CHAPITRE XVIII
(I "abord des hommes. Il gagna du terrain sur les Français sans combattre. Le premier mois, le comte d'Athlone, général hollandais, lui disputait le commandement; et dès le second, il fut obligé de lui déférer en tout. Le roi de France avait envoyé contre lui son petit-fils, le duc de Bourgogne, prince sage et juste, né pour rendre les hommes heureux. Le maréchal de Boufflers, homme d'un courage infatigable, commandait l'armée sous ce jeune prince. Mais le duc de Bourgogne, après avoir vu prendre plusieurs places, après avoir été forcé de reculer par les marches savantes de l'Anglais, revint à Versailles au milieu de la campagne. — (Septembre et octobre 1702.) Boufflers resta seul témoin des succès de Marlborough, qui prit Venloo, Ruremonde, Liège, avançant toujours et ne perdant pas un moment la supériorité.
Marlborough *, de retour à Londres après cette campagne, reçut les honneurs dont on peut jouir dans une monarchie et dans une république : créé duc par la reine, et, ce qui est plus flatteur, remercié par les deux chambres du parlement, dont les députés vinrent le complimenter dans sa maison.
Il s'élevait cependant un homme qui semblait devoir rassurer la fortune de la France : c'était le maréchal duc de A'illars^, alors lieutenant général, et que nous avons vu depuis généralissime des armées de France, d'Espagne et de Sardaigne, à làge de quatre-vingt-deux ans, officier plein d'audace et de confiance. Il avait été l'artisan de sa fortune par son opiniâtreté à faire au delà de sou devoir. Il déplut quelquefois à Louis XIV, et, ce qui était plus dangereux, à Louvois, parce qu'il leur parlait avec la même hardiesse qu'il servait. On lui reprochait de n'avoir pas une modestie digne de sa valeur ; mais enfin on s'était aperçu qu'il avait un génie fait pour la guerre, et fait pour conduire des Français. On l'avait avancé en peu d'années, après l'avoir laissé languir longtemps.
Il n'y a guère eu d'hommes dont la fortune ait fait plus de jaloux, et qui ait dû moins en faire. Il a été maréchal de
1. Voltaire a dit de Marlborough, 2. Louis-Hector, duc de Villars, nadaas son Histoire de Charles XII : qiiit à Moulins, d'une famille noble « Cet homme qui n'a jamais assiégô originaire de Lyon. Maréchal en 1702, de ville qu'il n'ait prise, ni donné de président du conseil de guerre en bataille qu'il n'ait gagnée, était à Saint- 1T18. Le portrait de Saint-Simon n'est James un adroit courtisan, dans le pas aussi flatteur que celui de Volparlement un chef de parti, dans les taire.
pays étrangers le plus habile négo- Villars mourut en 1T34, à quatre-
ciatcur de son siècle. » viugt-deux ans.
France, duc et pair, gouverneur de province, mais aussi il a sauvé l'Etat ; et d'autres qui l'ont perdu, ou qui n'ont été que courtisans, ont eu à peu près les mêmes récompenses. On lui a reproché jusqu'à ses richesses, quoique médiocres, acquises par des contributions dans le pays ennemi, prix légitime de sa valeur et de sa conduite, pendant que ceux qui ont élevé des fortunes dix fois plus considérables par des voies honteuses les ont possédées avec l'approbation universelle. Il n'a guère commencé à jouir de sa renommée que vers 1 âge de quatre-vingts ans. Il fallait qu'il survécût à toute la cour, pour goûter pleinement sa gloire.
Il n'est pas inutile qu'on sache quelle a été la raison de cette injustice dans les hommes : c'est que le maréchal de Yillars n'avait point d'art. Il n'avait ni celui de se faire des amis avec de la probité et de l'esprit, ni celui de se faire valoir, quoiqu'il parlât de lui-même comme il méritait que les autres en parlassent.
Il dit un jour au roi devant toute la cour, lorsqu'il prenait congé pour aller commander l'armée : Sire, je vais combattre les ennemis de Votre Majesté, et je vous laisse au milieu des miens. Il dit aux courtisans du duc d'Orléans, régent du royaume, devenus riches par ce bouleversement de l'Etat appelé système^: Pour moi. je n'ai jamais rien gagné que sur les ennemis. Ces discours, où il se permettait le même courage que dans ses actions, rabaissaient trop les autres hommes, déjà assez irrités par son bonheur.
Il était, en ces commencements de la guerre, l'un des lieutenants généraux qui commandaient des détachements dans l'Alsace. Le prince de Bade, à la tête de l'armée impériale, venait de prendre Landau, défendue par Mélac pendant quatre mois. Ce prince faisait des progrès. Il avait lavantage du nombre, du terrain et d'un commencement de campagne heureux. Son armée était dans ces montagnes de Brisgau qui touchent à la forêt Xoire ; et cette forêt immense séparait les troupes bavaroises des françaises. Catinat commandait dans Strasbourg. Sa circonspection l'empêcha d'entreprendre d'aller attaquer le prince de Bade avec tant de désavantages. L'armée de France eût été perdue sans ressource, et l'Alsace eût été ouverte par un mauvais succès 2. Yillars, qui avait
1. « Système. » Le système de fi- 2. « La correspondance de Catinat nances du fameux Law. avec le roi et Chamillnrt, pendant