CHAPITRE XVI
mencement de sa fortune. Il s'éleva par degrés, saus aucune brigue; philosophe au milieu de la grandeur et de la guerre, les deux plus grands écueils de la modération ; libre de tous préjugés, et n'ayant point l'affectation de paraître trop les mépriser. La galanterie et le métier de courtisan furent ignorés de lui ; il en cultiva plus l'amitié , et en fut plus honnête liomme. Il vécut aussi ennemi de l'intérêt que du faste; philosophe en tout, à sa mort comme dans sa vie*.
Catinat commandait alors en Italie. Il avait en tète le duc de Savoie, Yictor-Amédée^, prince alors sage, politique, et encore plus malheureux; guerrier plein de courage, conduisant lui-même ses armées, s'cxposant en soldat, entendant aussi bien que personne cette guerre de chicane qui se fait sur des terrains coupés et montagneux, tels que son pays; actif, vigilant, aimant l'ordre, mais faisant des fautes et comme prince et comme général. Il en lit une, à ce qu'on prétend, eu disposant mal son armée devant celle de Catinat. — (18 août 1690.) Le général français en profita, et gagna une pleine victoire, à la vue de Saluées, auprès de l'abbaye de Staffarde^, dont cette bataille a eu le nom. Lorsqu'il y a beaucoup de morts d'un côté et presque point de l'autre, c'est une preuve incontestable que l'armée battue était dans un terrain où elle devait être nécessairement accablée. L'armée française n'eut que trois cents hommes de tués; celle des alliés, commandée par le duc de Savoie, en eut quatre mille. Après cette bataille, toute la Savoie, excepté Monlmélian, fut soumise au roi. — (1691.) Catinat passe dans le Piémont, force les lignes des ennemis retranchés près de Suse, prend Suse, Yillefranche, Montalban , Nice, réputée imprenable, Yeillane, Carmagnole, et revient enfin à Montméliau, dont il se rend maître par un siège opiniâtre.
Après tant de succès, le ministère diminua l'armée qu'il commandait, et le duc de Savoie augmenta la sienne. Catinat,
1. « On voit, dit Voltaire, par les une lettre de félicitatiou quand il fut
Lettres de madame de Maintenon , fait maréchal.
qu'elle n'aimait pas le maréchal de Ca- 2. Victor-Amédce II, duc de Savoie
tinat. Elle n'espère rien de lui; elle depuis 1675. C'est lui qui, au traité
appelle sa modestie orgueil. Il paraît d'Utrecht (1713), sera reconnu d'abord
que le peu de connaissance qu'avait comme roi de Sicile, puis comme roi
cette dame des affaires et des hommes, de Sardaigne.
et les mauvais choix qu'elle lit, contri- 3. Staflarde est près de Saluées, huèrent depuis aux malheurs de la Voir dans Rousset, loco cit., les dé- France. » Elle lui écrivit cependant tails de cette bataille.
moins fort que l'ennemi vaincu, fut longtemps sur la défensive ; mais enfin, ayant reçu des renforts, il descendit des Alpes vers la Marsaille, et là il gagna une seconde bataille rangée (i octobre 1693), d'autant plus glorieuse que le prince Eugène de Savoie était un des généraux ennemis*.
(30 juin 1690.) A l'autre bout de la France, vers les Pays- Bas, le maréchal de Luxembourg gagnait la bataille de Fleurus; et, de l'aveu de tous les officiers, cette victoire étiiit due à la supériorité de génie que le général français avait sur le prince de Valdeck, alors général de l'armée des alliés. Huit mille prisonniers, six mille morts, deux cents drapeaux ou étendards, le canon, les bagages, la fuite des ennemis, furent les marques de la victoire.
Le roi Guillaume, victorieux de son beau-père, venait de repasser la mer. Ce génie fécond en ressources tirait plus d'avantage d'une défaite de son parti, que souvent les Français n'en tiraient de leurs victoires. Il lui fallait employer les intrigues, les négociations, pour avoir des troupes et de l'argent, contre un roi qui n'avait qu'à dire : Je veux. — (19 septembre 1691.) Cependant, après la défaite de Fleurus-, il vint opposer au maréchal de Luxembourg une armée aussi forte que la française.
Elles étaient composées chacune d'environ quatre -vingt mille hommes. — (9 avril 1691.1 Mais Mons était déjà investi par le maréchal de Luxembourg, et le roi Guillaume ne croyait pas les troupes françaises sorties de leurs quartiers. Louis XIV vint au siège. Il entra dans la ville au bout de neuf jours de tranchée ouverte, en présence de l'armée ennemie. Aussitôt il reprit le chemin de Versailles, et il laissa Luxembourg disputer le terrain pendant toute la campagne, qui finit par le combat de Leuze (19 septembre 1691); action très singulière, où vingt-huit escadrons de la maison du roi et de la gendarmerie défirent soixante et quinze escadrons de l'armée ennemie.
Le roi reparut encore au siège de Xamur, la plus forte place des Pavs-Bas, par sa situation au confluent de la Sambre et de la Meuse , et par une citadelle bâtie sur des
1. Voltaire manque un peu de pré- luciditi- du récit. La Marsaille est une
cisiou ici, en ne disant pas nettement ville des Étals sardes, à quinze kilo-
que cette victoire s'appela bataille de mètres nord-est de Mondovi.
la Marsaille. Jamais Napoléon I"-"- ne 2. Fleurus, dans le Hainaut, sur la
manque à ce précepte, qui ajoute à la Sambre, au uord-est de Charleroi.