CHAPITRE XX
chasse ; il leur fait quitter le butin qu'ils enlevaient ; il rencontre la duchesse de Popoli entre les mains des soldats ; il la rend à son mari. Enfin, ayant tout apaisé, il retourne à cette porte et signe la capitulation. Les Espagnols étaient confondus de voir tant de magnanimité dans les Anglais, que la populace avait pris pour des barbares impitoyables, parce qu'ils étaient hérétiques.
A la perte de Barcelone se joignit encore l'humiliation de vouloir inutilement la reprendre. Philippe V, qui avait pour lui la plus grande partie de l'Espagne, n'avait ni généraux, ni ingénieurs, ni presque de soldats. La France fournissait tout. Le comte de Toulouse revient bloquer le port avec vingt-cinq vaisseaux qui restaient à la France. Le maréchal de ïessé forme le siège, avec trente et un escadrons et trentesept bataillons ; mais la flotte anglaise arrive ; la française se retire ; le maréchal de Tessé lève le siège avec précipitation. Il laisse dans son camp des provisions immenses : il fuit et abandonne quinze cents blessés à l'humanité du comte Péterborough. Toutes ces pertes étaient grandes : on ne savait s'il en avait plus coûté auparavant à la France pour vaincre l'Espagne, qu'il lui en coûtait alors pour la secourir. Toutefois le petit-fils de Louis XIV se soutenait par l'affection de la nation castillane, qui met son orgueil à être fidèle, et qui persistait dans son choix^.
Les affaires allaient bien en Italie. Louis XIY était vengé du duc de Savoie. Le duc de Vendôme avait d'abord repoussé avec gloire le prince Eugène, à la journée de Cassano, près de l'Adda (16 août 1705) : journée sanglante, et l'une de ces batailles indécises pour lesquelles on chante des deux côtés des Te Deiun, mais qui ne servent qu'à la destruction des hommes, sans avancer les affaires d'aucun parti. — (19 avril 1706.) Après la bataille de Cassano, il avait gagné pleinement celle de Calcinato^, en l'absence du prince Eugène : et ce prince, étant arrivé le lendemain de la bataille, avait vu encore un détachement de ses troupes entièrement défait. Enfin les alliés étaient obligés de céder tout le terrain au duc de Vendôme. Il ne restait plus guère que Turin à prendre. On allait
1. Voir sur cette campagne les Me- 2. « C'était, à la vérité, dit Voltaire,
moires de Berwick,Noailles,Louville. un comte de Revontlau, né en Dane-
Voir aussi la Correspondance de la mark, qui commandait au combat de
princesse des Ursins avec le comte Calcinato; mais il ny avait que des
.Péterborough. troupes impériales. »
l'investir : il ne paraissait pas possible qu'on le secourût. Le maréchal de Yillars, vers l'Allemagne, poussait le prince de Bade. Yilleroi commandait en Flandre une armée de quatrevingt mille hommes ; et il se flattait de réparer contre Marlborough le malheur qu'il avait essuyé en combattant le prince Eugène. Son trop de confiance en ses propres lumières fut plus que jamais funeste à la France.
Près de la Méhaigne, et vers les sources de la petite Ghette, le maréchal de Yilleroi avait campé son armée. Le centre était à Ramillies, village devenu aussi fameux qu'Hochstedt* . Il eût pu éviter la bataille 2. Les officiers généraux lui conseillaient ce parti. Mais le désir aveugle de la gloire l'emporta (23 mai 1706). Il fit, à ce qu'on prétend, la disposition de manière qu'il n'y avait pas un homme d'expérience qui ne prévît le mauvais succès. Des troupes de recrues, ni disciplinées ni complètes, étaient au centre : il laissa les bagages entre les lignes de son armée ; il posta sa gauche derrière un marais, comme s'il eût voulu l'empêcher d'aller à l'ennemi^.
Marlborough, qui remarquait toutes ces fautes, arrange son armée pour en profiter. Il voit que la gauche de l'armée française ne peut aller attaquer sa droite ; il dégarnit aussitôt cette droite pour fondre vers Ramillies avec un nombre supérieur. M. de Gassion, lieutenant général, qui voit ce mouvement des ennemis, crie au maréchal : « Yous êtes perdu si vous ne changez votre ordre de bataille. Dégarnissez votre gauche pour vous opposer à l'ennemi à nombre égal. Faites rapprocher vos lignes davantage. Si vous tardez un moment, il n'y a plus de ressource. » Plusieurs officiers appuyèrent ce conseil salutaire. Le maréchal ne les crut pas. Marlborough attaque. Il avait affaire à des ennemis rangés en bataille comme il les eût voulu poster lui-même pour les vaincre. Yoilà ce que toute la France a dit ; et l'histoire est en partie' le récit des opinions des hommes : mais ne devait-on pas dire aussi que les troupes des alliés étaient mieux disciplinées, que leur confiance en leurs chefs et en leurs succès passés leur inspirait plus d'audace ? N'y eut-il pas des régiments français qui firent mal leur devoir ? et les bataillons les plus
1. Aujourd'hui dans la Belgique, mais on tous cas, le maré;hal aurait province du Brabant Méridional. di"i attendre Marsin, qui se disposait
2. Il paraît que le roi avait donné à le rejoindre avec des forces consiordre a Yilleroi de reprendre Leau dérables.
(Lécve;, même au prix d'une bataille : 3.Voyezles Mémoires doFcuqmèr es»