Chapitre XXL
L'empereur avait autant d'efpérance au moins d'établir fon frère Charles en Efpagne , que Louis XIV. d'y conferver fon petit-fils. Déjà cette fucceffion , que les Efpagnols avaient voulu rendre indivifible , était partagée entre trois têtes. L'empereur avait pris pour lui la Lombardie & le royaume de Naples. Charles fon frère avait encor la Catalogne & une partie de l'Arragon. L'empereur força alors le pape Clément XL à reconnaître l'archiduc pour roi d'Efpagne. Ce pape , dont on difait qu'il reflemblait à St. Pierre, parce qu'il affirmait , niait , fe repentait & pleurait , avait toujours reconnu Philippe V. à l'exemple de fon prédécelfeur ; & il était attaché à la maifon de Bourbon. L'empereur l'en punit , en déclarant dépendans de l'Empire, beaucoup de fiefs qui relevaient jufqu'alors des papes, & fur-tout Parme & Plaifance , en ravageant quelques terres eccléfiafliques , en fe faififiant de la ville de Co- é macchio.
Autrefois un pape eût excommunié tout empereur qui lui aurait difputé le droit le plus léger, & cette excommunication eût fait tomber l'empereur du trône. Mais la puiffance des clefs étant réduite à-peu-près au point où elle doit être , Clément XL animé par la France, avait ofé un moment fe fervir de la puifTànce du glaive. Il arma , & s'en repentit bientôt. Il vit que les Romains , fous un gouvernement tout facerdotal , n'étaient pas faits pour manier l'épée, Il défarma ; il lai (Ta Cormcchio en dépôt à l'empereur ; il confentit à écrire à l'archiduc , A notre très-cher fils roi catholique en Efpagne. Une flotte Anglaife dans la Méditerranée , & les troupes Allemandes fur fes terres , le forcèrent bien-
poîiteffe en chemin de lui chercher eux-mêmes une chaife de pofte. Cela confuma du tems. Les pages du roi coururent après eux, 1q premier écnyer fut délivré , & ceux qui l'avaient enlevé furent pnfonniers eux-mêmes ; quelques minutes plus tard ils auraiçn* pris le dauphin qui arrivait après Bçringhen avec un feul garde.».
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tôt d'écrire A notre tris- cher fils roi des Efpagnes. Ce fufFrage du pape , qui n'était rien dans l'empire d'Allemagne , pouvait quelque chofe fur le peuple Efpagnol, à qui on avait fait accroire que l'archiduc était indigne de régner , parce qu'il était protégé par des hérétiques qui s'étaient emparés de Gibraltar.
Reftait à la monarchie Efpagnole , au-delà du continent , l'ifle de Sardaigne avec celle de Sicile. Une flotte Anglaife donna la Sardaigne à l'empereur Jofeph : car les Anglais voulaient que l'archiduc fon frère n;eut que l'Efpagne. Leurs armes faifaient alors les traités de partage. Ils réfervèrent la conquête de la Sicile pour un autre tems , & aimèrent mieux employer leurs vaifTeaux à chercher fur les mers les galions de l'Amérique , dont ils prirent quelques-uns , qu'à donner à l'empereur de nouvelles terres.
La France était aufïï humiliée que Rome , & plus en danger : les reflburces s'épuifaient ; le crédit était anéanti; les peuples , qui avaient idolâtré leur roi dans fes profpérités , murmuraient contre Louis XIV. malheureux.
Des partifans , à qui le miniftère avait vendu la nation pour quelque argent comptant dans fes befoins preffans, s'engraiflaient du malheur public, & infultaient à ce malheur par leur luxe. Ce qu'ils avaient prêté était difiipé. Sans l'induftrie hardie de quelques négocians, fur- tout de ceux de Saint-Malo, qui allèrent au Pérou , & rapportèrent trente millions dont ils prêtèrent la moitié à l'état, Louis XIV. n'aurait pas eu de quoi payer fes troupes. La guerre avait ruiné l'état , & des marchands le fauvèrent. Il en fut de même en Efpagne. Les galions, qui ne furent pas pris par les Anglais, fervirent à défendre Philippe. Mais cette reffource de quelques mois ne rendait pas les recrues de fojdats plus faciles. Chamillard , élevé au miniftère des finances & de la guerre, fe démit en 1708 des finances, 3^ qu'il laifTa dans un défordre que rien ne put réparer
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fous ce règne; & en 1709 il quitta le miniftère delà guerre , devenu non moins difficile que l'autre. On lui reprochait beaucoup de fautes. Le public d'autant plus févère qu'il fouffrait , ne fongeait pas qu'il y a des tems malheureux où les fautes font inévitables. ( 1 ) Monfieur Voifin qui après lui gouverna l'état mili'aire, monfieur Dtfmarêts qui adminiftra les finances, ne purent ni faire des plans de guerre plus heureux , ni rétablir un crédit anéanti.
