CHAPITRE XVIII 2ul
nourrir chez les Espagnols, ses euuemis naturels, uue guerre civile dont Lisbonne ne pouvait que profiter. Le duc de Savoie, à peine beau-père du nouveau roi d'Espagne, et lié aux Bourbons par le sang et par les traités, paraissait déjà mécontent de ses gendres. Cinquante mille écus par mois, poussés depuis jusqu'à deux cent mille francs, ne paraissaient pas un avantage assez grand pour le retenir dans leur parti. Il lui fallait au moins le Moutferrat mautouan et une partie du ^lilanais. Les hauteurs qu'il essuyait des généraux français et du ministère de Versailles lui faisaient craindre avec raison d'être bientôt compté pour rien par ses deux gendres, qui tenaient resserrés ses États de tous côtés. Il avait déjà quitté brusquement le parti de l'Empire pour la France. Il était vraisemblable qu'étant si peu ménagé par la France, il s'en détacherait à la première occasion^.
Quant à la cour de Louis XIV et à son royaume, les esprits fins y apercevaient déjà un changement que les grossiers ne voient quf quand la décadence est arrivée. Le roi, âgé de plus de soixante ans, devenu plus retiré, ne pouvait plus si bien connaître les hommes; il voyait les choses dans un trop grand éloignemeut, avec des yeux moins appliqués, et fascinés par une longue prospérité. Madame de Maintenou, avec toutes les qualités estimables qu'elle possédait, n'avait ni la force, ni le courage, ni la grandeur desprit nécessaires pour soutenir la gloire d'un Etat. Elle contribua à faire donner le ministère des finances en 1699-, et celui de la guerre en 1701, à sa créature Chamillart, plus honnête homme que ministre, et qui avait plu au roi par la modestie de sa conduite, lorsqu'il était chargé de Saint-Cyr. Malgré cette modestie extérieure, il eut le malheur de se croire la force de supporter ces deux fardeaux que Colbert et Louvois avaient à peine soutenus. Le roi, comptant sur sa propre expérience, croyait pouvoir diriger heureusement ses ministres. Il avait dit, après la mort de Louvois, au roi Jacques : J'ai perdu un bon ministre, mais vos affaires et les miennes n'en iront pas plus
1. Voir dans Mignet la situation de des finances et de la guerre sur la tète la France au début de la guerre. d'un homme qui ne pouvait être qu'un
2. Chamillart devait sa fortune à la commis docile à ses ordres. Chamilfaveur de madame de Maintenou. Le lart conserva les finances jusquau roi, qui avait été si longtemps fatigué 27 février 1708, où il fut remplace par delà rivalité de Colbert et de Louvois, le neveu de Colbert, Desmarets; il avait réuni les deux administrations quitta la guerroie 10 juin 1709.
mal. Lorsqu'il choisit Barbesieux pour succéder à Louvois dans le ministère de la guerre: J'ai formé votre père, lui ditil ^ je vous formerai de même. Il en dit à peu près autant à Chamillart. Un roi qui avait travaillé si longtemps et si heureusement semblait avoir droit de parler ainsi; mais sa confiance en ses lumières le trompait.
A l'égard des généraux qu'il employait, ils étaient souvent gènes par des ordres précis, comme des ambassadeurs qui ne devaient pas s'écarter de leurs instructions. Il dirigeait avec Chamillart, dans le cabinet de madame de Maintenon, les opérations de la campagne. Si le général voulait faire quelque grande entreprise, il fallait souvent qu'il en demand;U la permission par un courrier qui trouvait, à sou retour, ou l'occasion manquée ou le général battu.
Les dignités et les récompenses militaires furent prodiguées sous le ministère de Chamillart. On donna la permission à trop déjeunes gens d'acheter des régiments presque au sortir de l'enfance; tandis que chez les ennemis, un régiment était le prix de vingt ans de service. Cette différence ne fut ensuite que trop sensible dans plus d'une occasion, où un colonel expérimenté eût pu empêcher une déroute. Les croix de chevaliers de Saint-Louis, récompense inventée par le roi en 1693, et qui étaient l'objet de l'émulation des officiers, se vendirent dès le commencement du ministère de Chamillart. On les achetait cinquante écus dans les bureaux de la guerre. La discipline militaire, l'âme du service, si rigidement soutenue par Louvois, tomba dans un relâchement funeste : ni le nombre des soldats ne fut complet dans les compagnies, ni même celui des officiers dans les régiments 2. La facilité de s'entendre avec les commissaires et l'inattention du ministre produisaient ce désordre. De là naissait un inconvénient qui devait, toutes choses égales d'ailleurs, faire perdre nécessairement des batailles. Car, pour avoir un front aussi étendu que celui de l'ennemi, ou était obligé d'opposer des batail-
1. Voyez les Mémoires manuscrits Louvois eu avait vingt et était, de-
de Dangeau : ou les cite ici parce que puis plusieurs années, adjoint de sou
ce fait, rapporté par eux, a été sou- père dans la place de ministre de la^
veut conliriné par le maréchal de la guerre, [v.]
Feuillade. gendre du secrétaire d État 2. Voir les Mémoires militaires re-
Chamillart. LotiisXIVn'avaitque trois latifs à la guerre de la succession
ans de plus cpie Louvois; à la mort de d'Espagne, publiés par le général
Ma^ariu, le roi avait vingt-trois ans; Pelet.