu les contributions à cinquante lieues à la ronde , pénétré jufqu'au Danube. Ce fuccès partager faifait refpirer fur les frontières de l'Allemagne ; mais en Italie tout était perdu. Le royaume de Naples fans défenfe, & accoutumé à changer de maître, était fous le joug des victorieux ; & le pape, qui n'avait pu t *.*2
empêcher que les troupes A emandes paffafTent par fon territoire , voyait , fans ofer murmurer , que l'empereur fe fît fon vaffal malgré lui. C'eft un grand exemple de la force des opinions reçues & du pouvoir de la coutume , qu'on puifle touours s'emparer de Naples fans c ^n fui ter le pape , & qu'on n'ofe jamais lui en refufer Thommage.
Pendant que le petit-fils de Louis XIV. perdait Naples , l'aïeul était fur le point de perdre la Provence , & le Dauphiné. Déjà le duc de Savoie & le prince Eugène y étaient entrés par le col de Tende. Ces frontières n'étaient pas défendues comme le font la Flandre & l'Alface , théâtre éternel de la guerre , hériffé de citadelles que le danger avait averti d'élever, Point de pareilles précautions vers le Var , point de ces fortes places , qui arrêtent l'ennemi , & qui donnent le tems d'affembler des armées. Cette frontière a été négligée ^ jufqu'à nos jours, fans que peut-être on puiffe en allé- 3 guer d'autre raifon , finon que les hommes étendent rarement leurs foins de tous les côtés. Le roi de France voyait , avec une indignation douloureufe , que ce même duc de Savoie , qui un an auparavant n'avait prefque plus que fa capitale , & le prince Eugène , qui avait été élevé dans fa cour , fuffent prêts de lui enlever Toulon & Marfeille.
Toulon était afîiégé &: preffé : une flotte Anglaife , maîtreffe de la mer , était devant le port & le bombardait. Un peu plus de diligence , de précautions & de concert auraient fait tomber Toulon. Marfeille fans défenfe n'aurait pas tenu ; & il était vraifemblable que la France allait perdre deux provinces. Mais le vraifemblable n'arrive pas toujours. On eut le tems d'envoyer des fecours. On avait détaché des troupes de l'armée du maréchal de Villars , dès que ces provinces avaient été menacées; & on facrifia les avantages qu'on avait
^ en Allemagne, pour fauver une partie de la France. ^;
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Le pays, par où les ennemis pénétraient , eft fec , ftérile , hérifTé de montagnes ; les vivres rares ; la retraite difficile. Les maladies , qui défolèrent l'armée ennemie , combattirent encor pour Louis XIV.Leûége de Toulon fut levé , & bientôt la Provence délivrée , & le Dauphiné hors de danger : tant le fuccès d'une in* vafion eft rare> quand on n'a pas de grandes intelligences dans le pays. Charles- Quint y avait échoué; & de nos jours les troupes de la reine- de Hongrie y échouèrent encor ( 1 ).
Cependant cette irruption , qui avait coûté beaucoup aux alliés, ne coûtait pas moins aux Français : elle avait ravagé une grande étendue de terrain , " & divifé les forces.
L'Europe ne s'attendait pas , que dans un tems d'épuifement , & lorfque la France comptait pour un grand fuccès d'être échappée à une invalion , Louis XIV. aurait aflez de grandeur & de refîburces pour tenter lui-même une invafion dans la Grande-Bretagne, malgré le dépérifTement de [es farces maritimes , & malgré les flottes des Anglais , qui couvraient la mer. Ce projet fut propofé par des Ecoulais attachés au fils de Jacques IL Le fuccès était douteux ; mais Louis XIV. envifagea une gloire certaine dans la feule entreprife. Il a dit luimême , que ce motif l'avait déterminé autant que Fintérêt politique.
Porter la guerre dans la Grande-Bretagne , tandis
(i)Le refpe&pour la vérité dans les plus petites chofes, oblige encor de relever le difeours que le compilateur àes mémoires de madame de Maintenon fait tenir par le roi de Suède Charles XII. au duc de Marlboroug : Si Toulon eft pris , je Virai reprendre. Ce général Anglais n'était point auprès du roi de Suède dans le tems du fiége. Il le vit dans Altranftat en Avril 1707 , & lefiége de Toulon fut levé au mois d'Août. Charles XII. d'ailleurs ne fe mêla jamais de cette guerre ; il refufa conftamment de voir tous les Français qu'on lui députa. On ne trouve dans les mémoires de Maintenon que des difeours qu'on n'a ni tenu ni pu tenir ; & on ne peut regarder ce livre que comme un roman mal digéré.
Siècle de Louis XIV Tom. V. Ff Q
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qu'on en foutenait le fardeau fi difficilement en tant d'autres endroits ; & tenter de rétablir du moins fur le trône d'Ecofle le fils de Jacques IL pendant qu'on pouvait à peine maintenir Philippe V* fur celui d'Efpagne : c'était une idée pleine de grandeur , & qui après tout n'était pas deftituée de vraifemblance. .