Le cruel hiver de 1709 acheva de défefpérer la nation. Les oliviers , qui font une grande refiburce dans le midi de la France , périrent. Prefque tous les arbres fruitiers gelèrent. Il n'y eut point d'efpérance de récolte. On avait très-peu de magafins. Les grains , qu'on pouvait faire venir à grands frais des échelles du Levant & de l'Afrique , pouvaient être pris jjfr les flottes ennemies , auxquelles on n'avait prefque plus de vaifTeaux & de guerre à oppofer. Le fléau de cet hiver était général j ï dans l'Europe, mais les ennemis avaient plus de reffources. Les Hollandais fur-tout , qui ont été fi long-tems les facteurs des nations , avaient affez de magafins pour mettre les armées floriflantes des alliés dans l'abondance; tandis que les troupes de France , diminuées & découragées, femblaient devoir périr de misère.
Le roi vendit pour quatre cent mille francs de vaiffelle d'or/ Les plus grands feigneurs envoyèrent leurs vaiffelles d'argent à la monnoie. On ne mangea dans Paris que du pain bis pendant quelques mois, Hufieurs familles à Verfailles même , fe nourrirent de pain d'avoine. Madame de Maintenon en donna l'exemple.
Louis XIV. qui avait déjà fait quelques avances pour îa paix, n'héfita pas; dans ces circonftances funeftes ,
(1) L'hiftoire de l'ex-jéfuite la Motte, rédigée par la Martinière , dit que monfieur de Chamillard fu" deftitué du miniftère des finances en 1703 , & que la voix publique y appella le maréchal à^Harceurt, Les fautes de cet hiftorien font fans' nombre.
à la demander à ces mêmes Hollandais autrefois fi maltraités par lui.
Les Etats - Généraux n'avaient plus de ftadthouder depuis la mort du roi Guillaume ; & les magiltrats Hollandais , qui appelaient déjà leurs familles les familles patriciennes , étaient autant de rois. Les quatre commiffaires Hollandais , députés à l'armée , traitaient avec fierté trente princes d'Allemagne à leur folde. Qu'on fajfe venir Holftdn , difaient-ils , qu'on dife à Hejfe de nous venir parler. ( i ) Ainfî s'expliquaient des marchands, qui dans la fimplicité de leurs vêtemens & dans la frugalité de leurs repas , fe plaifaient à écrafer à la fois l'orgueil Allemand qui était à leurs gages , & la fierté d'un grand roi autrefois leur vainqueur.
On les avait vu* vendre à bas prix leur attachement à Louis XIV. en 1065 , foutenjr leurs malheurs en 1671 , & les réparer avec un courage intrépide ; & alors ils voulaient ufer de leur fortune. Ils étaient bien loin de s'en tenir à faire voir aux hommes-, par de fimples démonftrations de fupériorité , qu'il n'y a de vraie grandeur que la puirlance : ils voulaient que leur état eût en fouveraineté dix villes en Flandre , entr'autre , Lille qui était entre leurs mains, & Tournai qui n'y était pas encor. Ainfî les Hollandais prétendaient retirer le fruit de la guerre , non-feuîemeut aux dépens de la France , mais encor aux dépens de l'Autriche , pour laquelle ils combattaient ; comme Venife avait autrefois augmenté fon territoire des terres de tous fes voifins. L'efprit républicain etf au fond aufli ambitieux que l'efprit monarchique.
Il y parut bien quelques mois après ; car , lorfque ce
(1) C'eft ce que l'auteur tient de la bouche de vingt perfonnes qui les entendirent parler ainfi à Lille après la prife de cette ville. Cependant il fe peut que ces expreflîoris fiuTent moins l'effet d'une
y fierté grofltère que d'un ftyle laconique aflfe? en ufagç dans les
3Lt armées.
