‹ Siècle de Louis XIV (volume 3)Chapitre 144 sur 189 · Chapitre XXI. 463 5f · texte numérisé non relu

Chapitre XXI. 463 5f

Déjà Marlboroug avait pris Tournai , dont Eugène avait couvert le fiége. Déjà ces deux généraux marchaient pour invertir Mons. Le maréchal de Villars s'avança pour les en empêcher. Il avait avec lui le maréchal de Boufflers , fon ancien, qui avait demandé à fervir fous lui. Boufflers aimait véritablement le roi & la patrie. Il prouva en cette occafion ( malgré la maxime d'un homme de beaucoup d'efprit ) que dans un état monarchique , Se fur-tout fous un bon maître , il y a des vertus. Il y en a fans doute tout autant que dans les républiques , avec moins d'enthoufiafme peutêtre , mais avec plus de ce qu'on appelle honneur. ( i )

(i) Cet endroit mérite d'être éclairci. L'auteur célèbre de Vefprit des toix dit que l'honneur eft le principe des gouvernemens monarchiques , ôc la vertu le principe des gouvernemens républicains.

Ce font-là des idées vagues & confufes qu'on a attaquées d'une manière aufiî vague ; parce que rarement on convient de la valeur :. des termes , rarement on s'entend. L'honneur eft le defir d'être [m honoré, d'être eftimé : de-là vient l'habitude de ne rien faire dont lïfc on puiffe rougir. La vertu eft l'accompliflement des devoirs , indépendamment du deftr de l'eftime : de-là vient que l'honneur eft commun , la vertu rare.

Le principe d'une monarchie ou république , n'eft ni l'honneur, ni la vertu. Une monarchie eft fondée fur le pouvoir d'un feul ; une république eft fondée fur le pouvoir que plufieurs ont d'empêcher le pouvoir d'un feul. La plupart des monarchies ont été établies par des chefs d'armées , les républiques par des citoyens affemblés. L'honneur eft commun à tous les hommes , & la vertu rare dans tout gouvernement. L'amour-propre de chaque membre d'une république veille fur J'amour-propre des autres ; chacun voulant être , perfonne.ne l'eft; l'ambition de chaque particulier eft un frein public , & l'égalité règne.

Dans une monarchie affermie , l'ambition ne peut s'élever qu'en plaifant au maître , ou à ceux qui gouvernent fous le maître. Il n'y a que de l'intérêt. La vertu eft en tout pays le fruit de l'éducation & du caraftère. Il eft dit dans Vefprit des Loix , qu'il faut plus de vertu dans la république ; c'eft en un fens tout le contraire : il faut beaucoup plus de vertu dans une cour , pour réfîfter à tant de fédu &ions. Le duc de Montaufier , le duc de Beauv illier s , étaient des hommes d'une vertu très-auftère. Le maréchal de VilUroï joignit des mœurs plus douces à une probité non moins incorruptible. Le marquis de Torci a été un des plus honnêtes hommes de l'Europe, dans une place où la politique permet le relâchement

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Dès que | les Français s'avancèrent pour s'oppofer à l'inveitiflement de Mons , les alliés vinrent les attaquer près des bois de Blangies & du village de Mal* plaquet.

L'armée des alliés était d'environ quatre - vingt mille combattans , & celle du maréchal de Villars d environ foixante - dix mille. Les Français traînaient avec eux quatre-vingt pièces de canon , les alliés cent-quarante. Le duc de Marlborcug commandait l'aile droite, où étaient les Anglais *& les troupes Allemandes à la foîde d'Angleterre. Le prince Eugène était au centre ; Tilli & un comte de Najfau , à la gauche avec les Hollandais.

Le maréchal de Villars prit pour lui la gauche ,& laifla la droite au maréchal de Boufflers. Il avait retranché fon armée à la hâte , manœuvre probablement convenable à des troupes inférieures en nombre , long-tems malheureufes , dont la moitié était compofée de nouvelles ^ recrues, & convenable encorà la fituation de la France, qu'une défaite entière eût mife aux derniers abois. Quelques hiftoriens ont blâmé le général dans fa difpofition ; Il devait , difaient - ils , pajfer une large trouée , au lieu de la laijfer devant lui. Ceux qui de leur cabinet jugent ainfi ce qui fe parTe fur un champ de bataille , ne font-ils pas trop habiles?

