‹ Siècle de Louis XIV (volume 3)Chapitre 182 sur 189 · CHAPITRÉ VINGT-HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRÉ VINGT-HUITIEME

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Ouïs XIV. dévorait fa douleur en public; il fe laifïa voir à l'ordinaire ; mais en fecret les reiTentimens de tant de malheurs le pénétraient & lui donnaient des convulfions. Il éprouvait toutes ces pertes domefliques à la fuite d'une guerre malheureufe , avant qu'il fût affuré de la paix, & dans un tems où la misère défilait le royaume. On ne le vit pas fuccomber un moment à fes afflictions.

Le refte de fa vie fut trifte. Le dérangement des finances , auquel il ne put remédier, aliéna les cœurs. Sa confiance entière pour le jéfuite le TelUtr, homme trop violent , acheva de les révolter. C'efl une chofe très-remarquable , que le public , qui lui pardonna toutes fes maîtreiïes , ne lui pardonna pas fon confeffeur. Il perdit , les trois dernières années de fa vie , dans l'efprit de la plupart de fes fujets, tout ce qu'il avait fait de grand 6ç de mémorable.

Privé de prefque tous fes enfans , fa tendreffe , qui redoublait pour le duc du Maine & pour le comte de Touloufe fes fils légitimés , le porta à les déclarer héritiers de la couronne , eux & leurs defcendans , au défaut des princes du fang , par un édit qui fut enrégiftré fans aucune remontrance en 1714. Il tempérait

avance cette faïuTeté pour fe donner un prétexte de parler de l'inoculation qu'on a faite au mois de Mai 1756. Ainfi dans la même page il fe trouve qu'il parle en 1773 de ce qui eft arrivé en J75^.

La littérature a été infe&ée de tant de fortes d'écrits calomnieux » on a débité en Hollande tant de faux mémoires , tant d'impoftures fur le gouvernement & fur les citoyens , que c'eft un devoir de précautionner les lç&eurs contre cette foule de libelles,

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Siècle de Louis XIV. ÇS

ainfi, par la loi naturelle , la févéritédes loix de convention , qui prive les enfans nés hors du mariage , de tous droits à la fucceflion paternelle. Les rois difpenfent de cette loi. Il crut pouvoir faire pour fon fang , ce qu'il avait fait en faveur de plufieurs de fes fujets. II crut fur-tout pouvoir établir pour deux de fes enfans, ce qu'il avait fait pafTer au parlement fans oppofition , pour les princes de la mai fon de Lorraine. Il égala enfuire leur rang à celui des princes du fang en 171 5. Le procès, que les princes du fang intentèrent depuis aux princes légitimés , eft connu. Ceux-ci onr confervé pour leurs perfonnes & pour leurs enfans les honneurs donnés par Louis XIV. Ce qui regarde leur poftérité dépendra du tems , du mérite & de la fortune.

Louis XIV. fut attaqué vers le milieu du mois d'Août g 171 5 , au retour de Marîi , de la maladie qui termina CE fes jours. Ses jambes s'enflèrent ; la gangrène commença à fe manifefter. Le comte de Stair ambaftadeur d'Angleterre paria , félon le génie de fa nation , que le roi ne pafferait pas le mois de Septembre. Le duc d'Orléans , qui au voyage de Marli avait été abfolument feuï, eut alors toute la cour auprès de fa perfonne. Un empirique, dans les derniers jours de la maladie du roi, lui donna un élixir qui ranima fes forces. Il mangea, & l'empirique affura qu'il guérirait. La foule , qui entourait le duc d'Orléans , diminua dans le moment. « Si » le roi mange une féconde fois , dit le duc d'Orléans, » nous n'aurons plus perfonne. » Mais la maladie était mortelle. Les mefures étaient prifes , pour donner la régence abfoîue au duc d'Orléans. Le roi ne la lui avait laiffée que très -limitée par fon teïrament dépofé au parlement, ou plutôt il ne l'avait établi que chef d'un confeil de régence, dans lequel il n'aurait eu que la voix prépondérante. Cependant il lui dit : Je vous ai confervé tous les droits que vous donne votre naïf-

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fance (1) Ceft qu'il ne croyait pas qu'il y eût de loi fondamentale qui donnât dans une minorité un pouvoir fans bornes à l'héritier préfomptif du royaume. Cette autorité fuprême , dont on peut abufer , eft dangereufe ; mais l'autorité partagée l'eil encor davantage. Il crut qu'ayant été fi bien obéi pendant fa vie , il le ferait après fa mort, & ne fe fou venait pas qu'on avait cafle le teftament de fon père.