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fantôme de négociation fut évanoui , lorfque les armes des alliés eurent encor de nouveaux avantages , le duc de Marlborour, plus nuîcre alors que fa fouveraine en Angleterre, & gagné par la Hollande, rit conclure avec les Etats-Généraux, en 1709, ce célèbre traité delà barrière , par lequel ils reliaient maîtres de toutes les villes frontières qu'on prendrait fur la France , auraient garnifon dans vingt places de la Flandre aux dépens du pays , dans Hui, dans Liège & dans Bonn ; & auraient en toute fouveraineté la haute Gueldre. Ils feraient devenus en effet fouverains de dix-fept provinces des Pays-Bas ;. ils auraient dominé dins Liège & dans Cologne. C'eft. ainfi qu'ils voulaient s'agrandir fur les ruines même de leurs alliés. Us nourriraient déjà ces projets élevés , quand le roi leur envoya fecrétement le préfident Rouillé, pour effayerde traiter avec eux.
Ce négociateur vit d'abord dans Anvers deux mpgiftrats d'Amfterdam, E uys , & Venderdujfen , qui parlèrent en vainqueurs , & qui déployèrent avec l'envoyé du plus fier des rois toute la hauteur djnt ils avaient été accablés en 1671, On affecta enfuite de négocier quelque tems avec lui , dans un de ces villages que les généraux de Louis XIV. avaient mis autrefois à feu & à fang. Quand on l'eut joué aflez long-tems, on lui déclara qu'il fallait que le roi de France forçât le roi fon petit-fils à defcendre du trône fans aucun dédommagement ; que l'électeur de Bavière François - Marie , & fon frère l'électeur de Cologne , demandaient grâce, ou que le fort des armes ferait des traités.
Les dépêches défefpérantes du préfident de Rouillé arrivaient coup fur coup au confeil dans le tems de la plus déplorable misère où le royaume eût été réduit dans les tems le plus funeftes. L'hiver de 1709 , taillait des traces afFreufes ; le peuple périffait de famine. Les troupes n'étaient point payées ; la défolation
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O 460 Siècle de Louis XIV.
était par-tout. Les gémilfemens & les terreurs du public augmentaient encor le mal.
Le confeil était coropofs du dauphin , du duc de Bourgogne fon fils , du chancelier de France Pontchartrain, du duc de Beauvilliers , du marquis de Torci y du fecretaire- d'état de la guerre Chamillard , & du contrôleur-général DéfmarétSy Le duc de Beauvilliers fit une peinture fi touchante de l'état où la France était réduite , que le duc de Bourgogne en verfa des larmes , & tout le confeil y mêla 1 s Tiennes. Le chancelier conclut à faire la paix , à quelque prix que ce pur erre. Les miniitres de la guerre & des finances avouèrent qu'ils étaient fans reflburces. Une [cène fi tri fie, dit le marquis de Torci , ferait difficile à décrire, quand même il ferait permis de révéler le fecret de ce qu'elle eut de plus touchant. Ce fecret n'était que celui des pleurs qui coulèrent.
Le marquis de Torci dans cette crife propofa d'aller lui-même partager les outrages qu'on faifait au roi dans la perfonne du préfident .Rouillé ; mais comment pouvait-il efpérer d'obtenir ce que les vainqueurs avaient déjà refufé ? Il ne devait s'attendre qu'à des conditions plus dures.
Les alliés commençaient déjà la campagne. Torci va fous un nom emprunté jufques dans la Haye. Le grand penfionnaire Heinfius eft bien étonné , quand on lui annonce que celui qui eft regardé chez les étrangers comme le principal miniftre de France eft dans fon anti-chambre. Heinfius avait été autrofois envoyé en France- par le roi Guillaume , pour y difeuter fes droits fur la principauté d'Orange. Il s'était adrefTé à Louvois fecretaire-d'état ayant le département du, Dauphiné , fur la frontière duquel Orange eft fitué. Le miniftre de Guillaume parla vivement , non-feulement pour fon maître , mais pour les réformés d'Orange. Croirait-on que Louvois lui répondit qu'il le ferait mettre a labaf-
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tille 1 (1) Un tel difcours tenu à un fujet eût été odieux; tenu à un minière étranger , c'était un infolent outrage au droit des nations. On peut juger s'il avait laillé des imprelîions profondes dans le cœur du magiftrat d'un peuple libre.
