‹ Siècle de Louis XIV (volume 3)Chapitre 20 sur 189 · Chapitre I · texte numérisé non relu

Chapitre I

vit alors en Italie une famille de fimples citoyens faire ce que devaient entreprendre les rois de l'Europe. Les Médias appeïlèrent à Florence les favans , que les Turcs cha/Taient de la Grèce ; c'était le tems de la gloire de l'Iralie. Les beaux-arts y avaient déjà repris une vie nouvelle ; les Italiens les honorèrent du nom de vertu 9 comme les premiers Grecs les avaient caractérifés du nom defagejje. Tout tendait à la perfection.

Les arts, toujours tranfplantés de Grèce en Italie, fe trouvaient dans un terrain favorable , où ils fructifiaient tout-à-coup. La France , l'Angleterre , l'Allemagne , l'Efpagne, voulurent à leur tour avoir de ces fruits; mais , ou ils ne vinrent point dans ces climats , ou bien ils dégénérèrent trop vite.

François I. encouragea des favans , mais qui ne furent que favans : il eut des architectes ; mais il n'eut ni des Michel- Ange , ni des Palladio : il voulut en vain & établir des écoles de peinture ; les peintres Italiens qu'il appella ne firent point d'élèves Français. Quelques épigrammes & quelques contes libres compofaient toute notre poéfle. Rabelais était notre feul livre de profe à la mode, du tems de Henri IL

En un mot , les Italiens feuls avaient tout , fi vous en exceptez la mufique , qui n'était pas encor perfectionnée , & la philofophie expérimentale , inconnue par-tout également , & qu'enfin Galilée fit connaître.

Le quatrième fiècle eft celui qu'on nomme le fiècle de Louis XIV. & c'eft peut-être celui des quatre qui approche le plus de la perfection. Enrichi des découvertes* des trois autres , il a plus fait en certains genres que les trois enfemble. Tous les arts à la vérité n'ont point été pufTés plus loin que fous les Médicis , fous les Augufte & les Alexandre ; mais la raifon humaine en général s'eit perfectionnée. La faine philofophie n'a été connue que dans ce tems : & il eft vrai de dire , qu'à commencer depuis les dernières années du cardinal de Richelieu ,

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jufqu a celles qui ont fuivi «a mort de Louis XIV, il s'eft fait dans nos arts, dans nos efprits, dans nos mœurs, comme dans notre gouvernement , une révolution générale qui doit fervir de marque éternelle à la véritable gloire de notre patrie. Cette heureufe influence ne s'eft. pas même arrêtée en France ; elle s'eft étendue en Angleterre; elle a excité l'émulation dont avait alors befoin cette narion fpirituelle & profonde ; elle a porté le goût en Allemagne , les fciences en Rufîie ; elle a même ranimé l'Italie qui languifTait > & l'Europe a dû fa politeiTe & l'efprit delà fociété à la cour de Louis XI F.

Il ne faut pas croire que ces quatre fiècles aient été exempts de malheurs & de crimes. La perfection des arts cultivés par des citoyens paifibles n'empêche pas les princes d'être ambitieux , les peuples d'être féditieux , les prêtres & les moines d'être quelquefois remuans & fourbes. Tous les fiècles fe reffemblent par la méchanceté des hommes ; mais je ne connais que ces quatre âges distingués par les grands talens.

Avant le fiècle que j'appelle de Louis XIV. & qui commence à-peu-près à rétabliifement de l'académie françaife ; les Italiens appelaient tous les ultramontains du nom de barbares : il faut avouer que les Français méritaient en quelque forte cette injure. Leurs pères joignaient ia galanterie romanefque des Maures à la grofiiéreté gothique ; ils n'avaient prefque aucun des arts aimables ; ce qui prouve que les arts utiles étaient négligés : car lorfqu'on a perfectionné ce qui eft nécefTaire , on trouve bientôt le beau & l'agréable ; & il n'efl pas étonnant que la peinture , la fculpture , la poéfie , l'éloquence , la philofophie , fufTent prefqu'inconnues à une nation , qui ayant des ports fur l'Océan & fur la Méditerranée , n'avait pourtant point de flotte , & qui aimant le luxe à l'excès , avait à peine quelques manufactures grofîières.

Les Juifs , les Génois , les Vénitiens , les Portugais • les FUmans , les Hollandais > les Anglais firent tour-

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à-tour le commerce de la France, qui en ignorait les principes. Louis XIII. à fon avènement à la couronne n'avait pas un vaiffeau ; Paris ne contenait pas quatre cent mille hommes , & n'était pas décoré de quatre beaux édifices ; les autres villes du 'royaume reffemblaient à ces bourgs qu'on voit au-delà de la Loire. Toute la nobleffe cantonnée à la campagne dans des donjons entourés de foffés , opprimait ceux qui cultivent la terre. Les grands chemins étaient prefque impraticables , les villes étaient fans police ; l'état fans argent , & le gouvernement prefque toujours fans crédit parmi les nations étrangères.

