CHAPITRE SEPTIEME
Louis XIV» gouverne par lui-même. Il force la branche d'Autriche-Efpcgnole à lui céder par-tout la préféance , & la cour de P~ome à lui faire fatisfaclîon. Il acheté Dunkerque, Il donne des fecours à V empereur , au Portugal , aux Etats- Généraux , & rend fon royaume florijfant & redoutable.
Amais il n'y eut dans la cour plus d'intrigues & d'efpérances , que durant l'agonie du cardinal Ma^arin. Les femmes, qui prétendaient à la beauté, fe flattaient de gouverner un prince de vingt-deux ans, que l'amour avait déjà féduit , jufqu'à lui faire offrir fa couronne à fa maîtrefTe. Les jeunes courtifans croyaient renouveller le règne des favoris. Chaque miniftre efpérait la première place. Aucun d'eux ne penfait, qu'un roi élevé dans l'éloignement des affaires , osât prendre fur lui le fardeau du gouvernement. Mayirin avait prolongé l'enfance de ce monarque autant qu'il l'avait pu. Il ne l'inilruifait que depuis fort peu de tems , & parce que le roi avait voulu être inftruit.
On était fi loin d'efpérer d'être gouverné par fon fouverain, que de tous ceux qui avaient travaillé jufqu'alors avec le premier miniftre , il n'y en eut aucun qui demandât au roi , quand il voudrait les entendre. Ils lui deman-
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dèrent tous :A qui nous adrejferons-nous ? & Louis XIK leur répondit : A moi. On fut encor plus furpris de le voir perfévérer. Il y avait quelque tems qu'il confultait fes forces, & qu'il efîayait en fecret fon génie pour régner. Sa réfolution prife une fois , il la maintint jufqu'au dernier moment de fa vie. Il fixa à chacun de fes minières les bornes de fon pouvoir , fe faifant rendre compte de tout par eux à des heures réglées , leur donnant la confiance qu'il fallait pour accréditer leur miniftère, & veillant fur eux pour les empêcher d'en trop abufer.
Madame de Motteville nous apprend que la réputation de Charles II. roi d'Angleterre , qui paffait alors pour gouverner par lui-même , infpira de l'émulation à Louis XIV. Si cela eft, il furpaffa beaucoup fon rival, & il mérka toute fa vie ce qu'on avait dit d'abord de Charles.
Il commença par mettre de l'ordre dans les finances, dérangées par un long brigandage. La difcipline fut rétablie dans les troupes , comme l'ordre dans les finances. t La magnificence & la décence embellirent fa cour. Les plaifirs même eurent de l'éclat & de la grandeur. Tous les arts furent encouragés , & tous employés à la gloire àd roi & de la France.
Ce n'eft pas ici le lieu de le repréfenter dans fa vie privée, ni dans l'intérieur de fon gouvernement ; c'eft ce que nous ferons à part. Il fuffit de dire que fes peuples , qui depuis la mort de Henri le Grand n'avaient point vu de véritable roi, & qui déteftaient l'empire d'un premier miniftre , furent remplis d'admiration & d'efpérance, quand ils virent Louis XIV. faire à vingtdeux ans ce qu1 'Henri avait fait à cinquante. Si Henri iv. avait eu un premier miniftre, il eût été perdu, parce que la haine contre un particulier eût ranimé vingt factions trop puiifantes. Si Louis XIII. n'en avait pas eu, ce prince dont un corps faible & malade énervait i'ame , eût fuccombé fous le poids. Louis XIV. pouvait , fans
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péril, avoir ou n'avoir pas de premier miniftre. Il ne reliait pas la moindre trace des anciennes factions ; il n'y avait plus en France qu'un maître & des fujets. Il montra d'abord qu'il ambitionnait toute forte de gloire , & qu'il voulait être auflî confidéré au-dehors qu'abfolu audedans.
Les anciens rois de l'Europe prétendent entr'eux une entière égalité, ce qui efî très-naturel ; mais les rois de France ont toujours réclamé la préféance , que mérite l'antiquité de leur race & de leur royaume : & s'ils ont cédé aux empereurs , c'efl parce que les hommes ne font prefque jamais allez hardis pour renverfer un long ufage. Le chef de la république d'Allemagne , prince électif & peu puiflant par lui-même, a le pas fans contredit fur tous les fouverains , à caufe de ce titre de Céfar & d'héritier de CharLmagne, Sa chancellerie allemande i ne traitait pas même alors les autres rois de majeflé. Les rois de France pouvaient difputer la préféance aux empereurs , puifque la France avait fondé le véritable empire d'Occident, dont le nom feul fubiiiie en Allemagne. Ils avaient pour eux, non-feulement la fupériorité d'une couronne héréditaire fur une dignité élective , mais l'avantage d'être ifîus par une fuite non interrompue de fouverains qui régnaient fur un grande monarchie, plufieurs fiècles avant que dans le monde entier , aucune des maifons qui pofsèdent aujourdui des couronnes fût parvenue à quelque élévation. Ils voulaient au moins précéder les autres puiffances de l'Europe. On alléguait en leur faveur le nom de très chréùen. Les rois d'Efpagne oppofaient le titre de catholique ; & depuis que Charles- Quint avait eu un roi de France prifonnier à Madrid , la fierté Efpagnole était bien loin de céder ce rang. Les Anglais & les Suédois, qui n'allèguent aujourd'hui aucun de ces fur-noms , reconnaiffent , le moins qu'ils peuvent , cette fupériorité.
