Chapitre XIII
ne fervirent qu'à répandre l'alarme dans tous les états. Le roi d'Angleterre, ayant commencé la guerre pour l'intérêt de la France, était prêt enfin de fe liguer avec le prince d'Orange , qui venait d'époufer fa nièce. De plus la gloire acquife en Sicile coûtait trop de tréfors. Enfin les Français évacuèrent Mefllne, dans le tems qu'on croyait qu'ils fe rendraient maîtres de toute l'ifle. On blâma beaucoup Louis XIV. d'avoir fait dans cette guerre des entreprifes qu'il ne foutint pas , d'avoir abandonné Mefllne , ainfi que la Hollande , après des victoires inutiles.
Cependant c'était être bien redoutable de n'avoir d'autre malheur , que de ne pas conferver toutes fes conquêtes. Il preflait fes ennemis d'un bout de l'Europe à l'autre. La guerre de Sicile lui avait coûté beaucoup moins qu'à l'Efpagne épuifée & battue en tous lieux. Il fufcitait encor de nouveaux ennemis à la maifon ]L d'Autriche. Il fomentait les troubles de Hongrie; & || fes ambaffadeurs à la Porte Ottomane la prenait -de porter la guerre dans l'Allemagne, dût-il envoyer encor , par bienféance , quelque fecours contre les Turcs , appelles, par fa politique. Il accablait feul tous fes ennemis. Car alors la Suède , fon unique alliée, ne faifait qu'une guerre malheureufe contre l'électeur de Brandebourg. Cet électeur, père du premier roi de Prune , commençait^ à donner à fon pays une confidération qui s'eft bien augmentée depuis : il enlevait alors la Poméranie aux Suédois.
Il eu remarquable , que dans Je cours de cette guerre, il y eut prefque toujours des conférences ouvertes pour la paix; d'abord à Cologne, par la médiation inutile de la Suède : enfuite à Nimègue , par celle de l'Angletterre. La médiation Anglaife fut une cérémonie prefque aùfll vaine que l'avait été l'arbitrage du pape au traité d'Aix-la-Chapelle. Louis XIV. fut en effet le feul arbitre. Il fit fes proportions le o d'Avril y Siècle de Louis XIV. Tom. V. X
fc3 32a Siècle de Louis XIV.
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1678 , au milieu de fes conquêtes, & donna à fes ennemis jufqu'au 10 de Mai pour les accepter. Il accorda enfuite un délai de fix femaines aux Etats- Généraux, qui le demandèrent avec foumiflion.
Son ambition ne fe tournait plus alors du côté de la Hollande. Cette république avait été aflez heureufe , ou aflez adroite, pour ne paraître plus qu'auxiliaire, dans une guerre entreprife pour fa ruine. L'Empire & PEfpagne , d'abord auxiliaires , étaient devenues les principales parties.
Le roi , dans les conditions qu'il impofa , favorifait le commerce des Hollandais ; il leur rendait Maflricht , & remettait aux Efpagnols quelques villes , qui devaient fervir de barrières aux Provinces-Unies , comme Char- I leroi , Courtrai, Oudenarde, Ath, Gand, Limbourg; mais il fe réfervait Bouchain , Condé , Ypres , Valen- M ciennes, Cambrai , Maubeuge , Aire, St. Orner Caflel, *j£ Charlemont , Popering, Bailleul, &c. ce qui faifait une bonne partie de la Flandre. Il y ajoutait la Franche- Comté , qu'il avait deux fois conquife ; & ces deux provinces étaient un aflez digne fruit de la guerre.
Il ne voulait dans l'Allemagne, que Fribourg ou Philipsbourg , & laiflait le choix à l'empereur. Il rétabîilfait dans l'évêché de Strafbourg & dans leurs terres, les deux frères Fwjiemberg , que l'empereur avait dépouillés , & dont l'un était en prifon.
Il fut hautement le protecteur delà Suède fon alliée, & alliée malheureufe contre le roi de Dannemarck & l'électeur de Brandebourg. Il exigea que le Dannemarck rendît tout ce qu'il avait pris fur la Suède , qu'il modérât les droits de paflage dans la mer Baltique , que le duc de Hoîflein fût rétabli dans fes états , que le Brandebourg cédât la Pomeranie qu'il avait conquife , que les traités de Veflphalie fuifent rétablis de point en peint. Sa volonté était une loi d'un bout de l'Europe à l'autre. En vain l'éiecleur de Brandebourg lui écrivit la lettre
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la plus foumife , l'appellant Monfeigneur , félon l'ufage, le conjurant de lui laiffer ce qu'il avait acquis , l'aiUirant de fon zèle & de fon fervice. Ses foumiffions furent autfî inutiles, que fa réfnlance , & il fallu: que le vainque«r des Suédois rendît toutes fes conquêtes.
Alors les ambaifadeurs de France prétendaient la main fur les -éleéteurs. Celui de Brandebourg offrit tous les tempéramens pour traiter à Clèves avec le comte depuis maréchal d'Eftrades, ambaffadeur auprès des Etats- Généraux. Le roi ne voulut jamais permettre qu'un homme qui le repréfmtait cédât à un électeur , & le comte d'EJlrades ne put traiter.
Charles-Quint avait mis l'égalité entre les grands d'Efpagne & les électeurs. Les pairs de France par conféquent la prétendaient. On voit aujourd'hui à quel point les chofes font changées , puifqu'aux diètes de l'Empire les ambaffadeurs des électeurs font traités comme ceux des rois.
Quant à la Lorraine , il offrait de rétablir le nouveau duc Charles V. mais il voulait refier maître de Nanci , & de tous les grands chemins.
