CHAPITRE XVII
qu'elles n'avaient été faites que pour empêcher les aînés de leurs descendants de réunir sous leur domination les deux royaumes, et qu'on ne choisissait point un aîné. C'était en même temps rendre justice aux droits du sang; c'était conserver la monarchie espagnole sans partage. Le roi scrupuleux lit consulter des théologiens, qui furent de l'avis de son con- ■^cil; ensuite, tout malade qu'il était, il écrivit de sa main au pape Innocent XII, et lui fit la même consultation. Le pape écrivit au roi que « les lois d'Espagne et le bien de la chrétienté exigeaient de lui qu'il donnât la préférence à la maison de France o. La lettre du pape était du 16 juillet 1700.
Louis Xiy en fut informé par le cardinal de Jansou, qui résidait alors à Rome; c'est toute la part que le cabinet de Yer- -sailles eut à cet événement. Six mois s'étaient écoulés depuis ■qu'on n'avait plus d'ambassadeur à Madrid. C'était peut-être une faute, et ce fut peut-être encore cette faute qui valut la monarchie espagnole à la maison de France. — (2 octobre 1700.) Le roi d'Espagne fît son troisième testament, qu'on crut longtemps être le seul, et donna tous ses Etats au duc d'Anjou^. On saisit un moment où sa femme n'était pas auprès de lui pour le faire signer. C'est ainsi que toute cette intrigue fut terminée.
L'Europe a pensé que ce testament de Charles II avait été dicté à Versailles. Le roi mourant n'avait consulté que l'intérêt de son royaume, les vœux de ses sujets, et même leurs craintes ; car le roi de France faisait avancer des troupes sur la frontière pour s'assurer une partie de l'héritage, tandis que le roi moribond se résolvait à lui tout donner. Rien n'est plus vrai que la réputation de Louis XIV et l'idée de sa puissance furent les seuls négociateurs qui consommèrent cette révolulion.
Charles d'Autriche, après avoir signé la ruine de sa maison et .la grandeur de celle de France, languit encore un mois, et acheva .enfin, à l'âge de trente-neuf ans (l^^r novembre 1700), la vie obscure qu'il avait menée sur le trône. Peut-être ncst-il pas inutile, pour faire connaître l'esprit humain, de dire que, quelques
Û. t Qucl/iuesJfe/Hnirt'.s- disent, ajoute tout ûtait d<'-jà préparé et réglé dès le
Toltaire ou note, que le cardinal Por- mois de juillet. Qui pourrait d'ailleurs
tocarrero arracha du roi mourant la savoir ce que dit le cardinal Portocar-
.eignatttre de ce testament ; ils lui fout rero au roi tète à tète ?» — Voir le cha-
ieairuD long discours pour y dispo- pitre XXVII, Particiùarités et Ancc-
S£x ce .monarque ; ouais on voit que dotes.
mois avant sa mort, ce monarque fit ouvrira rEscurial* les tombeaux de son pore, de sa mère, et de sa première femme Marie-Louise d'Orléans, dont il était soupçonné d'avoir souffert l'empoisonnement. Il baisa ce qui restait de ces cadavres, soit qu'en cela il suivit l'exemple de quelques anciens roisd'Espagne, soit qu'il voulût s'accoutumer aux horreurs de la mort, soit qu'une secrète superstition lui fît croire que l'ouverture de ces tombes retarderait l'heure où il devait être porté dans la sienne.
Ce prince était né aussi faible d'esprit que de corps ; et celte faiblesse s'était répandue sur ses Etats. Telle était la profonde ignorance dans laquelle Charles II avait été élevé, que, quand les Français assiégèrent Mons, il crut que cette place appartenait au roi d'Angleterre. Il ne savait ni où était la Flandre, ni ce qui lui appartenait en Flandre 2. Ce roi laissa au duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV, tous ses États, sans connaître ce qu'il lui laissait.
Son testament fut si secret, que le comte de Harrach, ambassadeur de l'Empereur, se flattait encore que larchidue était reconnu successeur. Il attendit longtemps l'issue du grand conseil qui se tint immédiatement après la mort du roi. Le duc d'Abrantès vint à lui les bras ouverts : l'ambassadeur ne douta plus dans ce moment que l'archiduc ne fût roi, quand le duc d'Abrantès lui dit en l'embrassant : Vengo a despedirme de la casa de Austj'ia. « Je viens prendre congé de la maison d'Autriche. »
Ainsi, après deux cents ans de guerres et de négociations pour quelques frontières des Etats espagnols, la maison de France eut, d'un trait de plume, la monarchie entière, sans traités, sans intrigues, et sans même avoir eu l'espérance de cette succession. On s'est cru obligé de faire connaître la simple vérité d'un fait jusqu'à présent obscurci par tant de ministres et d'historiens séduits par leurs préjugés et par les apparences, qui séduisent presque toujours. Tout ce qu'on a débité, dans tant de volumes, d'argent répandu par le maréchal d'Harcourt, et des ministres espagnols gagnés pour faire signer ce testament, est au rang des mensonges politiques et des erreurs populaires. Mais le roi d'Espagne, en choisissant
1. Couvent bâti par Philippe lien Quentin, gagnée le jour de St-Laurent. l'honueur de saint Laurent et comme 2.Voyezles Jifemoi/t'idcTorci, t. I»'"^ monument de sa victoire de Saint- p. 12. [v,]