CHAPITRE XVII
pour son héritier le petit-fils d'un roi si longtemps son ennemi, pensait toujours aux suites que l'idée d'un équilibre général devait entraîner. Le duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIY, n'était appelé à la succession d'Espagne que parce qu'il ne devait pas espérer celle de France ; et le même testament qui, au défaut des puînés du sang de Louis XIV, rappelait l'archiduc Charles, depuis l'empereur Charles YI, portait expressément que l'Empire et l'Espagne ne seraient jamais réunis sous un même souverain.
Louis XIV pouvait s'en tenir encore au traité de partage, qui était un gain pour la France. Il pouvait accepter le testament, qui était un avantage pour sa maison. Il est certain que la matière fut mise en délibération dans un conseil extraordinaire. Le chancelier de Ponchartrain et le duc de Beauvilliers furent d'avis de s'en tenir au traité ; ils voyaient les dangers d'une nouvelle guerre à soutenir. Louis les voyait aussi; mais il était accoutumé à ne les pas craindre. Il accepta le testament (il novembre 1700); et rencontrant, au sortir du conseil, les princesses de Conti avec Madame la Duchesse : Eh bien, leur dit-il en souriant, quel parti prendriez-vous? Puis, sans attendre leur réponse : Quelque parti que je prenne, ajouta-t-il, je sais bien que je serai blâmé ^.
Les actions des rois, tout flattés qu'ils sont, éprouvent toujours tant de critiques, que le roi d'Angleterre lui-même essuya des reproches dans son parlement ; et ses ministres furent poursuivis pour avoir fait le traité de partage. Les Anglais, qui raisonnent mieux qu'aucun peuple, mais en qui la fureur de l'esprit de parti éteint quelquefois la raison, criaient à la
1. Voltaire, dans une note, dit : cepté. »' — On sait que le littérateur La-
« Malgré le mépris où sont en France beaumelle, qui se piquait de rivaliser
\c%Y>^éienàus Mémoires de madame de avec Voltaire, avait publié des Mé-
Maintenon, on est pourtant obligé moires pour servir à l'histoire de ma-
d'avertir les étrangers que tout ce dame de Maintenon, avec des lettres
qu'on y dit au sujet de ce testament tronquées, falsifiées ou même fabri-
est faux. L'auteur prétend que lors- quées, qui en font un véritable roman,
que l'ambassadeur d'Espagne vint ap- Voltaire, comme on le voit, le lui a
porter à Louis XIV les dernières vo- fait cruellement expier,
lentes de Charles II, le roi lui répon- « Le ministre qu'on avait alors en
dit:/e ferrai. Certainement le roi ne E spagne s'appelait £/eVo?/r, et non pas
fit point une réponse si étrange, puis- Beicour. Ce que le roi dit à l'ambas-
que, de l'aveu du marquis de Torci, sadeur Castel dos Rios, dans les Mé-
l'ambassadour d'Espagne n'eut au- moires de Maintenon, n'a jamais été
dience de Louis XIV qu'après le con- dit que dans ce roman. » [v.] seil dans lequel le testament fut ac-
fois ot contre Guillaume qui avait fait le traité, et contre Louis XIV qui le rompait.
LEurope parut d'abord dans l'engourdissement de la surprise et de 1 impuissance, quand elle vit la monarchie d'Espagne soumise à la France, dont elle avait été trois cents ans la rivale. Louis XIV semblait le monarque le plus heureux et le plus puissant de la terre. Il se voyait à soixante et deux ans entouré d une nombreuse postérité; un de ses petits-Iils* allait gouverner, sous ses ordres, l'Espagne, l'Amérique, la moitié de l'Italie et les Pays-Bas. L'Empereur n'osait encore que se plaindre.
Le roi Guillaume, à l'âge de cinquante-deux ans, devenu infirme et faible, ne paraissait plus un ennemi dangereux. Il lui fallait le consentement de son parlement pour faii'e la guerre; et Louis avait fait passer de l'argent en Angleterre, avec lequel il espérait disposer de plusieurs voix de ce parlement. Guillaume et la Hollande, n'étant pas assez forts pour se déclarer, écrivirent à Philippe Y, comme au roi légitime d'Espagne (février 1701). Louis XIV était assuré de l'électeur de Bavière, père du jeune prince qui était mort désigné roi. Cet électeur, gouverneur des Pays-Bas au nom du dernier roi Charles II, assurait tout d'un coup à Philippe V la possession de la Flandre et ouvrait dans son électorat le chemin de Vienne aux armées françaises, en cas que l'Empereur osât faire la guerre. L'électeur de Cologne, frère de l'électeur de Bavière, était aussi intimement lié à la France que son frère ; ■et ces deux princes semblaient avoir raison, le parti delà maison de Bourbon étant alors incomparablement le plus fort. Le duc de Savoie, déjà beau-père du duc de Bourgogne, allait l'être encore du roi d'Espagne; il devait commander les armées françaises en Italie. Ou ne s'attendait pas que le père de la duchesse de Bourgogne et de la reine d'Espagne dût jamais faire la guerre à ses deux gendres.
Le duc de Mantoue, vendu à la France par son ministre, se vendit aussi lui-même, et reçut garnison française dans Mantoue. Le Milanais reconnut le petit-fils de Louis XIV sans balancer. Le Portugal même, ennemi naturel de l'Espagne, s'unit d'abord avec elle. Enfin, de Gibraltar à Anvers, et du
1. Le IC novembre le nouvenu roi, Uautomne, après que ramhassadeur Philippe V, fut déclaré à Fontiiint- d'Espaguc l'eut compliimuté à gcbloau , où la cour passait la saison noux, suivant la coutume espagaole.