C'était à Rome que ces prétentions étaient autrefois
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débattues. Les papes qui donnaient les états avec une bulle , fe croyaient à plus forte raifon en droit de décider du rang entre les couronnes. Cette cour, où tout fe paffe en cérémonies , était le tribunal où fe jugeaient ces vanités de la grandeur. La France y avait eu toujours la fupériorité , quand elle était plus puiffanre que l'Efpagne; mais depuis le règne de Charles-Quint, l'Efpagne n'avait négligée aucune occafion de fe donner l'égalité. La difpute reftait indécife ; un pas de plus ou de moins dans une procefîion , un fauteuil placé près d'un autel, ou vis-à-vis la chaire d'un prédicateur, étaient des triomphes, & établiraient des titres pour cette prééminence. La chimère du point d'honneur était extrême alors fur cet article entre les couronnes, comme la fureur des duels entre les particuliers.
Il arriva qu'à l'entrée d'un ambaffadeur de Suède à Londres , le comte d'EJtrade ambaffadeur de France, & le baron de Vatuville ambaffadeur d'Efpagne , fe difputèrent le pas. L'Efpagnol , avec plus d'argent & une plus nombreufe fuite, avait gagné la populace Angîaife : il fait d'abord tuer les chevaux des carroffes Français, & bientôt les gens du comte d'Eftrade , bleffés & difperfés , laifsèrent les Efpagnols marcher l'épée nue comme en triomphe.
Louis XIV. informé de cette infulte , rappella Pambaffadeur qu'il avait à Madrid , fit fortir de France celui d'Efpagne , rompit les conférences qui fe tenaient encor en Flandre au fujet des limites, & fit dire au roi Philippe IV. fon beau-père , que s'il ne reconnaiffait la fupériorité de la couronne de France , & ne réparait cet affront par une fatisfa&ion folemnelle, la guerre allait recommencer. Philippe IV. ne voulut pas replonger fon royaume dans une guerre nouvelle , pour la préféance d'un ambaffadeur : il envoya le comte de FuctiUs déclarer au roi à Fontainebleau , en préfence de tous les miniftres étrangers qui était en France , que les minières Efpa-
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g/zo/s ne concourraient plus dorénavant avec ceux de France. Ce n'en était pas aflez pour reconnaître nettement la prééminence du roi; mais c'en était aflez pour un aveu authentique de la faibleffe Efpagnole. Cette cour encor flère, murmura long-tems de fon humiliation. Depuis , plufieurs miniftres Efpagnols ont renouvelle leurs anciennes prétentions : ils ont obtenu l'égalité à Nimègue ; mais Louis XIV, acquit alors par fa fermeté, une fupériorité réelle dans l'Europe , en faifant voir combien il était à craindre.
A peine forti de cette petite affaire avec tant de grandeur , il en marqua encor d'avantage dans une occafion où fa gloire femblait moins intérelfée. Les jeunes Français, dans les guerres faites depuis long-tems en Italie contre PEfpagne , avaient donné aux Italiens circonfpe&s & jaloux , l'idée d'une nation impétueufe. L'Italie re- J1 gardait toutes les nations , dont elle était inondée , comme des barbares, & les Français comme des barbares plus gais que les autres, mais plus dangereux , qui portaient dans toutes les maifons les plaifïrs avec le mépris , & la débauche avec l'infulte. Ils étaient craints par-tout , & fur-tout à Rome.
Le duc de Créqui, ambafladeur auprès du pape, avait révolté les Romains par fa hauteur : fes domestiques , gens qui pouffent toujours à l'extrémité les défauts de leurs maîtres, commettaient dans Rome les mêmes défordres que la jeuneffe indifciplinable de Paris , qui fe faifait alors un honneur d'attaquer toutes les nuits le guet qui veille à la garde de la ville.
Quelques laquais dû duc de Créqui, s'avisèrent de charger l'épée à la main une efcouade de Corfes ( ce font des gardes du pape qui appuient les exécutions de la juftice.) Tout le corps des Corfes, offenfé & fecrétement animé par Dom Mario Chigi , frère du pape Alexandre VIL qui haïflait le duc deCréqui , vint en armes afîiéger la maifou de l'ambaffadeur. Ils tirèrent fur le car-
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