Il y a peu d'exemples de tant d'orgueil fuivi de tant d'humiliations. Le marquis de Torci fuppliant dans la Haye au nom de Louis XIV. s'adrefîa au prince Eugène & au duc de Marlboroug , après avoir perdu fon tems avec Heinfius. Tous trois voulaient la continuation de la guerre. Le prince y trouvait fa grandeur & fa vengeance ; le duc, fa gloire & une fortune immenfe, qu'il aimait également ; le troifième, gouverné par les deux autre* ; fé regardait comme un Spartiate , qui abaiffait un roi de Perfe. Ils proposèrent , non pas une paix , mais une trêve; & pendant cette trêve, une fatisfaclion entière pour tous leuts alliés, & aucune pour les alliés du roi, à condition que le roi fe joindrait à Ïqs ennemis pour chafTer d'Efpagne fon propre petit-fils dans l'efpace de deux mois , & que pour fureté il commencerait par cédera jamais dix villes aux Hollandais dans la Flandre, par rendre Strasbourg & Brifac , & par renoncer à la fouveraineté de l'Alface. Louis Xi V. ne s'était pas attendu, quand il refufait autrefois un régiment au prince Eugène , quand Churchil n'était pas encor colonel en Angleterre , & qu'à peine le nom de Heinfius lui érait connu, qu'un jour ces trois hommes lui impoferaient de pareilles loix. En vain Torci voulut tenter Marlboroug, par l'offre de quatre millions : le duc qui aimait autant la gloire que l'argent , & qui par les gains immenfes produits par des victoires, était au défais de quatre millions , laiffa au miniftre de la France la douleur d'une propofition honteufe & inutile. Torci rapporta au roi les ordres de fes ennemis. Louis X V
(1) Voyez les mémoires de Torci , tome III. page z , ils ont confirmé tout ce qui eft avancé ici. Jk
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fit abrs ce quil n'jvait jamais fait ayec fes fujets. Il fe juftina devant eux ; il adrefia aux gouverneurs des provinces, aux communautés des villes, une lettre circulaire , par laquelle en rendant compte à fes peuples du fardeau qu'il était obligé de leur faire encor foutenir, il excitait leur indignation, leur honneur, & même leur pitié. ( 1 ) Les politiques dirent, que Torci n'était allé s'humilier à la Haye , que pour mettre les ennemis dans leur tort , pour juftifier Louis XIV. aux yeux de l'Europe , & pour animer les Français par un jufte refTeniiment ; mais le fait eft, qu'il n'y était allé que pour demender la paix. On laifTa même encor quelques jours le préfident Rouillé à la Haye, pour tâcher d'obtenir des conditions moins accablantes : & pour toute réponfe, les Etats ordonnèrent à Rouillé de partir dans vingt-quatre heures.
Louis XIV. à qui l'on rapporta des réponfes fi dures , dit en plein confeil : Puifqu'il faut faire la guerre , j aime mieux la faire à mes ennemis qu'à mes tnfans. Il fe prépara donc à tenter encor la fortune en Flandre. La famine , qui défolait les campagnes , fut une refîburce pour la guerre. Ceux qui manquaient de p?in, fe firent foldats. Beaucoup de terres reftèrent en friche ; mais on eut une armée. Le maréchal de Villars , qu'on avait envoyé commander l'année précédente en Savoie quelques troupes dont il avait réveillé l'ardeur , & qui avait eu quelques petits fuccès , fut rappelle en Flandre, comme celui en qui l'état mettait fon efpérance.
(1) L'auteur des mémoires de madame de Maintenon dit page 92 & 93 du tome V. que le duc de Marlboroug <§• le Vr'1™6 Eugène gagnèrent Heinfius , comme fi Heinfius avait eu befoin d'être gagné. II met dans la bouche de Louis XIV. au lieu des belles paroles qu'il prononça en plein confeil , ces mots bas & plats : Alors comme alors. Il cite l'auteur du fiècle de Louis XIV. & le reprend d'avoir dit que Louis XIV '. fit afficher fa lettre circulaire dans Us rues de Paris. Nous avons confronté toutes les éditions du fiècle de Louis XIV. 11 n'y a pas un (eul mot de ce que cite cet homme , pas même dans l'édition fubreptice qu'il fit à Francfort en j 752.