‹ Siècle de Louis XIV (volume 3)Chapitre 167 sur 189 · Chapitre XXV · texte numérisé non relu

Chapitre XXV

une revue ; ils étaient précédés de hérauts d'armes , de pages , d'écuyers , qui portaient leurs devifes & leurs boucliers ; & fur ces boucliers étaient écrits en lettres d'or des vers corrpofés par Pérignz & par Benferade. Ce dernier fur - tout avait un talent fmguîier pour ces pièces galantes, dans lefqueiies ii faifait toujours des alluiions déiicates & piquantes , aux caractères des perfonnes , aux personnages de l'antiquité ou de la fable qu'on repréfeiacait , &: aux pallions qui animaient la cour. Le roi repréfentait Roger : tous les diamans de la couronne brillaient fur fon habit , & fur le cheval qu'il montait. Les reines, & trois cents dames, fous des arcs de triomphe, voyaient cette entrée.

Le roi, parmi tous les regards attachés fur lui, ne distinguait que ceux de mademoifelle de la Valicre. La fête était pour elle feule \ elle en jcuifTait confondue dans la foule.

La cavalcade était fuivie d'un char doré de dix-huit S pieds de haut, de quinze de large, de vingt-quatre de long, repréfentant le char du foîeiî. Les quatre âges, d'or , d'argent , d'airain & de fer , les fignes céieites , les faifons , les heures , fuivaient à pied ce char. Tout était caractérifé. Des bergers portaient les pièces de la barrière , qu'on ajultait au fon des trompettes , auxquelles fuccédaient par intervalle les mufettes & les violons. Quelques perfonnages qui fuivaient le char £ Apollon. y vinrent d'abord réciter aux reines , des vers convenables au lieu, au tefns, au roi & aux dames. Les courfes finies , & la nuit venue , quatre mille gros flambeaux éclairaient l'efpace où fe donnaient les Fêres. Des tables y furent fervies par deux cents perfonnes , qui repréfentaient les faifons , les Faunes , ies Sylvains , les Dryades , avec des pafteurs , des vendangeurs , des moifTonneurs. Van & Diane avançaient far une montagne mouvante , & en dépendirent pour faire pofer a^, fur les tables , ce que les campagnes & les forêts pra- 13 Kk 1

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duifent de plus délicieux. Derrière les tables en demicercle , s'éleva tout d'un coup un théâtre chargé de concertans. Les arcades qui entouraient îa table & le théâtre , étaient ornées de cinq cents girandoles vertes & argeqt , qui portaient des bougies ; & une balufirade dorée, fermait cette vaile enceinte.

Ces fêtes ft fupérieures à celles qu'on invente dans îes romans , durèrent fept jours. Le roi remporta quatre fois le prix des jeux , & laifTa difputer eniuite aux autres chevaliers , les prix qu'il avait gagnés , & qu'il leur abandonnait.

La comédie de la princejfè d'Elide, quoiqu'elle ne foit pas une des meilleures de Molière, fut un des plus agréables ornemens de ces jeux , par une infinité d'allégories fines fur les mœurs du terns , & par des à-pro~ pos qui font l'agrément de ces fêres, mais qui font perdus pour la poftérité. On était encor très-entêté à la cour , de Paftronomie judiciaire : plufieurs princes penfaient, par une fuperftition orgueilleufe , que la nature les diftinguait jufqu'à écrire leur deftinée dans les afïres. Le duc de Savoie Victor- Amédèe, père delà duchefTe de Bourgogne , eut un aitroiogue auprès de lui, même après fon abdication. Molière ofa attaquer cette illufion dans les amans magnifiques.

On y voit aufli un fou de cour. Ces milérables étaient encor fort à la mode. C'était un reûe de barbarie , qui a duré plus ïong-tems en Allemagne qu'ailleurs. Le befoin des amufèmens , l'impuifTance de s'en procurer d'agréables & d'honnêtes dans les tems d'ignorance & de mau^ vais goût, avaient fait imaginer ce trifte plaiiir , qui dégrade l'efprit humain. Le fou , qui était alors auprès de Louis XIV, avak appartenu au prince de Condé: il s'appeHait VAngeli. Le comte de Crammont difait , que de tous les fous qui avaient fuivi monfieur le prince , il n'y avait que VÀngeli qui eût fait fortune. Ce bouffon ne manquait pas d'efprit. Ç'eft- lui qui dit, qu'// n'allait

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jnzj ûw fermon , jfczrr* ^k'/V n'aimait pas le brailler , & qu'il n'entend, it pas le raifonner.