D'ailleurs perfonne n'ignore avec quelle grandeur d'ame il vit approcher la mort , difant à madame de Maintenon: Pavais cru qu'il était plus difficile de1 mourir -; difant à fes domeftiques : Pourquoi pleurezvous? niave^vous cru immortel ? donnant tranquillement fes ordres fur beaucoup de chofes , & même fur fa pompe funèbre. Quiconque a beaucoup de témoins de fa mort, meurt toujours avec courage. Louis XIV. dans $. fa dernière maladie, avait mis en mufique le De proft fundis , qu'on devait chanter pour lui. Le courage d'efprit avec lequel Louis XIV. vit fa fin, fut dépouillé de cette orientation répandue fur toute fa vie. Ce courage aUa jufqu*à avouer fes fautes. Son fuccelfeur a toujours confervé écrites au chevet de fon lit , les paroles remarquables que ce monarque lui dit , en le tenant fur fon lit entre fes bras ; ces paroles ne font point telles qu'elles font rapportées dans toutes les hifioires. Les voici fidèlement copiées :

« Vous allez être bientôt roi d'un grand royaume. » Ce que je vous recommande plus fortement , efl de » n'oublier jamais les obligations que vous avez à Dieu. » Souvenez-vous que vous lui devez tout ce que vous

(1) Les mémoires de madame de Mainunon , tome V. page 194 , difent que Louis XIV. voulut faire le duc du Maine lieutenant-général du royaume. 11 faut avoir de garans authentiques pour avancer une chofe auflï extraordinaire & auflï importante. Le duc du Maine eût été au deffus du duc d'Orléans : c'eût été tout bouleverfer; auffi ^ le fait eft* il faux.

» êtes. Tâchez de conferver la paix avec vos voifms. » J'ai trop aimé la guerre; ne m'imitez pas en cela, » non plus que dans les trop grandes dépenfes que j'ai » faites. Prenez confeil en toutes chofes , 6k cherchez » à connaître le meilleur pour le fuivre toujours. » Soulagez vos peuples le plus tôt que vous le pourrez , » & faites ce que j'ai eu le malheur de ne pouvoir faire » moi-même , &c. »

Ce difcours eft très-é!oigné de la petitefTe d'efprit qu'on lui impute dans quelques mémoires. On lui a reproché d'avoir porté fur lui des reliques les dernières années de fa vie. Ses fentimens étaient grands , mais fon confefleur qui ne l'était pas , l'avait afîujetti à ces pratiques peu convenables , & aujourd'hui défufitées , pout l'affujettir plus pleinement à fes infinuations. Et d'ailleurs ces reliques qu'il avait la faiblefle de porter , ^( lui avaient été données par madame de Maintenon. H Quoique la vie & la mort de Louïs XIV. euiîent

j été gîorieufes , il ne fut pas aufîi regretté qu'il le méritait. L'amour de la nouveauté, rapproche d'un tems de minorité, où chacun fe figurait une fortune, la querelle de la conjîitution qui aigriifait les efprits ; tout fit recevoir la nouvelle de fa mort avec un fentiment qui allait plus loin que l'indifférence. Nous avons vu ce même peuple, qui en 1686 avait demandé au ciel avec larmes la guérifon de fon roi malade , fuivre fon convoi funèbre avec des démonltrations bien différentes. On prétend que la reine fa mère lui avait dit un jour dans fa grande jeunefie : Mon fils , rejfemble[ à votre grandpère , & non pas à votre père. Le roi en ayant demandé la raifon ; c'e/? , dit-elle, qu'à la mort de Henri IV. on pleurait, & qu'on a ri à celle de Louis XIII. ( 1 )

(1) J'ai vu de petites tentes dreffées fur le chemin de St. Denis , On y buvait , on y chantait , on y riait. L-es fentimens des citoyens de Paris avaient parlé jufqu'à la populace. Le jéfuite le Tellier était Ja principale caufe de cette joie universelle» J'entendis pluMeurs