Tout ce que je fais, c'eft ce que le maréchal dit luimême que les foldats , qui ayant manqué de pain un jour entier venaient de le recevoir, en jettèrent une partie pour courir plus légèrement au combat. Il y a eu depuis plufieurs fiècles peu de batailles plus difputées & plus longues , aucune plus meurtrières. Je ne dirai autre

chofe

dans la morale. Les contrôleurs-généraux le Pelletier & Chamillard pafsèren.t pour être moins habiles que vertueux.

Il faut avouer que Louis XIV . dans cette guerre malheureufe , ne fut guère entouré que d'hommes irréprochables; c'eft une obfervation très-vraie , & très-importante dans une hiftoire où les mœurs ont tant de part.

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chofe de cette bataille, que ce qui fut avoué de tout le monde. La gauche des ennemis où combattaient les Hollandais , fut prefque toute détruite , & même pourfuivie la bayonnette au bout du fufil. Marlboroug à la droite , faifait & ioutenait les plus grands efforts. Le maréchal de Villars dégarnit un peu fon centre pour s'oppofer à Marlboroug, & alors même ce centre fut attaqué. Les retranchemens , qui le couvraient, furent emportés. Le régiment des gardes, qui les défendait, ne put réfiïter. Le maréchal , en accourant de fa gauche à fon centre , fut biefTé , & la bataille fut perdue. Le champ était jonché de près de trente mille morts ou mourans.

On marchait fur les cadavres entaiTés fur - tout au quartier des Hollandais. La France ne perdit guère plus de huit mille hommes dans cette journée. Ses ennemis en laifsèrent environ vingt-un mille tués ou blefTés ; & mais le centre étant forcé, les deux ailes coupées, ceux qui avaient fait le plus grand carnage furent les vaincus.

Le maréchal de Boufflers ( 1 ) fit la retraite en bon ordre, aidé du prince de Tingri - Montmorenci , depuis maréchal de Luxembourg , héritier du courage de fes pères. L'armée fe retira entre le Quênoi & Valenciennes,

(1) Dans le livre intitulé , mémoires du maréchal de Barwich , il eft dit que le maréchal de Barwich fit cette retraite. C'eft ainfi que tant de mémoires font écrits. On trouve dans ceux de madame de Maintenon par La Beaumelle ,tome V. page 99 , que les alliés accusèrent le maréchal de Villars de s' être bleffé Lui-même , & que les Français lui reprochèrent de s'être retiré trop tôt. Ce font deux impoftures ridicules. Ce général avait reçu un coup de carabine au deffous du genoux qui lui fracaffa l'os , & qui le fit boiter toute fa vie. Le roi lui envoya le fleur Maréchal fon premier chirurgien , qui feul empêcha qu'on lui coupât la cuiffe. C'eft ce que je tiens de la bouche de monfieur le maréchal de Villars & de ce chirurgien célèbre : c'eft ce que tous les officiers ont fu : c'eft ce que monfieur le duc de Villars daigne me confirmer par fes lettres. Il n'oppofe que le mépris aux fottifesinfolentes Ôccalomnieufes de La Beaumelle.-

Siècle de Louis XIV, Tom. V. G g

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SlïCII Dï tOIIIS XIV,

emportant plufieurs drapeaux & étendards pris fur les ennemis. Ces dépouilles confolèrent Louis XIV. & on compta pour une vi&oire, l'honneur de l'avoir difputée û long-tems, & de n'avoir perdu que le champ de bataille. Le maréchal de Villars^ en revenant à la cour, afïura le roi , que fans fa blefTure il aurait remporté la vicloire. J'en ai vu ce général perfuadé ; mais j'ai vu peu de perfonnes qui le cruffent.»

On peut s'étonner qu'une armée , qui avait tué aux ennemis deux tiers plus de monde qu'elle n'en avait perdu, n'effayât pas d'empêcher que ceux qui n'avaient eu d'autre avantage que celui de coucher au milieu de leurs morts , allaient faire le fiége de Mons. Les Hollandais craignaient pour cette entreprife. Ils héfitèrent. Mais le nom de bataille perdue impofe aux vaincus , & les décourage. Les hommes ne font jamais tout ce qu'ils peuvent faire ; & le foldat, à qui on dit qu'il a été battu, craint de l'être encor. Ainfi Mons fut afliégé & pris, & toujours pour les Hollandais , qui le gardèrent , ainfi. que Tournai & Lille.

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