CHAPITRE XV
par sa précipitation. On publia d'abord que cet armement était destiné contre la France. Le secret fut gardé par plus de deux cents personnes. Barillon, ambassadeur de France à Londres, homme de plaisir, plus instruit des intrigues des maîtresses de Jacques que de celles de l'Europe, fut trompé le premier. Louis XIV ne le fut pas : il olfrit des secours à son allié, qui les refusa d'abord avec sécurité, et qui les demanda ensuite lorsqu'il n'était plus temps, et que la flotte du prince, son gendre, était à la voile. Tout lui manqua à la fois, comme il se manqua à lui-même. — (Octobre 1688.) Il écrivit en vain à l'empereur Léopold, qui lui répondit : // ne vous est arrivé que ce que nous vous avions prédit. Il comptait sur sa flotte ; mais ses vaisseaux laissèrent passer ceux de son ennemi. Il pouvait au moins se défendre sur terre : il avait une armée de vingt mille hommes; et s'il les avait menés au combat sans leur donner le temps de la réflexion, il est à croire qu'ils eussent combattu; mais il leur laissa le loisir de se déterminer. Plusieurs officiers généraux l'abandonnèrent ; entre autres ce fameux Churchill, aussi fatal depuis à Louis qu'à Jacques, et si illustre sous le nom de Marlborough i. Il était favori de Jacques, sa créature, son lieutenant général dans l'armée ; cependant il le quitta, et passa dans le camp du prince d'Orange. Le prince de Danemark, gendre de Jacques, enfin sa propre fille, la princesse Anne, l'abandonnèrent.
Alors, se voyant attaqué et poursuivi par un de ses gendres, quitté par l'autre ; ayant contre lui ses deux filles, ses propres amis; haï des sujets mômes qui étaient encore dans son parti, il désespéra de sa fortune : la fuite, dernière ressource d'un prince vaincu, fut le parti qu'il prit sans combattre. Enfin, après avoir été arrêté dans sa fuite par la populace, maltraité par elle, reconduit à Londres; après avoir reçu paisiblement les ordres du prince d'Orange dans son propre palais, après avoir vu sa garde relevée, sans coup férir, parcelle du prince, chassé de sa maison, prisonnier à Rochester, il profita de la liberté qu'on lui donnait d'abandonner son royaume; il alla chercher un asile en France.
1. « Churchill » (Jean), duc de jiar le roi avec Condé et Turcnne. On
Marlborough, naquit dans le Dcvon- l'appelait le bel Anglais. Jacques II le
sliire, en IGôO, prit d'abord service nomma baron. Dépouillé de ses em-
ou France; plus tard combattit avec ploiscnlGOl, ilrentraengràceenlTOl,
le duc de Monmouth contre les Hol- i)ar l'iutluence de sa femme, favorite
lïiKhùs, 1672, dans l'armée commandée delà reine Anne. Il mourut en 1T22.
Ce fut là l'époque de la vraie liberté de l'Angleterre. La nation, représentée par son parlement, fixa les bornes, si longtemps contestées, des droits du roi et de ceux du peuple i; et, ayant prescrit au prince d'Orange les conditions auxquelles il devait régner, elle le choisit pour roi , conjointement avec sa femme Marie, fille du roi Jacques. Dès lors ce prince ne fut plus connu dans la plus grande partie de l'Europe que sous le nom de Guillaume III, roi légitime d'Angleterre et libérateur de la nation. Mais en France il ne fut regardé que comme le prince d'Orange, usurpateur des Etats de son beau-père.
(Janvier 1689.) Le roi fugitif vint avec sa femme, fille d'un duc de Modène, et le prince de Galles encore enfant, implorer la protection de Louis XIY. La reine d'Angleterre, arrivée avant son mari, fut étonnée de la splendeur qui environnait le roi de France, de cette profusion de magnificence qu'on voyait à Versailles, et surtout de la manière dont elle fut reçue. Le roi alla au-devant d'elle jusqu'à Chatou^ : Je vous rends, Madame, lui dit-il, un triste service; mais j'espère vous en rendre bientôt de plus grands et de plus heureux. Ce furent ses propres paroles. Il la conduisit au château de Saint-Germain, où elle trouva le même service qu'aurait eu la reine de France ; tout ce qui sert à la commodité et au luxe, des présents de toute espèce, en argent, en or, en vaisselle, en bijoux, en étoffes.
Il y avait parmi tous ces présents une bourse de mille louis d'or sur sa toilette^. Les mêmes attentions furent observées pour son mari, qui arriva un jour après elle. On lui régla six cent mille francs par an pour l'entretien de sa maison, outre les présents sans nombre qu'on lui fit. Il eut les officiers du roi et ses gardes. Toute cette réception était bien peu de chose, auprès des préparatifs qu'on faisait pour le rétablir sur son trône. Jamais le roi ne parut si grand; mais Jacques parut petit*. Ceux qui, à la cour et à la ville, décident de la réputation des hommes, conçurent pour lui peu d'estime.
1. « Dl'S droits du roi, etc. » Celte mètres est de Saint-Germain en Lave, définitioa des pouvoirs respectifs du sur la rive droite de la Seine.
roi et du peuple s'appela la déclara- 3. « De mille louis d'or », c'cst-à-
tion des droits. Elle consacrait toutes dire 11,600 francs, le louis d"or valant
les anciennes libertés de TAngleterre alors 11 fr. 60. L'auteur dit louis d'or,
et fondait le gouvernement parlemeu- jiarce qu'il y avait aussi des louis d'ar-
taire. S'élit, qui valaient 3 fr. 10 centimes.
2. « Chaton », village à trois kilo- 4. « Parut petit. » « Malgré les fà-