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Quoiqu'on lui ait reproché des petite/Tes, des duretés dans fon zèle contre le janféniime , trop de hau:eur avec les étrangers dans fes fuccès, delà faiblefle pour plufieurs femmes , de trop grandes févérités dans des chofes perfonnelles , des guerres légèrement entreprifes , l'embrafement du Palatinat , les perfécutions contre les réformés; cependant fes grandes qualités & fes actions mifes enfin dans la balance, l'on: emporté fur fes fautes. Le tems qui mûrit les opinions des hommes a mis le fceau à fa réputation ; & malgré tout ce qu'on a écrit contre lui , on ne prononcera point fon nom fans refpeâ, & fans concevoir à ce nom l'idée d'un fiècle éternellement mémorable. Si l'on confidère ce prince dans fa vie privée, on le voit à la vérité trop plein de fa grandeur , mais affable , ne donnant point à fa mère de part au gouvernement , mais rempli ffant avec elle tous les devoirs d'un fils , & obfervant avec fon époufe ^i tous les dehors de la bienféance; bon père , bon maître, ï& toujours décent en public, laborieux dans le cabinet, exact dans les affaires , penfant jufte , parlant bien , & aimable avec dignité.

J'ai déjà remarqué ( 1 ) ailleurs , qu'il ne prononça jamais les paroles qu'on lui fait dire , Iorfque le premier gentilhomme de la chambre & le grand-maître de la gardc^robe fe difputaient l'honneur de le fervir : qu'importe lequel de mes valets me ferve ? Un difcours fi groffier ne pouvait partir d'un homme aufîi poli & aufîi attentif qu'il l'était , & ne s'accordait guère avec ce qu'il dit un jour au duc de la Roc/iefoucault, au fujet de fes dettes : que ne parlez-vous à vos amis ? Mot bien différent , qui par lui-même valait beaucoup , ôc qui fut accompagné d'un, don de cinquante mille écus.

{pe&ateurs dire qu'il fallait mettre le feu aux maifons des jéfuite* avec les flambeaux qui éclairaient la pompe funèbre.

(1) Tout cela eft tiré des anecdotes imprimées parmi les mélanges du même auteur , &. fondues dans cette hiftoire.

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Il n'eft pas même vrai , qu'il ait écrit au duc de la Roche foucault : « Je vous fais mon compliment comme » votre ami , fur la charge de grand-maître de la garde- » robe, que je vous donne comme vorre roi. » Les hiftoriens lui font honneur de cette lettre. C'eft ne pas fentir combien il eft peu délicat , combien même il eft dur de dire à celui dont on eft le maître , qu'on eft fbn maître. Cela ferait à fa place , fi on écrivait à un fujet qui aurait été rebelle : c'eft ce que Henri VI. aurait pu dire au duc de Mayenne avant l'entière réconciliation. Le fecretaire du cabinet Rofe écrivit cette lettre; & le roi avait trop de bon goût pour l'envoyer. C'eft ce bon goût qui lui fit fupprimer les infcriptions faftueufes , dont Charpentier de l'académie Françaife avait chargé les tableaux de le Brun dans la galerie de Verfailles ; V incroyable paffage du Rhin ; la merveilleufe ^u prife de Valenciennes , &c. le roi fentit que la prife |J de Valenciennes , le pafTage du Rhin , difaient davantage» Charpentier avait eu raifon d'orner d'infcriptions en notre langue les monumens de fa patrie ; la flatterie feule avait nui à l'exécution.

On à recueilli quelques réponfes , quelques mots de ce prince, qui fe réduifent à très-peu de chofe. On prétend, que quand il réfolut d'abolir en France le calvinifme , il dit : « Mon grand-père aimait les hu- » guenots , & ne les craignait pas ; mon père ne les » aimait point , & les craignait ; moi je ne les aime , » ni ne les crains. »

Ayant donné en 1658 la place de premier préfident du parlement de Paris à M. de Lamoignon alors maître des requêtes , il lui dit : « Si j'avais connu un phis » homme de bien & un plus digne fujet, je l'aurais » choifi. » Il ufa à-peu-près des mêmes termes avec le cardinal de Noailles , lorfqu'il lui donna l'archevêché de Paris. Ce qui fait le mérite de ces paroles , c'eft qu'elles étaient vraies , & qu'elles infpiraient la vertu.