Ces conditions turent fixées avec la hauteur d'un conquérant ; cependant elles n'étaient pas li outrées qu'elles duffent défefpérer (es ennemis , & les obliger à fe réunir contre lui par un dernier effort : il parlait à l'Europe en maître , & agiffait en même tems en politique.
11 fut au conférence de Nimègue, femer la jaloufie parmi les alliés. Les Hollandais s'emprefscrem de fi°ner , malgré le prince d'Orange , qui , à que'que prix que ce fat, voulait faire la guerre; ils difaien~ , que les Efpagnols étaient trop faibles pour les fecoanr , s'ils ne fignaient pas.
Les Efpagnols , voyant que les Hollandais avaient accepté la paix , la reçurent auffi , difont que PEmpire |l ne faifait pas affez d'efforts pour la caufe commune. ]|
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Enfin les Allemans , abandonnés de îa„ Hollande & de l'Eipagne , lignèrent les derniers , en taillant Fribourg au roi , & confirmant les traités de Veftphalie.
Rien ne fut changé aux conditions prefcrites par Louis XIV. Ses ennemis eurent beau faire des proportions outrées pour colorer leur faiblefTe ; l'Europe reçut de lui des loix & la paix. Il n'y eut que le duc de Lorraine , qui ofa refufer l'acceptation d'un traité qui lui femblait trop odieux. Il aima mieux êire un prince errant dans l'Empire , qu'un foûverain fans pouvoir & fans con'fidération dans fes états : il attendit fa fortune du tems & de fon courage.
Dans le tems des conférences de Nimègue , & quatre jours après que les plénipotentiaires de France & de Hollande avaient figné la paix , le prince d'Orange fit voir combien Louis XIV, avait en lui un ennemi dangereux. Le maréchal de Luxembourg , qui bloquait Mons , venait de recevoir la nouvelle de la paix. Il était tranquille dans le village de St. Denis, & dînait chez l'intendant de l'armée. Le prince d'Orange , avec toutes fes troupes, fond fur le quartier du maréchal, le force , & engage un combat fanglant , long & opiniâtre , dont il efpérait avec raifon une vi&oire fignalée; car non-feulement il attaquait , ce qui eftun avantagé > mais il attaquait des troupes qui fe repofaient fur la foi du traité. Le maréchal de Luxembourg eut beaucoup de peine à réfuter ; & s'il y eut quelque avantage dans ce combat , il fut du côté du prince d'Orange , puifque fon infanterie demeura maîtreife du terrain où elle avait combattu.
Si les hommes ambitieux comptaient pouf quelque choie le fang des autres hommes , le prince d'Orange n'eût point donné ce combat. Il favait certainement -que la paix était fîgnée ; il favait que cette paix était avantageufe à fon pays , cependant il prodiguait fa vie & celle de plufieurs milliers d'hommes , pour prémices
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d'une paix générale , qu'il n'aurait pu empêcher , m^rne en battant les Français. Cette a&ion , pleine d inhumanité non moins que de grandeur, & plus admirée alors que blâmée, ne produiiit pas un nouvel article de paix, & coûta fans au un fruit la vie à deux mille Français & à autant d'ennemis. Qn vit dans cette paix , combien les événemens çontredifent les projets. La Hollande , contre qui feule la guerre avait été entreprife, Se qui aurait dû être détruite, n'y perdit rien ; au contraire elle y gagna une barrière, & toutes les aurres puiïunces , qui l'avaient garantie de la deftruclion, y perdirent.
Le roi fut en ce tems au comble de la grandeur. Victorieux depuis qu'il régnait , n'ayant ailiégé aucune place qu'il n'eût prife , fupérieur en tout genre à [es ennemis réunis , la terreur de l'Europe pendant fix années de fuite ; enfin fon arbitre & fon pacificateur , ajoutant à fes états la Franche-Comté, Dunkerque & la moitié de la Flandre ; & ce qu'il devait compter pour Je plus grand de fes avantages , roi d'une nation alors heureufe , & alors le modèle des autres nations. L'hôtel-de-ville de Paris lui déféra quelque tems après en 1680 , le nom de Grand avec folemnité, & ordonna que dorénavant ce titre feul ferait employé dans tous les monumens publics. On avait dès 1673 frappé quelques médailles chargées de ce furnom. L'Europe, quoique jaloufe , ne réclama pas contre ces honneurs. Cependant le nom de Louis XIV. a prévalu dans le public fur celui de Grand. L'ufage eu le maître de tout. Henri. qui fut furnommé le Grand à fi jufte tkre après fa mort, en: appelle communément Henri IV. & ce nom feul en dit allez. Monfieur le prince eft toujours appelle le Grand Coudé y non**feulement à caufe de fes actions héroïques , mais par la facilité qui fe trouve à le difiinguer , par ce furnom , des autres princes de L'ondée Sï on l'avait nommé Condé le Grand , ce titre ne lui fût ÏÙ^ X 3
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pas demeuré. On dit , le Grand Corneille , pour le distinguer de fon frère. On ne dit pas , le grand Virgile , ni le grand Homère ni le grand Tajje. Alexandre h Grand n'eil plus connu que fous le nom ày Alexandre. Charhs-.Quint , dont la fortune fut plus éclatante que celle de Louis XIV. n'a jamais eu le nom de Grand. Il n'eft reflé à Çharlemagnt que comme un nom propre. Les titres ne fervent de rien pour la poftérité ; le nom d'un homme , qui a fait de grandes chofes , impofe plus de refpecl que toutes les épithètes,