Parmi les Eco fiais , tous ceux qui ne s'étaient pas vendus à la cour de Londres , gémiffaient d'être dans la dépendance des Anglais. Leurs vœux fecrets appelaient unanimement le defcendant de leurs anciens rois , chafTé au berceau des trônes d'Angleterre , d'Ecofie & d'Irlande, & à qui on avait difputéjufqu'à fa naiffance. On lui promit , qu'il trouverait trente mille hommes en armes , qui combattraient pour lui, s'il pouvait feulement débarquer vers Edimbourg s avec quelque fecours de la France*
Louis XIV* qui dans fes profpérités pafTées avait fait |, tant d'efforts pour le père, en fit autant pour le fils, dans le tems même de fes revers. Huit vaiffeaux de guerre , foixante - dix bâtimens de tranfport , furent préparés à Dunkerque. Six mille hommes furent embarqués. Le comte de Grâce , depuis maréchal de Matignon , commandait les troupes. Le chevalier de Forbin- Janfon , l'un des plus grands hommes de mer , conduirait la flotte. La conjoncture paraifTait favorable ; il n'y avait en Ecoffe que trois mille hommes de troupes réglées. L'Angleterre était dégarnie. Ses foldats étaient occupés en Flandre fous le duc de Marlboroug. Mais il fallait arriver; & les Anglais avaient en mer une flotte de près de cinquante vaiffeaux de guerre. Cette entreprife fut entièrement femblable à celle que nous avons vue en 1744 en faveur du petit-fils de Jacques IL Elle fut prévenue par les Anglais. Des contre-tems la dérangèrent. Le miniftère de Londres eut même le tems de faire revenir douze bataillons de Flandre. On fe faifit dans Edimbourg des hommes les plus fufpecls. Enfin ,
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le prétendant s'étant préfenté aux côtes d'Ecolfe , & n'ayant point vu les fignaux convenus , tout ce que put faire le chevalier de Forbin , ce fut de le ramener à Dunkerque. Il fauva la flotte ; mais tout le fruit de l'entre prife fut perdu. Il n'y eut que Matignon , qui y gagna. Ayant ouvert les ordres de la cour en pleine mer , il y vit les provifions de maréchal ée France ; récompenfe de ce qu'il voulut & qu'il ne put faire.
Quelques hiftoriens ont fuppofé ( 1 ) que la reine Anne était d'intelligence avec fon frère. C'eft une trop grande (implicite de penfer , qu'elle invitât fon compétiteur à la venir détrôner. On a confondu les tems : on a cru qu'elle le favorifait alors , parce que depuis elle le regarda en fecret comme fon héritier. Mais qui peut jamais vouloir être chaffé par Ton fuccefleur ?
Tandis que les affaires de la France devenaient de jour en jour plus mauvaifes , le roi crut qu'en faifdnt paraître le duc de Bourgogne fon petit-fils à la têre des armées de Flandre , la préfence de l'héritier préfomptif de la couronne ranimerait l'émulation, qui commençait trop à fe perdre. Ce prince d'un efprit ferme & intrépide , était pieux , jufte & philofophe. Il était fait pour commander à des fages. Elève de Fénelon archevêque de Cambrai , il aimait fes devoirs : il aimait les hommes ; il voulait les rendre heureux. Inftruir dans l'art de la guerre , il regardait cet art plutôt comme le fléau du genre humain & comme une nécefîîté malheureufe, que comme une fource de véritable gloire.
(1) Entr'autre* Reboulet , page 2.38 du tome VIII. Il fonde fes (oupçons fur ceux du chevalier de Forbin. Celui qui a donné au public tant de menfonejes , fous le titre de mémoires de madame de Maintenon ; &qui ht imprimer en ij^i à Francfort une édition frauduleufe du fiècle de Louis XIV. demande dans une àes notes, qui font ces hiftoriens qui ont prétendu que la reine Anne était d'intelligence avec fon frère ? Ceji un fantôme, dit-il. Mais on voit ici clairement que ce n'eu1 point un fantôme , & que l'auteur du fiècie de Louis XIV. n'avait rien avancé que la preuve en main : il n'eft lt pas permis d'écrire l'hiftoire autrement.
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Siècle deLouis XIV.
On oppofa ce prince philofophe au duc de Mdrlborùug : on lui donna pour l'aider le duc de Vendôme. Il arriva ce qu'on ne voit que trop fouvent : le grand capitaine ne fut pas afTez écoute , & le confeil du prince balança fouvent les raifons du général II fe forma deux partis ; & dans l'armée des alliés , il n*y en avait qu'un, celui de la caufe commune. Le prince Eugène était alors fur le Rhin ; mais toutes les fois qu'il fut avec Marlboroug, ils n'eurent jamais qu'un fentiment.
Le duc de Bourgogne était fupérieUr en forces : la France que l'Europe croyait épuifee , lui avait fourni une armée de près de cent mille hommes ; & les alliés n'en avaient alors que quatre-vingt mille. Il avait encor l'avantage des négociations , dans un pays fi long-tems Efpagnol , fatigué de garnifons Hollandaifes , & où beaucoup de citoyens penchaient pour Fhillpdi V. Des intelligences lui ouvrirent les portes de Gand & d'Ypres. Mais les manœuvres de guerre firent évanouir le fruit des manœuvres de politique. La divifion , qui mettait de l'incertitude dans le confeil de guerre , fit que d'abord on marcha vers la Dendre,'& que deux heures après on rebroufTa vers l'Efcaut , à Oudenarde : ainfi on perdit du tems. On trouva le prince Eugène & Marlboroug qui n'en perdaient point , & qui étaient unis. On fut mis en déroute vers Oudenarde : ce n'était pas une grande bataille , mais ce fut une fatale retraite. Les fautes fe multiplièrent. Les régimens allaient où ils pouvaient , fans recevoir aucun ordre. Il y eut même plus de quatre mille hommes qui furent pris en chemin par l'armée ennemie , à quelques milles du champ de bataille.
L'armée découragée fe retira fans ordre , fous Gand, fous Tournai , fous Ypres , & laifTa tranquillement le prince Eugène , maître du terrain , afîiéger Lille avec une armée moins nombreufe.
Mettre le fiége devant une ville aufÏÏ grande & auflî