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On prétend qu'un prédicateur indifcret le défigna un jour à Verfaiiles : témérité qui n'eft pas permife envers un particulier , encor moins envers un roi. On affure que Louis XIV. fe contenta de lui dire : Mon père , j'aime bien à prendre ma part d'un fermon , mais je n'aime pas qu'on me la fajfe. Que ce mot ait été dit ou non , il peut fervir de leçon.

Il s'exprimait toujours noblement & avec précifion , s'érudiant en public à parler comme à agir en fouverain. Lorfque le duc d'Anjou partit pour aller régner en Efpagne , il lui dit , pour marquer l'union qui allait déformais joindre les deux nations : // n'y a plus de Pyrénées.

Rien ne peut apurement faire mieux connaître fon caractère que le mémoire fuivant qu'on a tout entier écrit de fa main. ( I )

» Les rois font fouvent obligés à faire des chofes » contre leur inclination, & qui bleiTent leur bon na- « turel. Ils doivent aimer à faire plaifir , & il faut qu'ils » châtient fouvent & perdent des gens à qui naturelîe- » ment ils veulent du bien. L'intérêt de l'état doit » marcher le premier. On doit forcer fon inclination , » & ne pas fe mettre en état de fe reprocher , dans »> quelque chofe d'importance , qu'on pouvait faire » mieux. Mais quelques intérêts particuliers m'en ont » empêché, & ont déterminé les vues que je devais » avoir pour la grandeur, le bien & la puiffance de » l'état. Souvent il y a des endroits qui font peine ; il » y en a de délicats qu'il eft difficile de démêler. On » a des idées confufes. Tant que cela eft , on peut de- » meurer fans fe déterminer ; mais dès que l'on fe » £xe l'efprit à quelque chofe , Se qu'on croit voir le » meilleur parti , il faut le prendre. C'eft ce qui m'a » fait réufîir fouvent dans ce que j'ai entrepris. Les » fautes que j'ai faites , & qui m'ont donné des peines (1) Il eft dépofé à la bibliothèque dix roi depuis quelques années. ^

17i Siècle de Louis XIV.

» infinies, ont été par complaifance, & pour me biffer » aller trop nonchalamment aux avis des autres. Rien » n'eft fi dangereux que la faibleffe de quelque nature » qu'elle foit. Pour commander aux autres il faut s'éle- » ver au défais d'eux; & après avoir entendu ce qui » vient de tous les endroits , on fe doit déterminer » par le jugement qu'on doit faire fans préoccupation , » & «penfant toujours à ne rien ordonner ni exécuter » qui foit indigne de foi , du caractère qu'on porte , ni » de la grandeur de l'état. Les princes qui ont de bonnes » intentions & quelque connaiffance de leurs affaires , » foit par expérience , foit par étude & une grande » application à fe rendre capables , trouvent tant de » différentes chofes par lefqueîles ils fe peuvent faire » connaître , qu'ils doivent avoir un foin particulier & » une application univerfelle à tout. Il faut fe garder $\ » contre foi-même , prendre garde à fon inclination , |ji » & être toujours en garde contre fon naturel. Le » métier de roi eft grand, noble & flatteur , quand on » fe fent digne de bien s'acquitter de toutes les chofes » auxquelles il engage ; rryûs il n'eft pas exempt de » peines , de fatigues , d'inquiétude. L'incertitude dé- » fefpère quelquefois ; & quand on a paffé un tems » raifonnable à examiner une affaire , il faut fe déter- » miner & prendre le parti qu'on croit le meilleur, (i) » Quand on a l'état en vue , on travaille pour foi ; » le bien de l'un fait la gloire de l'autre. Quand le

(i) L'abbé Cafielde St. Pierre , connu par plufieurs ouvrages finguliers , dans Iefquels on trouve beaucoup de vues philofophiques , & très-peu de praticables , a laifle des annales politiques depuis 1658 jufqu'à 1739. Il condamne févérement , en plufieurs endroits, l'adminiltration de Louis XIV. II ne veut pas fur-tout qu'on l'appelle Louis le Grand. Si grand fignifle parfait , il eft sûr que ce titre ne lui convient pas : mais par ces mémoires écrits de la main , de ce monarque , il paraît qu'il avait d'auffi bons principes de gouvernement , pour le moins , que l'abbé de St. Pierre, Ces mémoires de l'abbé de St. Pierre n'ont rien de curieux que la bonne foi grofîîère avec laquelle cet homme fe croit fait pour gouverner.

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