Chapitre III
de Thionville , que le cardinal de Richelieu n'avait pas ofé hafarder ; & au retour de {es courriers tout était déjà préparé pour cette expédition.
Le prince de Coudé paffa à travers le pays ennemi , trompa la vigilance du général Beck, & prk enfin Thionville. De là il courut mettre le fiége devant Cirq , & s'en rendre maître. Il fit repafler le Rhin aux Allemans ; il le paffa après eux ; il courut réparer les pertes & les défaites que les Français avoient efluyées fur ces frontières après la mort du maréchal de Cuébriant. Il trouva Fribourcr pris , & le général Merci fous fes murs avec une armée îupérieure encor à la Tienne. Condé avait fous lui deux maréchaux de France, dont l'un était Qrammonty & l'autre ce Turenne, fait maréchal depuis peu de mois, après avoir fervi heureuïement en Piémont contre les Efpagnols. Il jetait alors les fondemens de ii grande réputation qu'il eut depuis. Le pririce , avec ces deux généraux , attaqua le camp de Merci , retranché fur deux éminences. Le combat recommença trois fois, à trois jours difFérens. On dit que le duc à'Engfiien jeta fon bâton de commandement dans les retranchement des ennemis , & marcha pour le reprendre l'épée à la main à la tite du régiment de Conti. Il fallait peut-être des aclions aum* hardies pour mener les troupes à des arques fi difficiles. Cette bataille de Fribcurg , plus meurtrière que décifive , fut la féconde viétoire de ce prince. Merci décampa quatre jours après. Philipsbourg & Mayence rendus , furent la preuve & le fruit de la victoire.
Leduc tfEnghien retourne à Paris, reçoit les acclamations du peuple , & demande des récompenfes à la cour ; il lai'fe fon armée au prince maréchal, de Turenne, Mais ce général , tout habile qu'il eu déjà % eu battu à Mariendal. Le prince revole à l'armée, reprend le commandement, & joint à la gloire de commander e- cor Turenne , celle de réparer fa défaite. Il attaque Merci à dans les plaines de Norlingue. Il y gagne une bataille M N a Q
complette. Le maréchal de Grammonty eft pris, mais le général Gîen , qui commandait fous Merci > eit fait prifonnier , & Merci eft au nombre des morts. Ce général regardé comme un des plus grands capitaines , fut enterré près du champ de bataille ; & on grava fur fa tombe : Sta Viator , heroem calcas : Arrête , voyageur , tu foules un héros.
Le nom du duc d'Enghien éclipfait alors tous les autres noms. Il afîiégea enfuite Dunkerque à la vue de l'armée Efpagnole, & il fut le premier qui donna cette place à la France.
Tant de fuccès & de fervices , moins récompenfés que fufpecls à la cour , le faifaient craindre du miniftère autant que des ennemis. On le tira du théâtre de fes conquêtes & de fa gloire , & on l'envoya en Catalogne avec de mauvaifes troupes mal payées ; il afîiégea Lérida y & fut obligé de lever le fiége. On l'accufe dans quelques livres, de fanfaronnade , pour avoir ouvert la tranchée avec des violons. On ne favait pas que c'était l'ufagé en Efpagne.
Bientôt les affaires chancelantes forcèrent la cour de rappeiier Condé en Flandre. L'archiduc Léopold , frère de l'empereur Ferdinand III. afîiégeait Lens en Artois. Co ndé rendu à fes troupes qui avaient toujours vaincu fous lui , les mena droit à l'archiduc. C'était pour la troifième fois qu'il donnait bataille avec le défavantage du nombre. Il dit à fes foldats ces feules paroles : Amis , fouvene{-vous de Rocroi , de Fribourg & de Norlzngue. Cette bataille de Lens mit le comble à fa gloire. Tu renne eut l'honneur dans cette journée d'aider puiffamment le prince de Condé, & de contribuer à une vicloire qui pouvait l'humilier. Peut-être ne fut-il jamais fi grand qu'en fervant ainfi fon émule.
Il dégagea lui-même le maréchal de Grammont , quipliait avec l'aile gauche ; il prit le général Beck. L'archiduc fe fauva à peine avec le comte de Fuenfaldagne. Les
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Impériaux & les Efpagnols qui compofaient cette armée , furent difîïpés; ils perdirent plus décent drapeaux, & trente-huit pièces de canon, ce qui était alors îrès-confidérable. On leur fit cinq mille prilbnniers, on leur tua trois mille hommes , le refte déiërta , & l'archiduc demeura fans armée.
Ceux qui veulent véritablement s'inftruire peuvent remarquer que depuis la fondation de la monarchie jamais les Français n'avaient gagné de fuite tant de batailles & de fi giorieufes par la conduite & par le courage.
Tandis que le prince de Condé (i) comptait ainfi les années de fa jeuneffe par des victoires, & que le duc d'Orléans , frère de Louis XIII. avait aufli foutenu la réputation d'un fils de Henri IV. & celle de la France , par la prife de Gravelines , par celle de Courtrai & de Mardik , le vicomte de Turenne avait pris Landau : il avait chafTé les Efpagnols de Trêves & rétabli l'éle&eur.
Il gagna avec les Suédois la bataille de*Lavingen, celle de Sommerhaufen, & contraignit le duc de Bavière à fortir de fes états à l'âge de près de quatre-vingts ans. Le comte de Harcourt prit Balaguier , & battit les Efpagnols. Ils perdirent en" Italie Portolongone. Vingt vaifîeaux & vingt galères de France , qui compofaient prefque toute la marine rétablie par Richelieu , battirent la flotte Efpagnoîe fur la côte d'Italie.
Ce n'était pas tout ; les armes Françaifes avaient encor envahi la Lorraine fur le duc Charles IV. prince guerrier , mais inconftant ; imprudent & malheureux , qui fe vit à la fois dépouillé de fon état par la France , & retenu prifonnier par les Efpagnols. Les alliés de la France prefTaient la puiiTance Autrichienne au midi & au nord Le duc & Albuquerque général des Portugais, gagna contre l'Efpagne la bataille de Badajoz. Torftenjbn défit les Impériaux près de Tabor , & remporta une vi&oire
(i) Son père était mort en 1646.
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O 198 Siècle de Louis XIV. ~"
eompîette. Le prince d'Orange à la tête des Hollandais , pénétra jufques dans le Brabant.
Le roi d'Efpagne battu de tous côtés , voyait le Rouflîlîon & la Catalogne entre les mains des Français. Naples révoltée contre lui , venait defe donner au duc de Guife , dernier prince de cette branche d'une maifon fi féconde en hommes ilîuftres & dangereux. Celui-ci qui ne parla que paur un aventurier audacieux , parce qu'il ne réunit pas , avait eu du moins la gloire d'aborder feul dans une barque au milieu de la flotte d'Efpagne , & de défendre Naples , fans autre fecours que fon courage.
A voir tant de malheurs qui fondaient fur la maifon d'Autriche, tant de victoires accumulées par les Français, & fécondées des fuccès de leurs alliés, on croirait que Vienne & Madrid n'attendaient que le moment d'ouvrir leurs portes, & que l'empereur & le roi d'Efpagne étaient prefque fans états. Cependant cinq années de gloire à peine "traverfées par quelque revers ,. ne produifirent que très-peu d'avantages réels , beaucoup de fang répandu , & nulle révolution. S'il y en eut une à craindre, ce fut pour la France ; elle touchait à fa ruine au milieu de ces profpérités apparentes.