On ne doit pas fe diflimuler , que depuis la décadence de la famille de Charlemagne , la France avait langui plus ou moins dans cette faibleiTe , parce qu'elle n'avait prefque jamais joui d'un bon gouvernement.

Il faut pour qu'un état foit puiffant , ou que le peuple ait une liberté fondée fur les loix , ou que l'autorité fouveraine foit affermie fans contradiction. En France les peuples furent efclaves jufques vers le tems de Phi lippe- Augufte ; les feigneurs furent tyrans jufqu'à Louis XI. & les rois , toujours occupés à foutenir leur autorité contre leurs vaffaux , n'eurent jamais ni le tems de fonger au bonheur de leurs fujets, ni le pouvoir de les rendre heureux.

Louis XI. fit beaucoup pour la puiffance royale , mais rien pour la félicité & la gloire de la nation. François 1. fit naître le commerce, la navigation, les lettres & tous les arts; mais il fut trop malheureux pour leur faire prendre racine en France , & tous périrent avec lui. Henri Le Grand allait retirer la France des calamités & de la barbarie où trente ans de difcorde l'avaient replongée, quand il fut affafiiné dans fa capitale, an milieu du peuple dont il commençait à faire le bonheur. Le cardinal de Richelieu , occupé d'abajffer la maifon & Autriche y le çalvinifme & les

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grands, ne jouit point d'une puiflance affez paiiible pour réformer la nation ; mais au moins il commença cet heureux ouvrage.

Ainfi pendant neuf cents années, le génie des Français a été prefque toujours rétréci fous un gouvernement gothique au milieu des divifions & des guerres civiles , n'ayant ni loix ni coutumes fixes , changeant de deux fiècîes en deux fiècîes un langage toujours groffier ; les nobles fans difcipline , ne connaiflant que la guerre & l'oifiveté ; les eccléfiaftiques vivant dans le défordre & dans Tignorance : & les peuples fans induftrie , croupifTant dans leur misère.

Les Français n'eurent part , ni aux grandes découvertes , ni aux inventions admirables des autres nations : l'imprimerie , la poudre , les glaces , les télefcopes , le compas de proportion , la machine pneuma- ^ tique , le vrai fyltême de l'univers , ne leur appartiennent point ; ils faifaient des tournois , pendant que les Portugais & les Efpagnoîs découvraient & conquéraient de nouveaux mondes à l'orient & à l'occident du monde connu. CharUs-Quint prodiguait déjà en Europe les tréfors du Mexique , avant que quelques fujets de François I. euffent découvert la contrée inculte du Canada ; mais par le peu même que firent les Français dans le commencement du feizième fiècle , on vit de quoi ils font capables quand ils font conduits.

On fe propofe de montrer ce qu'ils ont été fous Louis XIV.

Il ne faut pas qu'on s'attende à trouver ici plus que dans le tableau des fiècîes précédons , les dérails immenfes des guerres , des attaques de villes , prifes & reprifes par les armes , données & rendues par des traités. Mille circonftances intéreflantes pour les contemporains fe perdent aux yeux de la poflérité, & difparaifient pour ne laifier voir que les grands événemens qui ont fixé la defHnée des empires. Tout ce

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qui s'eft fait ne mérite pas d'être écrit. On ne s'attachera dans cette hiftoire qu'à ce qui mérite l'attention de tous les. tems , à ce qui peut peindre le génie & les mœurs des hommes , à ce qui peut fervir d'inftruélion , & confeiller l'amour de la vertu , des arts & de la patrie.

On a déjà vu ce qu'étaient & la France & les autres états de l'Europe avant la naiflance de Louis XIV. on décrira ici les grands événemens politique & militaires de fon règne. Le gouvernement intérieur du royaume , objet plus important pour les peuples , fera traité à part. La vie privée de Louis XIV. les particularités de fa cour & de fon règne , tiendront une grande placé. D'autres articles feront pour les arts, pour les fciences , pour les progrès de i'efprit humain dans ce fiècîe. Enfin on parlera de Téglife, qui depuis fi long-tems eft liée au gouvernement , qui tantôt l'inquiète & tantôt le fortifie; & qui inftituée pour enfeigner la morale , fe livre fouvent à la politique & aux pafîions humaines.

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