La farce du mariage forcé fut auflî jouée à cette fête. Mais ce qu'il y eut de véritablement admirable , ce fut la première repréTentation des trois premiers aâes' du tartuffe. Le roi voulut voir ce chef-d'œuvre, avant même qu'il fût achevé. Il le protégea depuis contre les faux dévots , qui voulurent intéreuer la terre oc le ciel pour le fupprimer ; & il fubliften», comme on l'a déjà dit ailleurs , tant qu'il y aura en France du goût & des hypocrites.

La plupart de ces .folemnités brillantes ne font fouvent que pour les yeux & les oreilles. Ce qui n eft que pompe & magnificence paife en un jour ; mais quand des chefs-d'œuvre , de l'art , comme le tartuffe , font l'ornement de ces fêtes , elles laiïfent après elles une 4. éternelle mémoire. ^

|s> On fe fouvient encor de plufieurs traits de ces allé- ;J

gories de Benferade , qui ornaient les ballets de ce tems-là. Je ne citerai que ces vers pour le roi repréfentant le foleil.

Je doute qu'on le prenne avec vous fur le ton

De Daphné ni de Phaëton.

Lui trop ambitieux , elle trop inhumaine ; Il n'eft peint là de piège , où vous puifïiez donner;

Le moyen de s'imaginer , Qu'une femme vous fuie » & qu'un homme vous mène ?

La principale gloire de ces amufemens, qui perfec^ donnaient en France le goût , la politeffe & les talens, venait de ce qu'ils ne dérobaient rien aux travaux alîidus du monarque. Sans fes travaux , il n'aurait fu que tenir une cour , il n'auroit pas fu régner ; & fi les plaifirs magnifiques de cette cour avaient infulté à la misère du peuple , ils n'euffent été qu'odieux. Mais le même homme qui avait donné ees fêtes 4 avait donné du pain, 5 K k 4 Q

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au peuple dans la difette de î66i. Il avait fait venir des grains , que les riches achetèrent à vil prix , & dont il fit des dons aux pauvres familles à la porte du louvre: il avait remis au peuple trois millions de tailles : nulle partie de L'adminiftration intérieure n'était négligée , fon gouvernement était refpecté au-dehors. Le roi d'Efpagne obligé de lui céder la préféance , le pape forcé de lui faire fatisfaétion , Dunkerque ajouté à la France par un marché glorieux à i'acquéreur & honteux pour le vendeur ; enfin toutes fes démarches depuis qu'il tenait les rênes, avaient été ou nobles ou utiles : il était beau après cela de donner des fêtes.

Les légat a latere , Chigi , neveu du pape Alexandre VU. venant au milieu de toutes les réjouiffances de Verfailles faire fatisfaclion au roi de l'attentat des gardes du pape , étala à la cour un fpe&acle nouveau. ^j Ces grandes cérémonies font des fêtes pour le public.

Les honneurs qu'on lui fit , rendaient la fatisfaclion plus *â éclatante. Il reçut fous un dais les refpecls des cours fupérieures ,- du corps-de-ville , du clergé. Il entra dans Paris au bruit du canon , ayant le grand Condé à fa droite & le fils de ce prince à f3 gauche , & vint dans cet appareil s'humilier, lui , Rome, & le pape, devant un roi qui n'avait pas encor tiré l'épée. Il dîna avec le roi après l'audience ; & on ne fut occupé que de le traiter avec magnificence , & de lui procurer des plaifirs. On traita depuis le doge de Gênes avec moins d'honneurs, mais avec ce même emprefîement de plaire , que lé roi concilia toujours avec les démarches altières.

Tout cela donnait à la cour de Louis XIV. un air de grandeur qui effaçait toutes les autres cours de l'Europe. Il voulait que cet éclat attaché à fa perfonne, rejaillît fur tout ce qui l'environnait ; que tous les grands fuffent honorés , & qu'aucun ne fût puiffant , a commencer par fon frère & par monfieur le prince. C'eft dans cette vue , qu'il jugea en faveur des pairs leur ancienne que-

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